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Rencontre avec Lluís Llach

29 Sep Rencontre avec Lluís Llach

La rencontre se fait dans le monastère roman de Sant Quirze de Colera, une merveille nichée au cœur des Albères. Sur les vieux murs de schiste, des estelades annoncent la couleur, nous sommes dans une réunion politique, à quelques jours à peine du 11 septembre, jour de la fête nationale catalane. Lluís Llach n’accepte plus d’interviews que dans ce cadre, au service de ses idées. Il arrive, humble, tranquille, fatigué. Un militant parmi les autres. Disponible et souriant.

Cap Catalogne : Bonjour Lluís, juste quelques questions, je vois que tu es très occupé, puisque tu vas devoir prendre la parole dans quelques minutes. En fait, une grande question pour éclairer nos lecteurs français et nord catalans. Quels sont selon toi les personnages importants au cours de l’histoire dont tu dirais qu’ils ont fait la Catalogne, tous genres confondus : savants, monarques, hommes politiques, artistes ?

Lluís Llach : Je suis désolé mais je ne veux pas raisonner comme ça. Les gens qui ont émergé au fil de l’histoire et que l’Histoire a retenus sont le fruit d’autre chose. Le fruit d’un peuple, d’un phénomène collectif, d’une société donnée. C’est le peuple catalan tout entier qui a fait la Catalogne, personne d’autre et personne en particulier.

CC : Ce que tu veux dire c’est qu’il y aurait un esprit, un génie catalan, qui expliquerait notre histoire et aurait produit au fur et à mesure des antidotes à l’univers hostile dans lequel nous avons presque toujours évolué et survécu ?

LL : Je ne sais pas si on peut parler de génie, mais en tout cas, il y a un peuple à qui rien n’a été épargné. Qui a passé sa vie à lutter, contourner, manœuvrer contre ceux qui voulaient au sud comme au nord l’écraser, le réduire et le posséder. Et ce peuple est là, il est debout, il a conservé sa culture et sa langue, il est prospère. Et pourtant, il n’a cessé d’accueillir toutes sortes d’immigrations et de subir des restrictions économiques comme l’interdiction de commerce avec les Amériques par exemple. C’est un cas assez unique en Europe, en tout cas unique pour une nation sans état.

CC : Tu évoques par exemple la révolution industrielle qui s’est faite dans l’ombre d’une ressource propre ?

LL : Oui, mais pas uniquement. Par exemple, il faut prendre en compte la bourgeoisie. Elle est plus riche que dans le reste de l’état espagnol mais n’exerce pas le pouvoir du simple fait d’être catalane. Alors, sa catalanité, elle va la revendiquer à sa façon en investissant dans la culture, dans les arts, dans l’architecture. Mes deux premières maisons de disque avaient des mécènes privés, et c’est grâce à eux que j’ai pu me faire entendre et porter la voix de la Catalogne. Ici tout est une aventure collective.

CC : Nous sommes un peuple de résilients ?

LL : Oui, il y a de ça, mais plein d’autres choses aussi, nous avons le sens du dialogue, la soif de paix, la force du travail. Regarde le chemin que nous faisons aujourd’hui, c’est de ça que j’ai envie de parler en priorité. Nous sommes en train d’ouvrir un chemin. évidemment d’abord un chemin de dignité retrouvée pour la Catalogne, mais aussi, un chemin démocratique, tranquille, où tout le monde a un rôle à jouer, qui ne se base pas sur l’exclusion mais sur l’ouverture. Une révolution des sourires que nous voudrions transformer en révolution des œillets.

CC : Et ça, ça ne peut arriver qu’en Catalogne ?

LL : Franchement, je le crois. Le mouvement n’est pas venu des politiques, les politiques ont été guidés, dirigés, éperonnés par la société civile, les associations comme Omnium Cultural ou l’Assemblea Nacional Catalana. D’ailleurs, les querelles politiciennes ont été gelées dans le camp indépendantiste, elles reprendront lors de l’assemblée constituante. Là, il y a cette capacité du peuple et des politiques à servir un objectif transcendant : la Catalogne. J’en suis très fier !

CC : Avancer, encore et toujours, sans peur ?

LL : Ecoute, les Catalans ne sont jamais plus Catalans que quand ils vont aux matches du Barça : même si on a gagné le championnat d’Espagne, la Liga, et je ne sais quelle coupe encore, ils s’assoient le doute au ventre et disent à leur voisin : « comment tu sens les choses, toi ? ». C’est peut-être cette capacité de doute, de remise en question permanente qui nous donne tant d’adaptabilité et de force.

CC : Agir comme un état, pour devenir un état, c’est presque un mode de vie pour les Catalans ?

LL : Oui, on vient d’en avoir une illustration extraordinaire avec la tragédie des attentats de Barcelone et de Cambrils. Devant la vacance de l’état espagnol, il y a eu une prise en main immédiate de la situation. Toute la société catalane s’est mobilisée. Et quand Madrid a voulu récupérer la main avec la grande manifestation du samedi, le peuple catalan a réagi. Pacifiquement mais fermement. C’est ça, le peuple catalan, c’est ça que je voulais dire tout à l’heure en refusant de te donner des noms d’hommes providentiels.

CC : Tu insinues que les Catalans sont en train d’inventer un nouveau modèle ?

LL : Je le crois. Une république vraiment démocratique, capable d’intégrer, capable d’accepter l’altérité sur son propre sol. Un modèle dont l’Europe a un besoin urgent parce qu’elle est en panne de projet, bloquée sur le plan social et démocratique. C’est une belle idée l’Europe, il faut la défendre, mais il faut lui insuffler une dimension sociale qu’elle n’a pas.

CC : Vous allez voter la loi de transition. C’est un grand moment ?

LL : Ce n’est pas que la loi de transition, c’est aussi la loi de fondation de la République Catalane et crois-moi, quand on a vu s’afficher le texte sur l’écran du parlement, c’était un moment d’une force extraordinaire. Le signe aussi qu’aucun retour en arrière n’est possible.

CC : D’autant que dans la foulée il y aura la convocation du référendum…

LL : Oui, l’histoire est en marche. Nous avons prévu de délivrer les bulletins de vote autrement que par la poste espagnole et dans les mairies non indépendantistes, les bureaux de vote seront installés dans les locaux de la Generalitat. Il y aura des observateurs étrangers. Nous faisons même campagne pour que les tenants du Non à l’indépendance viennent voter !

CC : Tu as vécu en France, tu connais bien le pays et la langue et tu sais que les Français sont plus que perplexes face au processus pour ne pas dire majoritairement hostiles

LL : La France est une république malade du jacobinisme, mais elle a été notre phare pendant les années noires, ne l’oublions pas. Je me suis prononcé récemment à Perpignan sur l’absurdité d’englober les nord Catalans dans la région Occitanie, un procédé qui n’a strictement aucun rapport avec la démocratie. Quand les choses auront avancé, je suis certain que la France nous comprendra… Les Catalans du nord des Albères n’en sont pas moins Catalans, ils trouveront leur propre chemin.

CC : Tu penses qu’être Catalan c’est une vision particulière du monde ?

LL : Oui, bien sûr, comme toutes les nations nous sommes porteurs d’un imaginaire tissé par l’histoire, la langue et la géographie. Bien sûr !

CC : Lluís, quand l’article paraîtra nous serons le 1er octobre…

LL : Oui, je veux croire que tout ira bien. Ce qui fait et fera la Catalogne, ce sont les Catalans de souche ou d’adoption, c’est ça qu’il faut expliquer aux lecteurs ! Et je veux croire que cette fois l’Histoire sera de notre côté.

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