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L’année Gaudí, des prémices à l’envol

02 Avr L’année Gaudí, des prémices à l’envol

L’année 2026 marque le centenaire de la mort de Gaudí. L’occasion de revenir sur la naissance d’un génie qui bouleversa l’art mondial, griffa la skyline de Barcelone, donna la parole aux matériaux les plus triviaux et plaça à égalité artistes et artisans, habités par un même élan : la sublimation de la Création. Car avant tout, Gaudí est un mystique.

Le lieu de naissance de Antoni Gaudí est officiellement établi à Reus, le 25 juin 1852, où ses parents dirigent une prospère dinanderie. Il grandit également à Riudoms, à quelques kilomètres de là, dans le mas familial, en pleine campagne méditerranéenne, au contact de la bienveillance du monde paysan. D’un côté, le jeune garçon observe la transformation de la matière, la jonction du beau et de l’utile et la fonctionnalité des formes. Cela génère chez lui, pour toujours, un respect profond pour les métiers manuels, dont il pressent la noblesse secrète dans l’admiration qu’il éprouve pour les ouvriers de l’atelier paternel. De l’autre, livré à lui-même, il communie littéralement avec la nature, en étudie tous les aspects, toutes les saisons et toutes les verticalités lors de longs séjours au mas familial. Gaudí dessine, Gaudí écrit des poèmes et ne cesse d’expérimenter, déjà tout entier tourné vers l’idée de bâtir.

Aux sources d’un génie

Bien sûr, Gaudí n’a pas connu Baudelaire, et pourtant, comment ne pas trouver dans son œuvre un écho aux intuitions foudroyantes du poète : « La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles… » C’est bien ce que ressent Gaudí : pas de hasard dans la nature, mais l’expression d’un dessein supérieur et d’un langage silencieux à déchiffrer pour pouvoir y répondre et le diffuser. Il le sait déjà : sa mission ne s’exercera pas en haranguant les foules, mais en élevant, au sens le plus concret du terme, des actions de grâce. Apprivoisant très tôt la maîtrise des tracés et des volumes, dans les deux pans de sa vie, du plus concret au plus spirituel, Gaudí développe son premier talent : un sens aigu du dessin, qui fait de lui le brillant illustrateur de la revue de son lycée. Pourtant, à l’âge de quinze ans, un autre rendez-vous traverse sa route, plus essentiel, plus vertical, plus catalan aussi. En 1870, avec ses deux camarades d’école, Eduard Toda et Josep Ribera, il séjourne à l’Espluga de Francolí, au cœur de la Conca de Barberà. Fidèle à la tradition de l’excursionnisme, devenu un véritable culte national, il découvre le monastère de Poblet, alors en ruines, marqué par les déprédations et les vols. Si ces atteintes altèrent son apparente splendeur, elles ne peuvent en dissimuler ni la puissance ni la portée symbolique : Poblet est le mausolée des comtes-rois, l’un des symboles absolus de la Catalogne. Depuis la Désamortisation de 1835, qui vit les ordres religieux chassés de leurs terres et dépossédés de leurs biens au profit du pouvoir central, l’État espagnol a laissé cette merveille en déshérence, ou plutôt l’a livrée à la garrigue, aux oiseaux et aux animaux sauvages. Les trois amis, atterrés mais déterminés, font alors le serment de consacrer une part de leur vie à lui redonner souffle. Si la réalité de l’âge adulte a rapidement raison de cet élan juvénile, un brin naïf, il révèle déjà une synthèse fondatrice entre une catalanité instinctive, qui ne se démentira jamais, et un appel spirituel destiné à nourrir toute l’œuvre à venir. Tout Gaudí est là, en gestation : un démiurge soumis au Créateur, un panthéiste curieux de tous les chemins qui mènent vers le haut. Amoureux fervent de la nature, Gaudí est aussi un génie du concept, acharné à en traduire la réalité dans la matière. Sans doute faudrait-il explorer les conséquences de son enfance solitaire dans la garrigue, notamment en termes d’introversion et y voir l’une des clés de ses rares attachements sentimentaux, dont celui qu’il éprouva pour Josefa « Pepeta » Moreu, institutrice liée à la coopérative de Mataró, qui ne répondit pas à ses sentiments. La vie affective de Gaudí demeure toutefois largement entourée de silence, fidèle au caractère réservé et secret de l’architecte. La personnalité de Gaudí a su conserver tous ses mystères et ses clairs-obscurs, et c’est précisément cette retenue intime qui nous la donne à voir dans une effusion infinie et luxuriante, traduite en volumes, matières et couleurs. Décidé dès son plus jeune âge à poursuivre des études d’architecture, il s’installe à Barcelone, s’inscrit à l’École d’Architecture et n’hésite pas à exercer mille activités alimentaires pour subvenir à ses besoins. Comment attendre autre chose du petit sauvageon des environs de Reus ? Gaudí est un élève fantasque, à l’assiduité relative, tout occupé qu’il est à acquérir une immense culture générale et à découvrir Barcelone. Sa maturité et ses flamboyances le font parfois traiter d’égal à égal avec certains de ses professeurs, une véritable hérésie à l’époque.

Foi, nature et architecture

Véritable rat de bibliothèque, il ne cesse d’explorer les créations de toutes les cultures du monde, prompt à y reconnaître l’inspiration divine. Les arts musulmans, le style mudéjar et les azulejos polychromes nourrissent son imaginaire et dessinent peu à peu ses aspirations esthétiques. En 1878, il finit par décrocher le sésame de la licence d’architecture, malgré l’excentricité inédite de ses thèses et de son comportement. Elies Rogent, le directeur, fait alors au jury une déclaration devenue prophétique : « Je ne sais pas si nous avons donné le titre à un fou ou à un génie, le temps nous le dira ». Installé dans le quartier du Born avec son frère, Gaudí fréquente déjà l’élite intellectuelle de la Renaixença et se nourrit à l’idéal d’un grand art national à l’Ateneu Barcelonès, confusément conscient, déjà, qu’il a un destin à forger. Pour l’instant, toutefois, diplôme en poche, il a surtout besoin de commandes. La première vient de Mataró, qui veut se doter d’un grand ensemble manufacturier, la Coopérative des travailleurs, une sorte de cité ouvrière idéale. Il en subsiste aujourd’hui une vaste nef où s’effectuait le blanchiment du coton. L’air de rien, ce bâtiment industriel par excellence constitue pourtant le banc d’essai de ce qui deviendra l’une des signatures de Gaudí : les arcs paraboliques, au nombre de treize, qui libèrent l’espace central de tout pilier. L’austérité y est de mise. Les arcs, à la fois structurels et décoratifs, créent des transparences inédites aux faux airs de chapelle. Juste à côté, les commodités (toilettes) annoncent une autre facette de son talent, plus iconoclaste. Il s’agit d’un cylindre blanc divisé avec deux entrées à redans. Le toit à clairevoie, une jolie coupole décorée de céramiques, décline pour la première fois l’utilisation de ce matériau relevant des arts du feu si prégnants en Méditerranée, si traditionnels en Catalogne, qui fera partie intégrante du lexique gaudinien. La juxtaposition de ces deux bâtiments, si incroyablement différents, sonne un peu comme un manifeste. Un peu plus tard, on propose à Gaudí sur commande publique de la Ville de Barcelone, un projet purement décoratif, destiné à la très belle Place Royale, juste en bas des célèbres Rambles. Les deux lampadaires, disposés de part et d’autre de la fontaine, reposent sur une base de pierre supportant une colonne en fonte. Celle-ci arbore six bras portant chacun une lampe à gaz et des motifs floraux rouges. Gaudí a placé les armoiries de Barcelone au centre de chaque colonne. Un jeu de miroir subtil s’instaure entre les palmiers et ces lampadaires. Le mouvement est lancé. Sur sa route, Gaudí rencontre en 1878 Esteve Comella, gantier de son état, désireux d’exposer ses produits au pavillon espagnol de l’Exposition universelle de Paris, ainsi que son père, propriétaire d’une boutique du carrer d’Avinyó, pour laquelle il réalise un comptoir ornemental.

La vitrine destinée à l’Exposition Universelle est confiée à l’atelier d’ébénisterie d’Eudald Puntí, qui y intègre des verres biseautés et un fronton métallique à motifs végétaux, offrant une vision à 360° sur les célèbres gants. Ces créations, totalement hors norme, ne tardent pas à attirer l’attention de la bourgeoisie industrielle en pleine expansion, désireuse d’affirmer sa richesse et sa puissance, mais aussi de faire connaître au monde la réalité de la Révolution Industrielle Catalane, fruit d’un sens du commerce atavique et de la qualité de l’encadrement des manyans – maîtres artisans – auprès des ouvriers. Eusebi Güell, futur mécène et ami de Gaudí, fait partie de ces admirateurs de la première heure. Séduit par la rupture stylistique proposée, il ne tarde pas à lui ouvrir les portes de sa maison et, avec elles, celles de la reconnaissance et de la gloire. Gaudí rencontre dans la foulée le grand Jacint Verdaguer, chantre absolu de la catalanité, ainsi que le dramaturge Àngel Guimerà. Son exaltation spirituelle trouve alors un écho naturel dans l’élan bâtisseur de la bourgeoisie barcelonaise. Théâtre principal de cette effervescence, la petite ville de Gràcia, encore hors les murs et en pleine mutation, est déjà en passe de devenir les Champs-Élysées de la cité comtale, ce qu’elle est aujourd’hui. Les dés sont jetés. Le destin est en marche.

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