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L’infortune d’un nom

04 Juin L’infortune d’un nom

La Costa de Corail rêvée par Josep Pla engloberait aujourd’hui l’actuelle Costa Brava et la Côte Vermeille. Histoire d’un double baptême polémique et mouvementé.

Le concept de Costa Brava a vu le jour en 1908, sous la plume du journaliste et poète Ferran Agulló qui écrivait dans « la Veu de Catalunya » sous un pseudo « Pol ». Son article, un plaidoyer touristique avant la lettre s’intitule « per la Costa Brava ». Pour l’occasion, Agulló prit sa lyre pour écrire un petit poème à sa côte bien aimée, plutôt vue de Blanes où il avait une résidence secondaire. « Oh notre Costa Brava sans pareille en ce monde. Mais notre côte de Tordera au Cap de Creus et du Port de la Selva à Banyuls, elle est tout à la fois : sauvage et riante, fantastique et douce ».

Un nom jugé trivial

C’est une croisière organisée l’année suivante par le Centre Excursionniste de Catalogne et du Tourisme Maritime, qui a donné une première officialité à cette appellation. Elle se déroulait entre Sant Feliu de Guixols, Empúries et Cadaquès. Ce baptême impromptu ne fut pas du goût de tout le monde. Des voix se sont élevées pour protester ou proposer d’autres appellations. Joaquim Pruyra voulait absolument l’appeler la « Costa Serena », Joan Llaveries proposait déjà « Costa del Coral » mais en espagnol, Pella i Forgas penchait, dans un élan poétique, pour « Catalogne Grecque ». Dans la cacophonie ambiante, on entendit aussi « Costa Empordanesa » et même « Marina de l’Empordà ». Mais Agullo avait frappé fort, très fort, et sa première option resta la bonne. Pourtant, le nom n’avait rien d’original puisqu’il désignait déjà la côte nord de l’île de Majorque.

Un nom intraduisible

Il se heurta à l’opposition résolue de son confrère, le grand Josep Pla, empordanais passionné et irréductible. Elle portait d’une part sur la paternité du nom, selon lui inventé lors d’un dîner auquel Agullo assistait à l’hôtel Paradis de Begur, par le propriétaire des lieux, Bonaventura Sabaté, et d’autre part sur le nom lui-même, comme il s’en explique dans « Aigua del Mar » : « Je crois qu’il aurait été plus adéquat d’appeler ce littoral la  « côte du corail ». Bien sûr, on pourra objecter que la zone corallifère n’en constitue qu’une partie mais ça n’a aucune espèce d’importance. Il s’agit de trouver un nom fascinant et traduisible dans toutes les langues, et celui-ci possède un zeste d’exotisme qui oscille entre le Pacifique et la musique d’opéra, et une efficacité touristique indiscutable ».

La Côte Vermeille

Toujours est-il que si aujourd’hui, raison d’état oblige, on considère que la Costa Brava s’arrête à Port-Bou, au début du XXe siècle, chacun s’accordait à reconnaître qu’elle englobait le Cap de Creus et la Côte Vermeille, qui n’eut sa dénomination actuelle qu’en 1913, choisie entre plusieurs propositions dont « Côte Élyséenne », « Côte d’Amour », « Côte de Saphir » ou « Côte de Rubis ». Le Club Touriste du Canigou, présidé par Octave Mengel, professeur de sciences à l’actuel lycée Arago, géologue et directeur de l’observatoire météorologique, se fendit d’un texte lyrique pour justifier ce choix. « La plus brève, la plus sonnante, celle qu’on peut lancer au guichet d’une gare et la plus expressive, car elle traduit non seulement le vermeil du ciel et des pics des Pyrénées Catalanes et leur reflet dans le saphir méditerranéen, mais parce qu’elle évoque en même temps les riches terres du Roussillon et leurs produits. La Côte Vermeille, c’est la côte qui, à l’aurore, se réveille sous le flamboiement rouge vermeil des cimes du Canigou et voit s’exonder de la grande bleue dans une auréole de pourpre, le soleil d’Orient…

L’écho du corail

La Côte Vermeille, c’est la terre d’or qui sécrète sur les terrasses des Albères, les plaines sableuses de la Salanque et les garrigues des Aspres et du Fenouillèdes, la sève qu’aspirent les vigoureux pampres et que, sous l’intense radiation de notre soleil, les grappes transforment en jus vermeil… ». Ainsi, côté français, Côte Vermeille désignait toute la côte roussillonnaise, sableuse et rocheuse jusqu’à ce qu’en 1965, la côte sableuse reçoive un autre nom, la Côte Radieuse. Des deux côtés de la frontière, on était donc à la recherche de noms descriptifs sans rapport avec la personnalité et l’histoire des territoires.

Hommage aux pêcheurs

En 1965, le gouvernement franquiste en quête de devises, paria sur l’appellation Costa Brava avec le succès que l’on connaît, tandis que le terme Côte Vermeille était utilisé au nord comme plate-forme pour promouvoir les appellations Banyuls et Collioure. On peut se prendre à rêver qu’un peu de la couleur du corail passe dans l’adjectif vermeil et rend un involontaire hommage aux pêcheurs d’autrefois.

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