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Barri de Gràcia : Le village dans la ville

03 Déc Barri de Gràcia : Le village dans la ville

Avant d’être un quartier de Barcelone, Gràcia était un village. C’est cette âme de village qui, aujourd’hui encore, flotte dans le dédale des ruelles et sur les placettes. Attention atmosphère singulière et forte identité !

Tu es Barcelonais ? Non, je suis « Gracienc » ! Le ton est donné. Être originaire du quartier de Gràcia, c’est cultiver sa singularité. Vivre à Gràcia, c’est faire le choix de vivre autrement, de ne pas se laisser happer par le tumulte de la grande Barcelone. Se balader à Gràcia, c’est instantanément sentir le pas lent, le rythme authentique d’un village. Se plonger dans Gràcia, c’est être ailleurs, ne plus être à Barcelone. Drôle de sentiment, curieuse sensation. Gràcia, une enclave ? Certainement. Certains la disent bohème, d’autres la décrivent comme une parenthèse enchantée. Il y a de ça. Il y a surtout cette grâce naturelle, ce charme brut, cette insolente indolence.

Un quartier qui résiste…

Remonter le mythique Passeig de Gràcia et oser se perdre dans le dédale de ruelles de la Vila de Gràcia, c’est se laisser surprendre par le pipeau du rémouleur perché sur sa mobylette. C’est croiser le vendeur de butane et se laisser interrompre par les trois notes de clé de 12, frappées à même la bonbonne. Et le client en rade de gaz de répondre du haut de son balcon. Une douce atmosphère, une musique de fond portée par le gazouillis permanent des perruches.Mais pour celui qui s’aventure à Gràcia pour la première fois, il retiendra l’expérience du « slow tourisme ». Pas de bus à impériale, pas de troupeaux de touristes, pas de files de taxis en attente. Pas de vendeurs ambulants insistants.Comment ce quartier situé au nord de Barcelone fait-il pour résister aux assauts du tourisme de masse ? Comment parvient-il à préserver son identité et à ne pas vendre son âme aux spéculateurs ?

Indépendant…

Mille raisons à cet art de la résistance. Historiques tout d’abord. Parce qu’avant d’être un quartier et un district de Barcelone, Gràcia était un vrai village autonome. Il faut pour cela remonter aux origines de Gràcia. Au début du XVIIIe siècle, on ne comptait ici que 11 familles et toute l’activité tournait autour des champs. Quelques années plus tard, les premiers artisans arrivent, suivis de riches familles qui viennent y faire construire leurs résidences d’été. Le village grandit, grossit, se dynamise autour du marché de l’Abaceria, jusqu’à ce que les Graciencs demandent à être indépendants de Barcelone. Indépendance qu’ils obtiennent brièvement en 1821 et à nouveau en 1828 jusqu’à ce qu’en 1850, forts de leurs 13 000 habitants ils parviennent à divorcer de Barcelone. C’est l’explosion, l’expansion. Plusieurs fabriques et une multitude d’ateliers ouvrent leurs portes. La ville devient une ruche d’agriculteurs et d’ouvriers. En 1877, la population dépasse les 33000 habitants. Gràcia fut un temps la seconde plus grande ville de Catalogne, devant Sabadell, Terrassa et Mataró. En 1897, Barcelone revient à la charge et annexe ce village au caractère bien trempé. Révolutionnaire, progressiste, tolérant et ouvert à la diversité, Gràcia s’est toujours battu pour son indépendance, pour les droits de ses travailleurs, pour plus de culture, pour le vivre-ensemble. Un état d’esprit favorisé par la structure même du quartier.

Les places…

Contre-exemple de l’Eixample de Barcelone, ce plan urbanistique quadrillé et formaté proposé par Cerdà dès 1860, Gràcia répond aux codes de construction d’un village : un entrelacs de ruelles étroites, oxygénées par un maillage de placettes. Ce sont ces places-là, quasi planquées, toujours surprenantes et inattendues, qui font aujourd’hui encore la charme du « barrí ». On compte ainsi une vingtaine d’îlots de respiration. Ces places de petite dimension constituent autant de lieux de vie et de partage. Points de rencontre par excellence, elles sont toujours animées par des fêtes. On s’y retrouve pour boire un verre, bavarder, danser le swing. Mais on s’y retrouve aussi depuis toujours pour manifester, protester, défendre ses idées et ses idéaux.

…stars de Gràcia !

Des agoras miniatures qui donnent à ce quartier sa force et sa spécificité. Il suffit d’observer les murs qui mènent à ces places pour y découvrir des messages de résistance. « Nous voulons plus de logements sociaux », « Stop au tourisme de masse » et depuis un an « Liberté pour les prisonniers politiques ». Déterminés, engagés, souvent révoltés, les habitants de Gràcia n’ont jamais rien lâché, portés par un tissu associatif d’une incroyable densité et surtout par la force du voisinage. Quasiment chaque rue a son association de voisins. Des citoyens actifs, dynamiques, toujours partie prenante des décisions prises pour leur quartier. De place en place, on ne manquera surtout pas la Plaça de la Vila de Gràcia, le cœur. C’est ici que trône la mairie de quartier mais surtout le fameux « campanar », un clocher républicain surmonté de quatre horloges et d’une cloche, la Marieta, devenue symbole de résistance. Selon la légende, en 1870, durant la Révolte des Quintes, cette cloche activée par une femme, a sonné en non-stop pendant 5 jours, sans que les troupes des assaillants du Général Gaminde ne parviennent à la faire taire. Sur la Plaça de la Vila de Gràcia, pas un jour sans qu’il ne se passe quelque chose. Une fête, une exposition éphémère, un mariage, un repas de quartier, un discours revendicatif, une fête pour les enfants.

Historique

Les terrasses du Candanchu, du Tiramisu, du Cadaquès ou de l’Amélie sont toujours prises d’assaut par les familles qui laissent jouer leurs petits autour du clocher. Quiétude, douceur de vivre, tranquillité. Des ingrédients de qualité de vie que l’on retrouve sur la Plaça del Diamant, célèbre pour son refuge anti-aérien datant de la Guerre Civile espagnole, un des rares à pouvoir être encore visité. C’est aussi et encore la Colometa que l’on vient saluer sur cette place. Une statue qui porte le nom de l’héroïne du roman de Mercè Rodoreda intitulé « La place du Diamant ». Figure de la résistance au franquisme, icône des féministes du quartier, la Colometa est devenue l’incontournable des lieux. D’une place à l’autre, à deux pas, en déambulant tranquillement, on se laissera charmer par la Plaça de la Virreina et sa superbe église Sant Joan. On redescendra par la délicieuse rue Torrijos, ses terrasses, son bar Châtelet, ses cantines mexicaines, sans oublier de jeter un œil au café Salambó, une institution pour les remises de prix littéraires.

Verdi, la rue toboggan

Le Café de Flore catalan ! La colonne vertébrale de ce quartier reste le Carrer Verdi : une rue piétonne à l’atmosphère unique. Étroite, elle monte progressivement en direction du parc Güell d’où l’on voit la mer. Inclinée façon toboggan, elle distille sous ses arbres un parfum de bohème inégalable. Parée de petites boutiques de créateurs, de petites échoppes d’artisans, de restaurants dont il faut deviner les arrière-cours, la rue Verdi est un pur plaisir. Plaisir de déambuler, de chiner, de s’offrir une toile dans l’historique Ciné Verdi. Une salle d’art et d’essai, de films d’auteur en version originale par laquelle sont passés les plus grands acteurs et producteurs. En mode travelling, toujours fidèles au pas lent des habitants, on poussera jusqu’à la Plaça del Sol. Longtemps bulle de marginalité, lieu de rencontre de la jeunesse, cette place toujours baignée de soleil vient de changer d’esprit. à la demande du voisinage, les jeunes qui, tous les jours, hiver comme été, venaient s’asseoir à même le sol pour boire une bière, jouer de la musique et refaire le monde, ont été priés de quitter les lieux. C’est désormais une aire de jeux pour enfants aux modules jaunes, qui vient illuminer ce carré cintré de magnolias. On y vient évidemment encore pour boire un verre en terrasse du Café del Sol ou du Sol de Nit. Si Gràcia est apprécié pour cette douceur de vivre en terrasse, le quartier ne s’est pas pour autant endormi commercialement.

Ribambelle de créateurs

Pas de grandes franchises au cœur de la Vila de Gràcia. Pour retrouver les grandes enseignes nationales et internationales, c’est sur la Carrer Gran de Gràcia que ça se passe. Le cœur reste protégé, fier de proposer des ateliers d’art, d’artisans, de créateurs. Pour dénicher quelques fringues vintage, la fripe du Carrer Verdi est devenue « the place to be ». Le Carrer Asturies quant à lui, est connu pour sa boutique « bio, eco, responsable », Olokuti. Un petit temple du commerce équitable et du développement durable. Entre vêtements en coton organique, petits savons de laine et bijoux de créateurs, Olokuti cultive l’esprit zen et yoga jusque dans son splendide jardin caché à l’arrière. Un havre de paix, probablement la plus belle oasis du quartier où l’on vient prendre son café ou son thé, près des anciens lavoirs conservés en l’état.

Perles cachées

Dans le même état d’esprit, les boutiques voisines Humana, Coshop ou encore Natural Mediterrani s’inscrivent elles aussi dans une philosophie de respect de l’environnement et un fonctionnement de coopérative. Piétonnes, étroites, presque intimes, ces places et ruelles recèlent toutefois d’extraordinaires trésors d’architecture. Ainsi, au milieu de ces maisons à étages à l’architecture simple, d’abord construites pour les ouvriers et les agriculteurs, on trouve de petites pépites d’Art Nouveau (Modernisme en catalan), ce style dont la figure de proue barcelonaise est Gaudí, dont sa première réalisation fut construite ici : la Casa Vicens. Dans son sillage, Francesc Berenguer, un de ses plus fidèles collaborateurs a signé en 1905 à Gràcia, la Casa Francesc Cama au numéro 77 du Carrer Gran de Gràcia. Balcons ondulés, fer forgé et trencadis attirent le regard sur cette bâtisse mais c’est avant tout le hall d’entrée que l’on ne se privera pas de visiter. Une pépite du travail de céramique, de moulages et de fer forgé. La loge du concierge et l’ascenseur qui mène aux étages sont éblouissants. à deux pas de là, en descendant vers le Passeig de Gràcia, le même architecte est venu exprimer son talent sur la façade de la Casa Cama i Escurra. Impossible de ne pas succomber à la beauté des tribunes et aux vitraux de cet édifice-phare des Jardinets de Gràcia. Et pour couronner le tout, c’est encore à Berenguer que l’on doit la superbe Casa Rubinat située dans le Carrer de l’Or. On appréciera la qualité et la beauté de la courbe dans les ornements de la façade.

Culturelle

Sur des tons verts et crème, les balcons ondulés s’incrustent dans une harmonie parfaite. Coiffés par une série de singuliers pinacles qui donnent son véritable cachet à cette résidence bourgeoise. Hors des circuits touristiques classiques, ces maisons modernistes n’ont rien à envier aux bâtisses de l’Eixample. La Casa Ramos par exemple, située sur la Plaça Lesseps, est classée depuis 2001, Bien culturel d’intérêt National. Sur 5 étages et 36 balcons, cet édifice impressionne par la richesse de ses ornements, ses trois halls d’entrée et autant d’escaliers. Pas facile de quitter Gràcia quand on y est né. Gràcia est une chance. Entre grâce et quiétude, comme l’écrit Pierre Ducrozet dans son dictionnaire sur Barcelone : « à Gràcia, les jours passent à une autre vitesse. Les amoureux de Gràcia le demeurent. Les oiseaux chantent pour eux. »

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