02 Avr La Préhistoire, une aube radieuse
La Catalogne dévoile un patrimoine préhistorique d’une richesse remarquable, constamment enrichi par de nouvelles campagnes de fouilles. Ce territoire invite à un véritable voyage dans le temps, au cœur des origines de la vie, là où se mêlent paysages spectaculaires et traces fascinantes des premiers êtres vivants.
Les premiers grands animaux, ancêtres lointains des poissons, des mammifères, des oiseaux et des reptiles, tout comme les dinosaures dans la diversité de leurs formes, continuent de fasciner petits et grands. Figures emblématiques de l’imaginaire collectif, ils sont au cœur de nombreux récits, films et dessins animés. En Catalogne, cette fascination prend une dimension bien réelle : ossements, fragments fossilisés, œufs et empreintes de pas témoignent de leur présence passée. Ces vestiges exceptionnels, principalement concentrés dans les Pyrénées et le piémont pyrénéen, offrent aux visiteurs une occasion privilégiée de découvrir, in situ, l’un des chapitres les plus spectaculaires de l’histoire naturelle européenne. Au cœur du Pallars Jussà, la Conca Dellà figure parmi les hauts lieux de la préhistoire catalane. Cette vaste dépression entourée des reliefs prépyrénéens abrite d’importants gisements paléontologiques, notamment à Basturs, La Posa et Orcau. Intégrés au Parc du Crétacé, dont le musée se trouve à Isona, ces sites permettent de découvrir, dans un cadre naturel remarquable, les traces laissées par les dinosaures il y a des millions d’années. Entre sentiers balisés, dispositifs pédagogiques et panoramas ouverts sur la montagne, la Conca Dellà propose une immersion unique entre nature, science et patrimoine.
Un peu plus au sud, dans le Berguedà, le territoire conserve l’un des ensembles d’empreintes de dinosaures les plus impressionnants de Catalogne. Sur le site de Fumanya, ces traces fossilisées, attribuées principalement à des titanosaures, se déploient sur des dalles rocheuses à ciel ouvert et permettent de visualiser avec une rare précision le passage de ces géants herbivores dans un paysage aujourd’hui montagneux mais autrefois largement marécageux. La visite offre une lecture directe du terrain et une compréhension concrète des déplacements et de la morphologie de ces animaux préhistoriques. Plus près des cimes pyrénéennes, à Coll de Nargó, se trouve l’un des sites paléontologiques les plus importants au monde pour l’étude des dinosaures du Crétacé supérieur. La région est particulièrement renommée pour la découverte de fossiles d’œufs et de nids, éléments rares qui apportent des informations essentielles sur la reproduction et le comportement de ces espèces. Ce patrimoine exceptionnel est mis en valeur par le musée Dinosfera, un espace de référence dédié aux dinosaures qui ont peuplé la Catalogne il y a plus de 65 millions d’années. Les expositions abordent les différentes espèces identifiées, leurs modes de vie, leur environnement naturel ainsi que les hypothèses scientifiques relatives à leur disparition. À proximité, le Mirador du Crétacé permet d’observer directement le paysage fossilifère et de mesurer l’ampleur des découvertes dans un cadre naturel spectaculaire. Encore un peu plus au sud, dans la comarque de la Noguera, les sites de Camarasa, Espinau ou encore de la Mata del Viudà occupent une place tout à fait singulière dans l’histoire de la vie sur Terre.
Déjà un dérèglement climatique…
C’est ici que les paléontologues ont identifié certaines des dernières traces de dinosaures ayant vécu sur le territoire de ce que nous appelons aujourd’hui l’Eurasie, peu avant leur extinction il y a environ 65 millions d’années. Bien des millions d’années après les premiers bouleversements géologiques, le cœur de la Catalogne était recouvert par une vaste mer aujourd’hui disparue. De cet ancien monde marin subsistent des paysages spectaculaires et des formations géologiques remarquables. Le Géoparc de la Catalogne Centrale propose ainsi un voyage à travers l’histoire de la Terre, au fil de 47 sites naturels, dont les reliefs emblématiques de Montserrat. Ce territoire invite à une découverte où science, paysages et patrimoine naturel se rencontrent. Vingt millions d’années plus tard, une étape décisive de l’histoire du vivant s’amorce avec l’apparition des hominidés, ancêtres communs des gorilles, des chimpanzés et des humains. Peu à peu, sous l’effet des transformations climatiques et de la disparition progressive des forêts, certaines de ces espèces quittent les arbres. Le corps se métamorphose : les membres s’adaptent, le dos se redresse pour permettre la marche debout, tandis que le cerveau gagne en volume. En Afrique de l’Est, la célèbre Lucy incarne cette transition majeure, marquant l’un des premiers chapitres de l’aventure humaine. À partir de là, une longue épopée commence, faite d’adaptations, de migrations et d’innovations, qui conduira progressivement à l’émergence de l’humanité. C’est en Catalogne nord que se dévoile l’un des chapitres majeurs de l’histoire humaine en Europe. À Tautavel, dans la Caune de l’Arago, surplombant les gorges du Verdouble, ont été mis au jour des vestiges attribués à Homo heidelbergensis, parmi les plus anciens représentants humains connus sur le continent européen. Longtemps datés d’environ -450 000 ans, ces groupes de chasseurs-cueilleurs voient aujourd’hui leur ancienneté repoussée à près de -550 000 ans, à la suite de la découverte d’une mandibule exceptionnelle. Leur mode de vie reposait sur la chasse de grands herbivores, tels que bisons, chevaux, cerfs, chèvres, rhinocéros et même éléphants, dans des paysages bien différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. En Catalogne sud, plusieurs sites majeurs permettent de suivre les traces de ces groupes humains préhistoriques, témoins d’un mode de vie nomade fondé sur l’adaptation aux saisons et aux ressources disponibles. À Sant Llorenç de Montgai, dans un environnement naturel façonné par l’eau et la roche, les vestiges révèlent des occupations humaines anciennes liées à la chasse et à la collecte. Plus au nord-est, le parc des grottes de Serinyà conserve des témoignages essentiels des premières présences humaines, à proximité des vallées du Ter et du Fluvià, axes naturels de circulation et de subsistance. Dans le Moianès, les Coves del Toll, à Moià, offrent une immersion saisissante dans la vie quotidienne de ces communautés préhistoriques, tandis que l’Abric Romaní, à Capellades, dans la région de l’Anoia, constitue l’un des sites de référence en Europe pour comprendre l’organisation des campements, l’usage du feu et les techniques de chasse au Paléolithique moyen. Les armes et outils de pierre utilisés par ces groupes, relativement élaborés pour l’époque, sont aujourd’hui expliqués et reconstitués dans les espaces dédiés à Capellades, permettant d’en saisir les méthodes de fabrication. Ces occupations humaines, datées entre -80 000 et -35 000 ans, n’ont jamais donné lieu à une sédentarisation durable. Les groupes se déplaçaient continuellement, suivant les migrations animales et les cycles naturels. Les musées et centres d’interprétation associés à chacun de ces sites misent largement sur la reconstitution et la médiation pour offrir une expérience immersive, favorisant une prise de conscience directe de notre filiation avec ces premiers habitants de la Catalogne.
La conscience de la mort, le sens du beau et les premières formes de spiritualité apparaissent très tôt dans l’histoire humaine. En Catalogne, cette aube culturelle se manifeste à travers près de soixante ensembles de peintures rupestres, le plus souvent dissimulés dans des abris rocheux ou des grottes difficiles d’accès. Ces témoignages comptent parmi les expressions artistiques les plus anciennes d’Europe et offrent un précieux aperçu des sociétés préhistoriques du bassin méditerranéen. L’art levantin, largement représenté, se distingue par des scènes figuratives dynamiques, souvent liées à la chasse, dont la signification reste encore partiellement mystérieuse. À ces images s’ajoute un art plus schématique, composé de silhouettes simplifiées ou de formes abstraites. Réalisées avec des pigments d’origine minérale ou organique, parfois appliqués au doigt ou à l’aide de branchages, ces peintures évoquent des systèmes de pensée complexes dont une part du sens nous échappe encore aujourd’hui. À la Roca dels Moros, à El Cògul, dans la comarca de Les Garrigues, les peintures rupestres figurent parmi les plus emblématiques de Catalogne.
Volonté profonde de laisser une trace
Inscrit au Patrimoine Mondial de l’Unesco au titre de l’art rupestre du bassin méditerranéen, le site présente un ensemble remarquable de figures humaines et schématiques. Parmi elles, une scène montrant plusieurs silhouettes féminines entourant un personnage masculin est souvent interprétée, comme une possible évocation de rites liés à la fertilité. À proximité de Montblanc, dans les montagnes de Prades, d’autres ensembles rupestres témoignent d’un style plus abstrait, structuré par des lignes horizontales et verticales. Les animaux y sont parfois difficilement identifiables, leurs cornes constituant l’un des rares éléments figuratifs reconnaissables. Un espace muséal permet d’accompagner la visite et d’apporter un éclairage scientifique sur ces œuvres encore largement énigmatiques. Plus au sud, près de Ulldecona, les Abrics de l’Ermita forment l’un des ensembles les plus vastes de Catalogne, avec treize abris ornés regroupant plusieurs centaines de figures humaines et animales. Les scènes, souvent organisées autour d’actions de chasse, traduisent une forte cohérence iconographique et dégagent une émotion esthétique qui continue de toucher les visiteurs de toutes générations. Beaucoup plus tard, entre 5800 et 5200 avant J.-C., apparaissent des populations d’éleveurs de vaches et de moutons, mais aussi de cultivateurs d’orge et de blé – comme quoi l’ollada du Haut-Vallespir vient de loin – qui pratiquent la sépulture en déposant leurs morts dans les grottes existantes. On en trouve la trace au bord du lac de Banyoles, sur le site de la Draga. Détail incroyable : des outils en bois y ont été mis au jour pratiquement intacts : des pieux, des javelots, des arcs, des manches ou des hampes de flèches. La reconstitution de la cabane au toit d’éteules et de branches permet d’imaginer le quotidien de ces lointains ancêtres. Jusqu’alors, les sépultures sont donc de fortune.
Dernier bastion des dinosaures
Elles utilisent une anfractuosité naturelle pour ensevelir les corps. Avec l’époque mégalithique apparaissent les sépultures en fosses à couloir, puis les dolmens et les menhirs, qui peuvent souvent accueillir plusieurs morts. Symboliquement, il s’agit d’une dernière demeure dans laquelle les défunts sont à l’abri des bêtes et des intempéries, sorte de trait d’union entre la vie terrestre et, peut-être, l’intuition d’une autre. Les montagnes catalanes et notamment les Albères, regorgent de ces pierres dressées. Cap sur Roses pour admirer la Creu d’en Cobertella, une tombe à couloir recouverte d’un grand tumulus. Près de Romanyà de la Selva, l’ensemble mégalithique du dolmen d’en Daina est protégé par un cromlech, soit un cercle de trente-six menhirs dressés, comme à Stonehenge, de 11 mètres de diamètre, formant une sorte de couloir menant à un tumulus de terre et de pierres entourant la chambre funéraire. À Lladurs, dans le Solsonès, la Torre dels Moros présente un tumulus de 24 mètres de diamètre et une chambre funéraire prévue pour des enterrements collectifs. Plus éclairantes sur les activités de ces lointains ancêtres, les mines de variscite de Gavà, près de l’aéroport du Prat, attestent que, dès 6000 avant Jésus-Christ, des hommes et des femmes travaillaient à la fabrication de bijoux et à l’exportation de minerais. Le petit musée local est remarquable et possède une pièce emblématique : sa Vénus, étonnamment contemporaine par ses formes épurées, très éloignées des courbes des déesses-mères crétoises. Enfin, à Genó, non loin de Lleida, un gisement archéologique de la fin de l’âge du bronze, daté du IXe siècle avant notre ère, apporte à la Catalogne un témoignage remarquable des pratiques alimentaires protohistoriques. Les analyses de résidus ont mis en évidence la production d’une boisson fermentée à base d’orge et de glands de chêne, souvent présentée comme l’une des plus anciennes traces connues de bière en Europe. On peut résumer ainsi : la Catalogne conserve les dernières traces de pas de dinosaures identifiées en Eurasie, elle figure parmi les territoires ayant livré les témoignages les plus anciens de présence humaine en Europe, et elle a révélé l’une des plus anciennes preuves connues de fabrication de bière sur le continent… Bientôt, vers 3300 avant Jésus-Christ, quelque part en Mésopotamie, apparaîtra le souci de conserver la mémoire de la parole : ce sera la naissance de l’écriture et aussi celle de l’Histoire, la nôtre. Bientôt viendront les Ibères, les Phéniciens et les Grecs, une nouvelle page à découvrir dans le prochain numéro…



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