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ODE A LA LIBERTE D’ÊTRE

06 Déc ODE A LA LIBERTE D’ÊTRE

Si l’engagement envers ce mouvement artistique et culturel moderne a embrasé toute l’Europe, il a revêtu une importance particulière, à la fois symbolique, identitaire et pluridisciplinaire dans toute la société catalane.

Qu’il s’agisse du Modern Style anglais, du Jugendstil allemand, du Sezessionstil autrichien, du Stile 900 italien ou encore de l’Art-Déco français, les axiomes et la syntaxe stylistique sont communs à ce second âge baroque né à la charnière du XIXe et du XXe siècle à savoir primat de la courbe sur la ligne droite, asymétrie, extrême importance des détails décoratifs, motifs floraux, végétaux ou inspirés de la nature et omniprésence des personnages féminins qui renouent parfois avec la grande tradition grecque des cariatides. Les façades ondulent, les corniches foisonnent, les formes s’étirent, les maisons ressemblent à des châteaux, les bâtiments industriels à des églises, des forêts de pierre peuplent les salles de concert, les cheminées se déguisent en personnages fantasmagoriques, tandis qu’une polychromie jusque-là inconnue irise les murs des villes de fresques, de céramiques, de vitraux et de sgraffites graciles.  En Catalogne, cependant, le Modernisme, s’il obéit à des lois plastiques claires, revêt une tout autre portée. Son but proclamé n’est pas seulement d’ordre esthétique. Il s’agit de transformer la société catalane en s’affranchissant à la fois du corset de conventions marqué par un catholicisme fervent et du joug de Madrid. Aussi le sentiment national joue-t-il un rôle aussi important que l’utilisation de matériaux innovants produits à profusion par l’industrie. L’ambition est de changer totalement de grille de références. Peu importe, dès lors, que l’artiste puisse se rattacher au symbolisme, à l’impressionnisme ou au naturalisme. Il est d’abord « moderniste », parce qu’il tourne le dos à une certaine tradition. Le mouvement demarre et trouve une tribune de choix avec l’Exposition Universelle de 1888, et un marqueur de fin, l’Exposition Internationale de 1929. Entre les deux, le monde va profondément changer. Dans la deuxième partie du XIXe siècle, la Catalogne vit une aventure extraordinaire. Sans matières premières et sans ressources particulières, le pays, grâce à son génie marchand et à ses ingénieurs et techniciens, va devenir la seule puissance du sud de l’Europe à connaître une révolution industrielle. Le port de Barcelone accueille des bateaux ventrus. Leurs cargaisons venues d’outremer sont transformées dans des usines dont les cheminées ne tardent pas à hérisser l’horizon de la moindre berge de fleuve. Une population ouvrière d’immigrés venus de toutes les Espagnes et des campagnes agricoles catalanes s’installe dans les faubourgs des villes. Un peu partout arrivent le chemin de fer, l’électricité, les machines à vapeur, l’éclairage public… Une vraie révolution dans un pays jusque-là profondément rural, qui va aboutir à un changement profond en matière de rythme de vie, de goûts et de contacts avec des cultures non autochtones. En effet, en l’absence totale d’aristocratie locale, la bourgeoisie catalane s’enrichit considérablement. Ses élites intellectuelles, littéraires et artistiques se forment à Paris tandis que ses ingénieurs optent le plus souvent pour l’Angleterre. Ces deux mouvements simultanés contribuent fortement à ancrer le pays vers l’Europe du nord et à le différencier durablement du reste du royaume d’Espagne, accentuant un phénomène déjà patent de distanciation culturelle. Avec cette prospérité nouvelle et la pénétration tardive mais profonde et irréversible des idées des Lumières, dopées par l’existence d’un prolétariat local, la création artistique se débride et les matériaux changent. Désormais, on utilise les céramiques, la mosaïque, le verre, le fer ou encore le bois comme éléments architecturaux à part entière tandis que les frontières se floutent entre les disciplines. Une approche globale émerge que l’on appellera plus tard le Design et qui concerne toutes les branches de l’art, de l’artisanat et de l’urbanisme. Un tel mouvement a besoin de théoriciens. Le grand architecte Domenech i Montaner déclare « le mot de la fin de toute conversation sur l’architecture, la question cruciale de toute critique, s’articule autour d’une idée, celle d’une architecture moderne nationale ». Le mot est lâché. En littérature, le mouvement en cours a trouvé un exutoire évident, la langue, propulsée au premier plan après avoir été mise sous le boisseau pendant deux siècles, cantonnée au seul usage social et familial, mutilée par une oralité contrainte. D’ailleurs le nom du mouvement appelé à la libérer et lui rendre la noblesse de l’écrit est limpide : Renaixensa.

Tous les arts concernés

Parmi les principaux acteurs de ce mouvement, qui fait une large place à l’individu et à sa psychologie, on trouve Caterina Albert i Paradís, plus connue sous son nom de plume de Victor Català, Angel Guimera, auteur de pièces de théâtre ou encore Bonaventura Carles i Arribau, dont le poème « Oda a la Pàtria » est considéré comme l’œuvre qui marque le commencement de la Renaixensa et certains écrits de Santiago Rusiñol, génial touche-à-tout que nous retrouverons au rayon des peintres. En architecture le modernisme se caractérise par la prise en compte de l’architecture médiévale. Ce regard dans le rétroviseur de l’histoire s’accompagne cependant d’innovations technologiques de premier plan comme la voûte catalane ou les arcs paraboliques, et de toutes les audaces formelles. Ornementation et structure sont d’égale importance. Paradoxe apparent, souvent ces audaces correspondent à des adaptations de styles étrangers, comme l’architecture musulmane ou indienne.

Génie des hommes

En quelques décennies le Modernisme devient un véritable marqueur identitaire catalan, et chose remarquable, il l’est encore aujourd’hui. Curieusement, la sublimation du monde industriel qui donne des lettres de noblesse au béton, à la corde modeste, au verre dépoli, s’accompagne d’une glorification de la nature, et notamment de la flore. La moindre colonne devient futaie, la moindre arabesque guirlande fleurie. Les bâtiments semblent obéir aux mêmes lois de verticalité que les arbres dans leur infinie variété. En dehors des grands architectes, Josep Puig i Cadafalch, Domènech i Montaner, Antoni Gaudí ou encore Luis Moncunill sur lesquels nous reviendrons, impossible de faire l’impasse sur deux grands peintres, le très éclectique Santiago Rusiñol, l’inventeur des fêtes de Sitges, et Ramon Casas, portraitiste hors pair mais aussi affichiste de génie pour l’Anis del Mono ou le cava Codorniu. Formés à Paris, largement influencés par Whistler ou Degas, membres de la Bohème, ils ont porté à incandescence les principes de cet art nouveau, national et universel. Les sculpteurs ont évidemment joué un rôle important dans un mouvement qui repose sur une non-hiérarchisation des formes et des matériaux, et notamment Eusebi Arnau qui a travaillé avec les plus grands architectes de son temps – dont Gaudí pour la Sagrada Família et Domenech pour l’hôpital Sant Pau – tout en créant une œuvre personnelle sous forme de galerie de portraits de pierre. à citer également, Miquel Blay, originaire d’Olot, dont l’œuvre sculpté peuple parcs et jardins catalans, espagnols mais aussi d’Amérique du sud, et dont le réalisme idéaliste des débuts a laissé la place à une approche résolument moderniste. Troisième élément de ce très prestigieux tiercé Josep Llimona, dont la sculpture équestre « Ramon Berenguer el Gran » a obtenu la médaille d’or à l’Exposition Internationale de Barcelone en 1888. Tous ces artistes donnent naissance à une conception du monde et de la société qui intègre pleinement les nouvelles valeurs de la modernité tout en les reliant au cosmos, à l’histoire et à l’identité, conscients que l’absolu ne peut naître que du relatif, prêts à toutes les passerelles, toutes les audaces techniques, acharnés à délivrer un message humaniste d’égalité et d’inscription dans un projet commun, un projet national de progrès et de liberté d’être.

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