02 Avr Gaudí – Güell, tandem irrésistible
La deuxième période de Gaudí est dominée par sa relation amicale et confiante avec son mécène dévoué, Eusebi Güell, son admirateur fervent depuis l’Exposition Universelle de Paris. Qu’aurait été Gaudí sans lui ? Qui était-il ? Deux questions essentielles pour comprendre ce binôme qui a inventé le modernisme.
Il est donné à Eusebi Güell de vivre la concomitance de sa naissance et de la mort de sa mère en couches, chose malheureusement fréquente à l’époque. Né dans une famille de commerçants de haut vol, enrichie par le négoce avec Cuba – l’un des fers de lance de l’économie catalane du temps -, il se passionne dès son plus jeune âge pour la culture et l’art. Il fait ses humanités, étudie le droit et fonde de nombreuses entreprises dans la péninsule Ibérique et outre-mer. Il s’engage également dans la vie politique municipale, provinciale et nationale, jusqu’à être élu sénateur. Mécène avisé, il soutient des artistes émergents, participe activement aux institutions culturelles, préside les Jeux floraux et parraine la revue Renaixença. Eusebi Güell possède l’intuition artistique nécessaire pour comprendre d’emblée que Gaudí est un architecte hors norme, un visionnaire, un météore inclassable. L’engager, lui commander des œuvres, c’est accepter de ne rien contrôler, de s’abandonner à la ferveur créatrice d’un artiste sans limites.
Un mécène visionnaire
Il lui fait le cadeau inestimable de son admiration sans faille et lui offre, de surcroît, une liberté totale. S’il est clair que les deux hommes se rencontrent dans des cercles au catalanisme affirmé, les premières notes de ce concerto à quatre mains s’écrivent pourtant en Cantabrie, où l’architecte Joan Martorell vient de construire une chapelle néogothique pour le richissime beau-père de Güell. Gaudí se voit confier la conception du mobilier, une mission en apparence secondaire. C’est pourtant une réussite totale, si bien que qu’Eusebi Güell lui confiera la conception des pavillons de la conciergerie et des écuries de la finca Güell, ainsi que son magnifique portail en fer forgé en forme d’énorme dragon. Contrairement à l’usage, il ne s’agit pas d’un motif décoratif, mais bien du portail lui-même, littéralement animalisé. Nous sommes alors en 1886. L’industriel vient d’acquérir un petit terrain dans le Raval, quartier populaire de la vieille ville, et projette d’y édifier son hôtel particulier malgré l’exiguïté du terrain. Il entend rivaliser avec les grands palais des Ramblas, dont le prestigieux Palau Moja demeure l’un des plus beaux exemples. Gaudí l’a parfaitement compris : le palais Güell devra être à la fois inédit et grandiose. Il lui faut magnifier un espace compté. Le premier permis déposé est refusé par l’architecte-conseil de la ville, au motif qu’il ne comporte pas de tribunes en métal et en verre, manière élégante d’éconduire ce qui a dû lui apparaître comme un véritable ovni. Gaudí ne s’avoue pas vaincu. Il persiste et signe. Finalement, la commission ad hoc désavoue l’importun rond-de-cuir, sans doute sous l’influence des réseaux de Güell. Le résultat est saisissant : une façade principale sobre et élégante, à laquelle répondent des espaces intérieurs aux détails fabuleux, aménagés par les meilleurs artisans de Catalogne. Le toit, avec ses cheminées fantasmagoriques, est particulièrement remarquable, tandis que le sous-sol, réservé aux écuries, préfigure l’idée d’un parking souterrain avant la lettre. Claire-voies et ciels ouverts composent des jeux de lumière changeants, tandis que les portes grillagées en ogive imposent leur note médiévale au sein d’un ensemble nettement orientaliste, les grilles agissant comme des moucharabiehs permettant de voir sans être vu. L’ensemble évoque irrésistiblement, avec sa tribune-galerie du premier étage, une résidence renaissante italienne, voire florentine. Le dernier niveau est couronné de balustrades et de pinacles colorés. La signature de Gaudí est omniprésente, impossible à confondre avec une autre, tandis que la griffe du maître de maison orne les parties latérales du portail. L’alliance sacrée Güell / Gaudí livre ainsi sa première merveille. Un peu plus tard, Eusebi Güell projette de créer une cité ouvrière idéale, dans la grande tradition paternaliste du patronat, avec ses maisons simples et habitables, son théâtre, son foyer et son église : la Colonia Güell, au sud-ouest de Barcelona.
Gaudí y édifie, à partir de briques et de pierre – des matériaux particulièrement modestes – une œuvre stupéfiante, caractérisée par des piliers torsadés et inclinés, et une crypte en forme d’étoile dont la voûte centrale repose sur quatre colonnes de basalte. Certes, le fait que cette crypte ne soit pas souterraine rend sa dénomination quelque peu insolite. Pourtant, baignée de lumière grâce à de vastes verrières et rythmée par une alternance de clairs-obscurs, elle évoque à la fois une grotte et un temple. Jamais achevée pour des raisons manifestement budgétaires, cette crypte n’en constitue pas moins un chef-d’œuvre en soi, comme si l’œuvre de Gaudí était si profondément cohérente que chaque fragment demeurait porteur du tout. Il convient de souligner la correspondance étroite entre la conception que l’architecte se fait de son rôle – celui d’un chef d’orchestre d’artisans d’art – et l’idéologie catholique et sociale qui sous-tend la création de cette cité textile. Surtout, cet édifice constitue un laboratoire décisif : Gaudí y expérimente les solutions structurelles qui trouveront leur plein accomplissement dans son œuvre ultime, la Sagrada Família. La liste de cette collaboration fructueuse se poursuit avec les caves Güell, situées à Garraf, commune installée entre Sitges et Castelldefels, en bord de mer. Cet ensemble voit Gaudí travailler en étroite collaboration avec son fidèle collaborateur Francesc Berenguer i Mestres. L’architecture évoque à la fois une solide demeure de pierre et un étrange château médiéval, avec sa silhouette triangulaire, ses volumes abrupts et ses asymétries assumées. Les caves Güell s’inscrivent ainsi dans la période néogothique de Gaudí, nourrie par l’histoire catalane et la mémoire d’une grandeur passée, tout en donnant la mesure de l’immense fortune de la famille Güell, à la fois terrienne et industrielle. Comme pour la fabrique textile de Mataró, aucune hiérarchie ne s’instaure entre décoration et architecture : structure et parure procèdent l’une de l’autre. En 1900, Eusebi Güell confie à Gaudí la conception d’un lotissement sur les hauteurs de Barcelone, pensé comme une cité hygiéniste mêlant ville et campagne, destinée à accueillir soixante maisons de luxe. Le projet est finalement revu à la baisse, et l’on ne peut que s’en réjouir tant le petit Eden qui nous est parvenu est séduisant. De cet échec commercial retentissant naît un chef-d’œuvre qui attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs et constitue l’un des principaux atouts de Barcelone : le Parc Güell.
Naissance du modernisme
La forte déclivité du site impose un système de drainage sophistiqué ainsi qu’un réseau de passerelles et de ponts enjambant élégamment des jardins aux senteurs méridionales. Avec ses deux pavillons, dont l’un abrite un musée dédié au Maître, sa célèbre fontaine monumentale en forme de dragon, sa grande place reposant sur un singulier péristyle à la forêt de colonnes obliques – la salle hypostyle -, ses bancs ondulants et, partout, les vagues de trencadís qui recouvrent les espaces en semant des fleurs minérales éclatantes de couleurs, le parc Güell s’impose comme un joyau. À flanc de colline, une élégante maison aux accents toscans, aux volets à claire-voie d’inspiration italienne, veille sur cette nature transfigurée, recréée et célébrée, riche de jardins exubérants, de sentiers sinueux et de terrasses offrant des vues magnifiques sur la ville et, au loin, sur la Méditerranée. Ici, Gaudí accomplit une sublimation unique de la nature environnante. Plus étonnante encore est l’incursion de Gaudí dans le Berguedà, où Eusebi Güell décide de créer la première usine de ciment Portland de la péninsule. Il faut alors loger ingénieurs et ouvriers. Gaudí se voit confier la conception d’une maison ad hoc. Pour étudier le terrain et son implantation, il se rend sur place et loge chez la famille Artigas, qui ne tarde pas à lui demander d’aménager ses propres jardins. L’ensemble est desservi par une petite ligne de train à voie unique, tracée en pleine montagne. Le chalet de Catllaràs, destiné aux ingénieurs, repose sur une structure triangulaire aux murs légèrement convexes et aux fenêtres étroites, évoquant un drakkar chaviré que l’on aurait vêtu de blanc. L’accès se fait par un escalier en colimaçon enfermé dans des murs à redans, sorte d’interprétation inversée des escaliers à double révolution à la française frappé de minimalisme oriental. Les jardins, que Gaudí n’a fait que superviser, sont une véritable ode à l’eau des sources et du Llobregat, qui en dicte le moindre mouvement : ponts aux accents japonais, fausses grottes, statues insolites, et le primat du béton travaillé en imitation du bois des arbres semble rêver des Buttes-Chaumont au cœur des Pyrénées. Avec Eusebi Güell, Gaudí explore sans retenue l’ampleur de sa curiosité et multiplie les expérimentations. De cette liberté naît un langage artistique singulier, à la fois profondément enraciné et résolument lyrique : le modernisme, à la fois branche et tronc d’un vaste courant esthétique européen, aux côtés des Arts and Crafts britanniques, de l’Art Nouveau franco-belge ou de la Sécession viennoise. Dès le début du XXe siècle, la Catalogne s’impose ainsi comme une terre d’avant-garde.


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