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LES FORTERESSES CATALANES

02 Fév LES FORTERESSES CATALANES

Des forteresses ibères, des castrums romains, des châteaux à donjon, des citadelles, des tours de guet comme s’il en pleuvait ! Découvrez la Catalogne autrement.

Une des étymologies du mot « catalan » – dont aucune à ce jour n’est avérée – remonterait au mot château. Ce ne serait pas là origine usurpée dans la mesure où la Catalogne est littéralement hérissée de fortifications, de tours de guet, de restes de casbah, de remparts, d’églises et même de mas fortifiés. D’ailleurs, cette étymologie vaudrait également pour la Castille, histoire de nourrir la rivalité entre les deux sœurs ennemies de la péninsule.

Traces de l’Histoire

Ces pierres dressées en gage de protection et de défi racontent, au rythme des créneaux et des échauguettes, les vagues de l’histoire, le flux des invasions dans leurs hautes marées et leurs étiages, les conquêtes d’outre-mer, les invasions successives et les guerres fratricides. Les marques du temps ont laissé, sur ces colosses de pierre, les stigmates des différentes batailles et racontent en creux une autre histoire, plus funeste, celle de la volonté farouche de la part du pouvoir espagnol de détruire toute velléité de résistance catalane. Les pierres, obstinées sous le soleil, ne sont heureusement pas muettes : elles gardent jalousement la trace du bruit et de la fureur, de la victoire et de la défaite, et écrivent de butte en fleuve, de col en chemin de ronde, une cartographie précise du destin des hommes de cette terre.

La route des Ibères

Déjà, les hommes de la préhistoire, s’ils ne bâtissaient pas, avaient pris soin de trouver des grottes bien cachées et peu accessibles, comme notre ancêtre de la Caune de l’Arago, à Tautavel. à l’aube de l’histoire, les premiers occupants du pays, les Ibères, répartis en tribus aussi diverses qu’hostiles les unes envers les autres, vivaient dans des oppidums soigneusement encerclés de remparts d’une épaisseur impressionnante, souvent doublés et séparés par un fossé intérieur. L’exemple le plus extraordinaire de ces cités fortifiées se trouve à Ullastret (Alt Empordà) où une véritable ville a été reconstituée et démontre l’incroyable maîtrise technique de ces architectes d’un autre temps. Juste à côté, vient d’être mise au jour, une sorte de ville close, seulement accessible par un couloir ! Tout aussi spectaculaires et émouvantes, les ruines de Calafell ou encore la Cité Ibère dels Villars d’Arbeca illustrent aussi cet art militaire, développé au fil des guerres entre tribus. Les Romains, arrivés en 219 avant Jésus-Christ, ont laissé deux formidables murailles d’une épaisseur de plusieurs mètres, en partie encore debout, respectivement à Tarragone, l’ancienne Tarraco mais également à Barcelone, l’ancienne Barcino, et ont jalonné le territoire d’oppidums.

Le monde féodal catalan

C’est pourtant à l’époque wisigothique, qu’apparaissent les premières forteresses médiévales et les ouvrages défensifs, bientôt portés à l’excellence par le monde féodal. Tous émaillent le territoire dans un seul et même objectif : tenter de stopper l’invasion musulmane venue du sud, qui étend inexorablement sa griffe au cœur de l’Occitanie jusqu’en 732, installant au passage un damier de khalifats. Les territoires de l’Ouest (actuelle province de Lleida) et du Sud (Terres de l’Ebre) sont occupés pendant plus de quatre siècles, tandis que le reflux opère assez vite sur la Vieille Catalogne (Principat incluant le Roussillon, et la Cerdagne) sous la houlette de nos comtes-rois vassaux des Francs par la grâce de Charles le Chauve.

Au contrôle des frontières

On peut voir, d’une ligne de fortifications à l’autre, se dessiner les avancées et les reculs avec des points emblématiques comme la Seu Vella de Lleida, construite sur un fortin maure, la casbah qui domine Tortosa ou le château de Miravet au bord de l’Ebre, qui tous, sont passés d’un pouvoir à l’autre avec une réutilisation immédiate des structures militaires, dans le dernier cas par les Templiers. Sur les terres reconquises, aussitôt peuplées, fortifiées et christianisées, s’élève un dense réseau de châteaux médiévaux, à remparts et donjons, d’abbayes et d’églises romanes, scellant à la fois l’alliance sacrée du sabre et du goupillon, et le triomphe de la croix sur le croissant. Pendant tout le Moyen Âge, les fortifications et châteaux gothiques vont fleurir un peu partout sur le territoire, avec des déclinaisons parfois étonnantes comme l’abbaye de Poblet et ses imposants remparts, preuve du réalisme des moines vis-à-vis du temporel.

Villes fortes

à l’intérieur des villes, se dessine un autre type de fortification, les calls, les villes closes dans lesquelles vivent les juifs autour de leur synagogue, de leur mikvé (bain rituel) et de leur boucherie, et dans lesquels on entre par une porte gardée, maintenue hermétiquement close la nuit. Jusqu’aux rois catholiques, la bonne entente au sein de la confédération catalano-aragonaise n’imposait guère de défendre le territoire que sur les frontières extérieures, c’est-à-dire vis-à-vis de la Castille et de la France et c’est logiquement sur ces deux lignes que l’on trouve le plus d’ouvrages de défense, quel qu’en soit le bâtisseur. Il existe pourtant, à l’est, une autre frontière : la mer. C’est d’elle qu’arrivent sur nos côtes les razzias barbaresques.

Décor de pierre

Pour s’en protéger, les villages côtiers gagnent les hauteurs de l’arrière-pays, ou bien s’enroulent dans des remparts comme à Tossa de Mar, ne gardant à l’immédiat contact des flots que de petites cabanes de pêcheurs chaulées. En parallèle, les hommes ourlent le littoral de chemins de rondes escarpés, çà et là jalonnés de tours, dont certaines sont aujourd’hui intégrées dans la ligne de bord de mer, comme à Cambrils, pour garantir une large vision sur l’horizon et les dangers dont il pourrait être porteur. Ces tours constituent un fantastique réseau de guet et d’alerte. Depuis la côte, elles communiquent avec l’intérieur des terres jusqu’au cœur des Pyrénées, et de l’Ebre aux Corbières, à un rythme qui permet largement d’avertir à temps de l’arrivée d’ennemis à pied ou à cheval ! Les villes fortifiées fleurissent, comme Hostalric, un des ensembles médiévaux les mieux conservés de Catalogne, ou encore Cervera, presque sur la frontière aragonaise. Citons déjà le magnifique château des Ducs de Cardona, des vassaux certes turbulents, mais pleins d’honneur. Les Rois Catholiques vont bouleverser ce paysage médiéval à l’empreinte chrétienne humaniste, installé depuis près de sept siècles.

1492 : le basculement

En 1492, tout bascule : de nouvelles terres porteuses de richesse et d’avenir sont découvertes à l’ouest et apportent à la Castille une prospérité nouvelle dont elle exclut la Catalogne, et les juifs d’Espagne, si déterminants pour les avancées scientifiques, économiques et culturelles sont contraints à l’exil du fait des persécutions de l’Inquisition. à partir de 1500 est lancée la construction de nombreux châteaux et enceintes, recensés par la fondation Fortaleses Catalanes. à Roses est bâtie en 1543 la formidable enceinte de la Ciutadella, avec sa monumentale Porta del Mar, à laquelle répond en 1544, le château de la Trinité. C’est pourtant à partir du XVIIe siècle que commencent trois siècles convulsifs.

Et toujours la Guerre

Guerre de trente ans dont l’Espagne est l’un des principaux acteurs et guerre des faucheurs se succèdent dans un tourbillon qui aboutit en 1659 au Traité des Pyrénées et au déplacement de fait de la frontière du nord, suite à l’annexion par la France des comtés de Cerdagne et du Roussillon. Lors de la terrible guerre de succession d’Espagne qui oppose dans la prétention au trône la dynastie française centraliste des Bourbon à celle, autrichienne et fédéraliste, des Habsbourg, la quasi-totalité des châteaux, forteresses et citadelles reprend du service, jusqu’à l’héroïque résistance du château de Cardona à l’automne 1714, c’est-à-dire après la chute de Barcelone. La victoire de Philippe V va mettre un terme aux institutions catalanes avec la promulgation des Décrets de Nova Planta et va, par ailleurs, déterminer un démantèlement général des structures défensives, tandis que de nouveaux ouvrages militaires fleurissent sur la frontière nord comme le Castellciutat de la Seu d’Urgell ou l’énorme château de Sant Ferran à Figueres, dopés par la brève mais meurtrière invasion napoléonienne. Hélas, à la relative stabilité du XIXe siècle, si l’on excepte les guerres coloniales par définition hors-sol, va succéder un XXe siècle convulsif et troublé. En 1936, la moindre ruine de fortification reprend du service lors des combats qui opposent l’armée républicaine du gouvernement légitime à la prise du pouvoir par les armes du général Franco.

L’Histoire simplement…

Dans toute la Catalogne sont construits bunkers et refuges aériens qui constituent de fait la dernière ligne de fortifications bâtie dans le pays. Ils apportent un éclairage cru sur la terrible guerre de positions qui laissa la Catalogne exsangue et son agriculture durablement ruinée. À travers les forteresses se lit d’une pierre à l’autre, l’histoire de l’une des plus anciennes nations européennes, acharnée au fil des siècles à défendre son territoire et son mode de vie, sans jamais se fermer au monde ou à la mer. Une histoire de feu et de sang, de garnisons et de saccages, d’occupations et de libérations à déchiffrer de créneau en bunker, de muraille en fossé.

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