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Ceux qui ont fait la Catalogne

29 Sep Ceux qui ont fait la Catalogne

Comme l’écrit Viçens Villatoro : « Si tu t’arrêtes, tu t’endors. Si tu te répètes, tu te trompes, si tu ne pédales pas tu tombes et si tu n’inventes pas de chemin, il n’y a pas de chemin. » Avec une histoire contrastée, glorieuse mais toujours contrariée par leurs puissants voisins, les Catalans n’ont pas eu d’autre choix que de travailler et d’avancer, en cultivant l’excellence comme toutes les minorités.  En fait, ce qui partait pour être un handicap est devenu un atout. La Catalogne ? Une nation de résilients.

Sages et fous

D’abord les Catalans, sont ouverts. S’ils ne l’étaient pas, ils ne seraient que deux millions… 100% de la population catalane possède au moins un grand parent venu d’ailleurs, et la mosaïque de cultures qui compose le tissu social ne cesse de s’enrichir. C’est peut-être ça le secret : un certain individualisme qui incite les gens à se dépasser, un sens atavique du collectif qui érige des castells et fait les très beaux jours du Barça, et puis bien sûr ce mélange de sagesse et de folie, la « Seny i Rauxa ». Quand vous vous promenez dans Barcelone, en admirant la simplicité géométrique des avenues et des îlots de maisons aux angles étrangement biseautés qui forment une myriade de petites placettes, sachez que vous le devez à Ildefons Cerdà, génial urbaniste (1815-1876), qui a modernisé Barcelone en mettant l’urbanisme et l’architecture toute entière au service d’une certaine idée de l’homme et du bien vivre ensemble.

Précurseur moderniste

Au tournant du XIXe et du XXe siècle, les architectes catalans vont illustrer à merveille ce mélange de liberté et de rationalité en donnant naissance au modernisme, au noucentisme puis à l’école rationaliste. Lluis Domenech i Montaner (1850-1923) invite pour la première fois les arts mineurs et l’artisanat d’art, mêlant étroitement structure et ornementation pour créer l’Hôpital de Sant Pau, le  sublime  Palau de la Musica Catalana (tous deux classés à l’Unesco), la Casa Fuster ou encore l’Institut Pere Mata de Reus, ouvrant le chemin à deux immenses disciples, Antoni Gaudí et  Josep Puig i Cadafalch. On pourrait presque dire d’Antoni Gaudí (1852-1926), qu’il est l’inventeur de la Barcelone moderne, tant est grande l’incidence de ses créations sur l’attractivité touristique de la capitale catalane : Parc et Palau Güell, Casa Milà, Casa Batlló, Casa Vicens, autant de joyaux égrenés dans la ville, couronnés par les colossales dimensions de son chef d’œuvre absolu, le temple expiatoire de la Sagrada Familia. Autre merveille, la crypte de la Colònia Güell à Santa Coloma de Cervelló. Classement à l’Unesco, invention du trencadis (mosaïque brisée) et notoriété planétaire pour ce Catalan vraiment génial. Josep Puig i Cadafalch (1867-1956) fut à la fois un brillant architecte (Casa Amatller, Casa de les Punxes…), un grand historien d’art qui rendit à l’art roman toutes ses lettres de noblesse ainsi qu’un fervent promoteur de l’archéologie, il fut à l’origine des fouilles d’Empuries.

L’invention permanente

Il fut nommé docteur « Honoris Causa  » des universités de La Sorbonne, Harvard, Toulouse et signa les 4 colonnes ioniques (pour les 4 barres de la Senyera) qui ouvrent sur le Montjuïc. En outre il fut très actif au niveau de la restauration de sites comme Montserrat ou Sant Joan de les Abadesses. Après ce triptyque sacré sont venus nombre d’architectes comme Cèsar Martinell (1888- 1973) ou plus près de nous Josep LLuis Sert, (1902-1983) un des principaux acteurs du « GATCPAC » Groupe d’Architectes et Techniciens Catalans pour le Progrès et l’Architecture Contemporaine), actif dans les années 30. On doit au crayon de Sert l’épure de la Fondation Joan Miro, mais aussi le légendaire pavillon de la république espagnole lors de l’Exposition Universelle de Paris, en 1937. Un peu plus tard, Ricardo Bofill portera haut les couleurs de la Catalogne dans le  monde entier. On le sait moins, mais la Catalogne est aussi une grande nation médicale, et c’est peu dire ! Au cours du XXe siècle, de véritables dynasties de médecins se sont développées comme celle des Barraquer quatre générations d’ophtalmologistes qui ont bouleversé la discipline et les modalités d’opération, ou encore Roig Grifols, pionnier en hématologie.

Reconnus par les états-Unis

En 1935, la clinique Mater, fondée par Santiago Dexeus i Font, sous-titrée « clinique de la femme » impose une approche novatrice qui associe gynécologie et obstétrique. Ses fils, Santiago et Josep Maria ont repris et developpé l’activité en créant, à Barcelone, la fondation Somdex et l’Institut universitaire Dexeus.

Florilège de célébrités

On ne compte plus le nombre de brillants médecins qui partagent leur temps entre les plus prestigieux centres de recherche américains et les hôpitaux de Barcelone : le cardiologue Valenti Fuster dirige le département de cardiologie du Mont Sinai Hospital. Joan Massagué est depuis 2013, directeur de l’Institut Sloan Kettering de New York. Il est récipiendaire du Howard Taylor Ricketts et du Vilcek. à ce jour, Joan Massagué est tout simplement l’un des plus grands oncologues du monde… La musique est un autre motif de rayonnement, avec bien sûr l’immense figure du violoncelliste Pau Casals, les compositeurs Enric Granados, Isaac Albeniz ou Xavier Monsalvatge, le ténor Josep Carreras, les sopranos Montserrat Caballé et Victoria de Los Angeles, la pianiste Alicia de Larrocha, le fringant Xavier Cugat, fondateur du style latino et chef de l’orchestre du Waldorf Astoria de New York et enfin l’inclassable et infatigable Jordi Savall révélé par la bande-son de « Tous les matins du monde », le beau film d’Alain Corneau. La Nova Cançó, ardent « protest song » contre le franquisme a fait connaître, notamment en France où la diaspora catalane et la Catalogne nord garantissaient un public de base et une écoute attentive, les jeunes chanteurs dont certains sont devenus entre temps de véritables stars.

La révolte en musique

Lluís Llach, Joan Manuel Serrat, Maria del Mar Bonet, Marina Rossell se sont produits sur les scènes parisiennes de l’Olympia et du Théâtre de la Ville et ont fait entendre au monde entier les sonorités douces de la langue catalane, au travers de disques qui ont été également distribués en France. Côté littérature, qui ne connaît les bouges des bas-fonds de Barcelone où se sustente Pepe Carvalho, le détective inventé par le regretté Manuel Vazquez Montalban, maître du polar ibérique. Au rayon littérature pure, citons l’œuvre de Quim Monzo (traduite en 25 langues, de Mercè Rodoreda (35 langues), de Lluis Anton Baulenas (25 langues), Jaume Cabré (30 langues), tous distingués par des prix internationaux, ou encore le très grand Josep Pla traduit en français dans la collection La Pléiade. La littérature catalane se porte bien, merci. Si bien qu’en 2007, la Foire de Francfort lui a été consacrée, une première pour une nation sans état, alors que Barcelone est la capitale éditoriale incontestée de l’ensemble de l’état espagnol. La nouvelle littérature catalane n’est pas en reste au regard de l’alignement de best sellers de ses nouveaux chantres : Ildefons Falcones, Carlos Ruiz Zafon, Eduardo Mendoza ou Victor del Arbol. Parmi les Catalans mondialement connus, la peinture occupe par ailleurs une place à part, comme si cet art était indissociable du pays.

Le génie de l’esthétique

Il faut dire, que tout le monde n’est pas capable d’aligner une brochette royale comme Dalí, inventeur du surréalisme pictural et grand communicant devant l’éternel, Miró et la simplicité retrouvée, Picasso le plus grand de tous, qui, né andalou mais formé à Barcelone, ne cessa de revendiquer sa catalanité, Antoni Tàpies, Ramon Casas, Santiago Rusiñol… On reste ébahi devant une telle production plastique. Et la sculpture, n’est pas en reste avec Josep Clarà, Josep Maria Subirachs, Jaume Plensa ou Appel·les Fenosa. Les noms pleuvent dans tous les domaines : le cinéma avec Sergi Lopez, le théâtre avec Lluís Pasqual, ancien directeur du Théâtre de l’Odéon ou Josep Maria Flotats qui fut sociétaire de la Comédie Française avant de choisir de revenir à Barcelone, La Fura dels Baus, Els Comediants, la danse avec Blanca Li…

Pour l’amour du goût

Même la mode se plaît en sang et or avec une pléiade de marques qui vont de la grande distribution aux créateurs, du sportswear version surfer chic aux robes de mariée graphiques, et savent séduire les stars d’Hollywood. Enfin, comme une cerise sur le gateau : La cuisine catalane. Elle est l’une des plus anciennes du monde, théorisée au XIIIe siècle dans le libre de Sent Sovi, puis bousculée par le génial Ferran Adrià et ses interprétations moléculaires, elle est aujourd’hui mondialement reconnue. Dans la constellation « grands chefs », citons le regretté Santi Santamaria (El Racó de Can Fabes), Joan Roca (Celler de Can Roca), Carme Ruscalleda (Sant Pau), Paco Perez (Miramar et Enoteca), Fina Puigdevall (Les Cols), Martín Berasategui (Restaurant Lasarte) ou encore Jordi Cruz (L’Abac). Proportionnellement à sa population, avec 65 étoiles au Guide Michelin, la Catalogne serait le pays le plus étoilé du monde. Si la Catalogne du XXIe siècle existe, c’est grâce au talent et au travail de tous ces architectes, cuisiniers, scientifiques, peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, entrepreneurs… que nous venons de citer. Mais sans doute aussi parce tous ont conscience de mettre leurs pas dans ceux d’illustres aînés qui ont ouvert le chemin dans tous les domaines.

Guidés par le passé

Les architectes renouent avec l’âge d’or du gothique et du roman catalans, les écrivains pensent à Ausias Mach ou Ramon Llull, les peintres à Jaume Huguet ou Joan Ribalta, les cuisiniers à la cour de Naples, les scientifiques aux frères Cresques… De toutes ces énergies croisées, de tout ce travail accompli dans un souci constant d’excellence et de dépassement de soi émerge l’identité têtue d’une très vieille nation européenne qui entend bien ne pas mourir. Sempre endavant !

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