
01 Août Les verriers catalans, feu de tout verre
Né du sable des Albères et du feu rugissant du four Harrioch II, le verre soufflé chante le savoir-faire catalan. Sous la canne d’acier, la pâte incandescente prend vie dans une danse de souffles et d’outils anciens, héritée des maîtres vénitiens et transposée par les verriers de Saint-André. En écho à une tradition millénaire, chaque bulle devient une offrande au génie catalan. Entre ciel et Méditerranée.
En verre et contre tous, je suis le chant du feu et du souffle. Je suis verre soufflé. Au commencement, je n’étais que poussière. Un simple tas d’oubli : sable muet, silice endormie, minéral sans mémoire. Puis le feu m’a appelé. Créateur tyrannique, bourreau lumineux, alchimiste insatiable ! Il m’a pris, m’a transfiguré, m’a fondu dans ses entrailles à plus de 1 500 degrés, jusqu’à ce que je devienne pâte de lumière prête à naître. Le verrier, le maître, mon géniteur, approche sa canne, la plonge dans mon cœur en fusion, m’enroule avec la minutie d’un orfèvre, puis… il souffle. Son souffle me traverse, me gonfle, me donne corps. Je deviens bulle, je deviens globe, je deviens presque vivant. Je suis la mémoire du souffle de tous les temps : celui des maîtres Syriens, des Vénitiens de Murano, des Catalans des Albères. Je suis la réincarnation du feu ancestral. Mais attention… Je suis capricieux.
La souffleur, poète aux poumons de Bolivien !
Un souffle trop brusque et je me brise. Un geste hésitant, et me voilà figé. Il faut l’équilibre subtil entre force et patience, entre passion et mesure. Car sitôt arraché à la fournaise, je deviens vulnérable. Je peux mourir d’un souffle mal contrôlé, d’un froid trop soudain, d’un simple oubli. Alors on me protège, on me veille comme un nouveau-né incandescent. On me glisse dans les arches, à gauche, deux jours durant. Là, je me tempère. Je me repose. Je m’endurcis sans me fendre. Je deviens verre. Pleinement. Je suis l’œuvre d’un chœur invisible. Quatre mains, parfois plus, s’unissent pour me façonner. Le chef de halle, maître d’orchestration. Le chef de place, guide du geste. Le cueilleur, porteur de feu. Le souffleur, poète aux poumons de Bolivien. Et les apprentis, garants de la vie de l’atelier. Personne ici ne se dit artiste. La beauté ne jaillit pas du luxe, mais de la vérité du geste : bois, fer, graisse, fonte, papier… Des outils simples, presque archaïques, pour que jamais ne s’efface la trace de la main. Mes couleurs, elles, ne sont pas fard : elles sont chair. Rouge de cuivre, vert d’oxyde de chrome, bleu de cobalt, or de sulfure d’argent… Je suis teinté dans la masse, comme une gemme née de l’univers. On dit que je suis né au Ier siècle avant notre ère, lorsque la canne creuse fut inventée. Mais je suis bien plus ancien. Mon souffle traverse les millénaires : du quatrième millénaire avant J.-C. aux vitraux gothiques, des fioles romaines aux porrons catalans. Et c’est ici, au pied des Albères, que je continue à naître. À Saint-André, dans l’Atelier des Verriers, le feu et le souffle chantent en duo depuis plus de trente ans. Ici, je ne suis pas produit, je suis créé. « Je ne suis pas couturier. Je suis fabricant de bonheur », disait si joliment Yves Saint Laurent et sa citation crève la rétine, gravée sur l’une des poutres de l’atelier de Saint-André. Mon four ? On le nomme Harrioch II. Un vrai diable, un titan de braise, qui rugit à 1 500 degrés. Son ventre contient 400 kilos de matière en fusion. Son cœur est alimenté par un pacte invisible : un réseau de gaz naturel, pur, qui relie la modernité à l’ancestral. C’est là que je nais. Mais je ne vis que par la main humaine. Je suis étiré, tourné, aplati, incisé, chanté. Le maître me sculpte avec des pinces, des palettes mouillées, des ciseaux crissants. Et parfois, dans l’atelier, on m’entend chanter dans un tintement subtil, une plainte de cristal. Puis vient le dernier souffle. Le silence. On me couche dans l’arche de recuisson. Je me fixe. Je deviens offrande. Je suis carafe, poche à glace, verre sur jambe, vase, porró ou coupe. Mais toujours, je suis miracle. Car même si l’industrie du verre ne fut jamais reine en Roussillon, elle y fut flamme discrète et inaltérable. Un éclat d’obsidienne dans un grenat catalan. À Palau del Vidre, littéralement le « Palais du Verre », le souffle verrier a marqué l’histoire au fer rouge.
L’art de la canne à la catalane
En 1442, le village change de nom, comme on grave une vocation dans le marbre. Dès 1377, la famille Xatard y allume des fournaises qui rayonneront jusqu’au XVIe siècle. Autour, une constellation d’ateliers fleurit : à Laroque, Sorède, Elne… Et jusqu’à Cosprons. Pourquoi là ? Parce que la forêt nourrissait le feu et le feu nourrissait la forme. Certes, les verriers catalans n’avaient pas la renommée de ceux de Bohême ou de Lorraine, mais ils avaient la grâce du Sud, la patience du feu et la lumière dans les mains. Leurs pièces vibraient d’influences méditerranéennes : Italie, Espagne, Valence, Majorque. Et aujourd’hui ? Je vis encore. À Palau, à Elne et à Saint-André, je marche toujours et encore à la canne… Tel un sceptre d’alchimiste, la canne de verrier – ce long tube d’acier ourlé d’un bauquin et d’un mors évasé – puise au cœur du four sa perle incandescente. D’abord, le cueilleur roule la goutte de verre sur le marbre, lui conférant une silhouette régulière. Puis, d’un souffle ardent, le verrier insuffle la vie à la paraison, engendrant la bulle première. S’ensuit un feu d’artifice de réchauffages et de souffles, où fers, mouillette et ciseaux dansent autour de la pièce naissante, pour l’étirer, l’affiner, l’orner. Enfin, l’objet parfait se détache dans un souffle solennel et se carapate dans l’arche de recuisson. Sur la scène du Parc Artisanal Albères Méditerranée, la longue canne d’acier devient baguette magique. Véritable temple du savoir-faire, l’atelier de Saint-André invite chacun à contempler, trois cents jours par an, la magie brûlante et fragile du verre soufflé à la canne. Chez les Verriers de Saint-André, je suis caressé par les regards. Tiffany Lefèvre, Eugen Stan et François Brilliard me créent sous les yeux des visiteurs, dans une chorégraphie de gestes transmis et réinventés.
Un artisanat d’art populaire, utile et abordable
François, verrier depuis près de quarante ans, formé en Roumanie, dirige l’atelier comme on dirige un chœur : « C’est le seul métier qui s’apparente à la musique. Souffler le verre est un solfège et chacun doit tenir son poste, sa note. On n’a pas le droit de s’arrêter. Sinon, c’est fichu. » Il perpétue les formes anciennes : porrons aux longues anses, carafes à poche de glace et fait revivre les traditions catalanes dans le souffle du présent. Chaque pièce qui sort de l’atelier est unique. Parfois née d’un souffle imparfait, d’un élan poétique, d’un échec fertile. Cinq années minimum sont nécessaires à l’apprentissage pour qu’un jeune verrier acquière les bases du métier. Pendant cette période, des « curiosités » sortent des fours.
La « maturité » du verrier
Et l’on mesure la difficulté d’un métier en constante évolution : des anses enroulées autour d’une carafe, des vases bouchés sans comprendre le pourquoi du comment, des rognages inachevés avec leur languette, des animaux imaginaires censés ressembler à un batracien et transformés en un veau aquatique à trois pattes à l’arrivée ! Ce sont là les objets les plus recherchés par les collectionneurs. Impossible de reproduire les mêmes erreurs. Cette période d’évolution et d’échecs est assez courte. Heureusement, le jeune apprenti, à la fois vexé et fier, sort rapidement de cette transition de l’étude à la maîtrise. Un verrier est dit « mature » après dix à quinze ans d’exercice. Il pourra alors se lancer dans les décors floraux des vases lisses, appliqués selon une méthode de couches successives : un minimum de trois épaisseurs, jusqu’à six. Je suis verre soufflé. Et comme le dit si bien François Brilliard : « Ne jamais oublier qu’il s’agit d’un artisanat d’art populaire. Il faut se servir des objets. Ils sont utiles et abordables. » Depuis décembre 2023, les gestes verriers sont inscrits sur la Liste Représentative du Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité. Quatre ans après leur inscription à l’Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel de la France, cette reconnaissance renforce le sens de la communauté qui unit les verriers des pays européens ayant participé au projet. Né du sable, du feu, du souffle et du savoir, je suis verre soufflé 100 % d’ici, des Albères, du cœur des hommes. Et tant que l’on soufflera, je chanterai.
Pas de commentaire