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Badalona : destination d’initiés

02 Avr Badalona : destination d’initiés

Badalona, longtemps « voisine discrète » et limitrophe de Barcelone, prend aujourd’hui de l’épaisseur. Ville de mer, d’histoire et de symboles, elle se réinvente sans se déguiser. Cette destination d’initiés est en train de devenir « la ville qui monte ». Quatrième plus grande ville de Catalogne, elle n’a pas besoin d’éblouir pour séduire. Badalona, c’est une autre façon de vivre la Méditerranée : moins spectaculaire, moins standardisée, plus vraie. En mai, Badalona brûle son Dimoni et la mer prend feu !

Il n’y a pas de hasard. La chanteuse Rosalía, icône planétaire née dans l’orbite de Barcelone, a choisi Badalona pour célébrer la Saint-Valentin 2026. Pas en limousine ni en cortège : elle est tout simplement arrivée avec sa moitié en train. Un détail qui vaut manifeste. À peine quelques stations, et hop, on sort du grand théâtre barcelonais pour entrer dans une coulisse lumineuse, marine, portée par un charme désarmant. Qu’on se le dise : s’offrir Badalona, c’est s’éloigner des projecteurs pour chercher l’atmosphère plutôt que le décor. C’est faire le choix d’un « juste à côté de Barcelone »… mais déjà ailleurs. Car si Barcelone reste sublime et incontournable, elle est souvent saturée, photographiée avant même d’être regardée. Badalona, malgré ses 230 000 habitants, se vit à hauteur d’épaule. On n’est pas obligé de slalomer entre les « guiris » – comprenez les touristes – et l’on peut encore trouver une table de restaurant au soleil sans réservation obligatoire. Le Passeig Marítim déroule sa promenade le long de la mer, entre bancs, terrasses, larges plages et horizon ouvert. Le matin, les joggeurs longent la ligne d’eau, le soir, les familles s’installent face au soleil couchant et les habitués reviennent, saison après saison. La mer n’a rien du fond d’écran, elle fait partie des habitudes « de tota la vida », comme disent les Catalans. Et c’est précisément cette normalité qui devient luxueuse lorsque l’on quitte une capitale surfréquentée. Impossible de parler de Badalona sans évoquer son Pont del Petroli. Cette superbe jetée, ancienne infrastructure industrielle reconvertie en promenade, invite à s’avancer au-dessus de l’eau pour sentir le vent, regarder la côte se déployer et comprendre, presque physiquement, ce que signifie « prendre le large » sans quitter la ville. Plus on avance sur la jetée, plus Badalona semble baisser la voix, chose rare sur cette portion de côte.

Badalona, l’alternative à Barcelone

Badalona porte de toute évidence ce luxe précieux que l’on appelle « l’épaisseur ». Dans le Dalt de la Vila (Haut de la Ville), le noyau ancien, les ruelles racontent une ville qui n’a pas commencé avec le tourisme. Ici, l’histoire ne relève pas de la vitrine. Nous sommes à l’emplacement de l’ancienne Baetulo, la Badalona romaine, et cette mémoire donne à la promenade une densité particulière. Le Museu de Badalona conserve l’un des ensembles archéologiques romains les mieux préservés de Catalogne, avec ses rues pavées, ses thermes et ses mosaïques. On marche littéralement dans une ville enfouie, une expérience qui rappelle que Badalona était déjà, il y a deux millénaires, un port actif ouvert sur la Méditerranée. Parmi les équipements culturels, on distingue également le Teatre Principal et le Centre d’Arts Escèniques Teatre Zorrilla, qui proposent une programmation théâtrale et musicale variée. Même sans grand monument-star, on ressent la noblesse tranquille d’une ville qui puise dans ses racines et sa culture. À défaut de la flamboyance Art nouveau de Barcelone, Badalona possède ce « petit truc en plus » qui fait mouche. Une retenue élégante, presque bourgeoise, qui se découvre à qui sait lever les yeux. On remarque ainsi plusieurs édifices de style moderniste disséminés dans la ville, comme la Casa Agustí, signée par le célèbre architecte Lluís Domènech i Montaner, ou encore la Casa Enric Pavillard, Can Casacuberta et La Llauna, l’ancienne usine Gottardo d’Andreis Metalgraf. Autant de balcons ouvragés, de céramiques discrètes et de portes qui racontent l’ascension sociale d’une ville ouvrière devenue confiante.

Dalt de la Vila, cœur historique

En dehors du centre urbain, deux sites situés dans la chaîne de la Marina méritent également la visite : le monastère de Sant Jeroni de la Murtra, qui a accueilli des personnalités telles que les Rois Catholiques ou Christophe Colomb et dont le cloître gothique est classé Monument Historico-Artistique d’Intérêt National, ainsi que l’ancien village ibérique de Baitolo, d’où l’on profite d’excellentes vues panoramiques. Autre emblème de goût : la distillerie Anís del Mono. Elle fait partie de l’ADN de la ville et incarne une part essentielle de l’imaginaire catalan. Une fabrique, une bouteille facettée, une étiquette mythique et un parfum de liqueur d’anis qui appartient autant au patrimoine affectif qu’aux papilles. Face à la mer se dresse le « mico » de l’Anís del Mono, une sculpture de bronze représentant le singe mythique, bouteille en main.

Le Dimoni, l’âme festive

Devenue icône populaire, il amuse les passants et rappelle l’origine industrielle et moderniste de la marque. Il y a dans ce symbole une véritable leçon de ville. Badalona assume l’ironie et la tendresse. Elle sait que la mémoire ne se résume pas à des dates, mais qu’elle se construit aussi avec des goûts, des objets et de petits totems qui accompagnent longtemps le visiteur après son départ. Dans les commerces de bouche, cette continuité se retrouve naturellement et c’est souvent là que Badalona gagne le cœur des initiés : une ville habitée, avec des adresses qui donnent de la saveur au voyage. Les charcuteries Margenat ou Gràcia, les Cafés Bofarull, ou encore l’emblématique Bomboneria Almera, avec son comptoir d’origine datant de 1951. Une boutique à la Amélie Poulain qui relie avec gourmandise le quartier médiéval et romain du Dalt de la Vila. Ces lieux ne sont pas des « attractions » au sens touristique. Ils témoignent simplement d’une ville qui possède sa propre vie, son goût et sa continuité, une manière d’être qui ne dépend pas du regard extérieur. Badalona n’a pas besoin d’inventer une gastronomie instagrammable : elle offre des habitudes, des spécialités anciennes, une cuisine « de sempre ». Et évidemment, Badalona sait aussi s’embraser « à la catalane »,  notamment lors des Festes de Maig de Badalona. Ces festivités, qui animent la ville tout au long du mois de mai, constituent LA grande célébration populaire locale, avec un point d’orgue durant le week-end du 8 au 11 mai autour de la fête de Sant Anastasi, saint patron de la ville.  Elles sont à Badalona ce que La Mercè est à Barcelone. Une manifestation vibrante, riche de traditions, de musique, d’arts de rue et de danses, sans oublier les pétaradants correfocs. Le moment le plus saisissant reste la Cremada del Dimoni, lorsque la plage devient théâtre et que le feu dialogue avec la mer. La face B de Badalona ne se résume pourtant pas à un charme ancien. La ville s’est modernisée et continue de le faire, notamment avec son nouveau quartier de standing, le Gorg. Il s’agit de l’un des secteurs les plus dynamiques du littoral. Ancienne zone industrielle, il s’est transformé en un espace contemporain autour du Port de Badalona et de sa marina. Canal urbain, promenades au bord de l’eau, architecture moderne et nouvelles terrasses composent aujourd’hui ce paysage renouvelé. On y trouve également le Palau Municipal d’Esports de Badalona, fief du Joventut Badalona, l’équipe de basket-ball locale.

La nouvelle Badalona

Connecté à Barcelone, le Gorg incarne la Badalona nouvelle génération : urbaine, créative et tournée vers la mer. Badalona façonne désormais un art de vivre plus ouvert, plus urbain, plus « côte métropolitaine ». Elle n’est plus une banlieue : elle devient une destination à part entière et même un choix. À la frontière entre Badalona et Sant Adrià de Besòs se dressent les monumentales Tres Xemeneies, trois cheminées de béton hautes de plus de 200 mètres, vestiges d’une ancienne centrale thermique. On les voit depuis Barcelone. Longtemps perçues comme le rappel d’un passé industriel, elles sont aujourd’hui regardées avec un regard neuf, celui du patrimoine. Un vaste projet de transformation est en marche. L’ambition ? Faire de ce site un grand pôle culturel et créatif tourné vers les arts numériques, l’innovation et les industries culturelles. À l’image de certaines reconversions spectaculaires en Europe, le lieu pourrait devenir une passerelle entre mémoire ouvrière et futur technologique. Vous l’aurez compris, Badalona mérite bien plus qu’un simple détour. Elle concentre aujourd’hui ce que beaucoup recherchent autour de Barcelone : la proximité sans l’étouffement, la mer sans la saturation, l’histoire sans le parc touristique, des symboles sans le bruit et une modernité qui s’installe sans déguiser la ville. Badalona, c’est l’après-Barcelone… sans renoncer à Barcelone. Une ville qui s’impose parce qu’elle n’a rien inventé : elle a simplement révélé ce qu’elle était déjà et lui a donné de l’espace. C’est peut-être là, au fond, la véritable définition d’une destination d’initiés : un lieu que l’on ne se contente pas de visiter, mais qui vous marque durablement.

 

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