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Les trésors intérieurs de la Costa Daurada : Modernisme, le Génie prend racine

02 Oct Les trésors intérieurs de la Costa Daurada : Modernisme, le Génie prend racine

C’est dans la Costa Daurada intérieure, là où la garrigue et la vigne tutoient les abbayes, là où la montagne parée de rose contemple la danse lointaine des vagues, que le Modernisme a trouvé l’un de ses plus beaux territoires d’expression. Entre réussites industrielles et artisanat traditionnel, entre vignes têtues et architectes visionnaires, ce mouvement esthétique catalan par excellence a laissé ici une empreinte exceptionnelle.

L’un de ses grands foyers est Reus, capitale du Baix Camp et ville natale d’Antoni Gaudí. Longtemps considérée comme la deuxième ville de Catalogne, elle doit une grande partie de sa prospérité au commerce international de l’eau-de-vie, puis au succès du vermouth, décliné en une cinquantaine de marques. « Reus-Paris-Londres », disait-on alors, signe de l’extraordinaire rayonnement de cette petite cité commerçante. Pourtant, les œuvres modernistes qui émaillent les rues du centre-ville et ses alentours ne sont pas signées du grand génie local, parti très tôt à Barcelone, mais notamment de Lluís Domènech i Montaner, lui aussi célébré par l’Unesco pour plusieurs de ses créations. Au début du XXe siècle, industriels du textile enrichis et propriétaires viticoles prospères veulent inscrire dans la pierre la trace durable de leur réussite. Le style moderniste, perçu comme une audace contemporaine, fédère alors les talents et invite les architectes à faire appel aux artisans d’art pour habiller les structures, sans hiérarchie entre arts majeurs et arts mineurs : verriers, céramistes, sculpteurs, peintres ou ferronniers participent tous à cette nouvelle esthétique.

Reus, le Modernisme pour respiration

Ainsi, la Casa Navàs, qui a conservé de manière exceptionnelle sa décoration intérieure d’origine, s’impose comme un grand jardin de pierre, de verre et de céramiques qui se joue des volumes. Bombardée en 1938, elle avait perdu sa tour et une partie de son couronnement. Après la reconstruction du pignon en 2020, celle de la tour, achevée en 2026, lui a permis de retrouver la silhouette imaginée au début du XXe siècle par Lluís Domènech i Montaner. La façade, ornée de bow-windows reposant sur des balustrades richement travaillées, encadre de colonnes graciles des fenêtres trilobées. À l’intérieur, verrières, sculptures, soieries et luminaires composent un véritable festival décoratif. Un peu plus loin, la Casa Rull, qui abrite aujourd’hui les services culturels de la ville, se distingue par ses briques d’un rose doux. Sa colonne d’angle, taillée dans une élégante pierre blanche et surmontée d’une plate-forme circulaire à balustrade, dégage une impression de luxe contenu. Les industriels de Reus n’hésitaient pas non plus à mêler habitat et espaces de travail, comme à la Casa Gasull, construite pour un fabricant d’huile d’olive et intégrant hangars, bureaux et logements familiaux. C’est pourtant l’Institut Pere Mata qui demeure l’un des fleurons les plus originaux du Modernisme reusenc. Cet ancien hôpital psychiatrique, composé de plusieurs pavillons organisés autour d’un jardin central, révèle toute la puissance décorative du mouvement. Le pavillon des Distingits, destiné aux patients issus des grandes familles, déploie céramiques, sculptures d’inspiration médiévale, paons, anges et motifs floraux dans un décor où la brique dialogue avec un camaïeu de bleus et de somptueuses verrières. Reus constitue ainsi une porte d’entrée idéale pour comprendre les arcanes du Modernisme. Si aucun monument de Reus n’est dû au crayon de Gaudí, c’est pourtant ici que son univers prend racine. En plein centre-ville, sur la plaça del Mercadal, le Gaudí Centre est le seul centre d’interprétation consacré à la vie et à l’œuvre du maître. Sur 1 200 m², documents, maquettes et dispositifs immersifs permettent d’entrer dans son imaginaire. On y découvre l’enfant un peu fragile qui grandit dans la dinanderie paternelle, mais aussi le jeune homme fasciné par la nature du mas familial de Riudoms. Tout est déjà là : l’architecture inspirée du vivant, l’inventivité née de l’observation des formes naturelles, la conviction que la courbe appartient à Dieu et la ligne droite à l’homme.

Le Modernisme prend la clé des champs

Les fameuses maquettes inversées, avec leurs petits sacs de sable suspendus à des fils, expliquent comment Gaudí calculait ses lignes de force et inventait ces arcs paraboliques qui deviendront l’une de ses signatures. La visite se prolonge ensuite dans la ville. L’église Sant Pere, où Gaudí fut baptisé et où reposent les reliques du peintre Marià Fortuny, élance son clocher au-dessus des maisons. Son escalier aurait inspiré celui des tours de la Sagrada Família. Quant au sanctuaire de la Miséricorde, tout proche, Gaudí avait imaginé pour lui une façade qui ne vit jamais le jour. À Reus, le Maître n’a pas construit, mais son ombre est partout. En quittant Reus, le Modernisme change de décor. Il délaisse les rues commerçantes pour gagner les villages, les mas et les sanctuaires de la Costa Daurada intérieure. Parmi les grands noms de cette diffusion rurale figure Josep Maria Jujol, l’un des derniers représentants du mouvement. À Vallmoll, dans l’Alt Camp, il réhabilite l’ermitage de la Vierge du Rosaire, dont la façade chaulée se pare d’une croix solaire et de sgraffites graciles. À Vistabella, l’église du Sacré-Cœur mêle volumes imbriqués, tourelles et clocher triangulaire, révélant sa maîtrise des matériaux simples et son art d’inscrire l’architecture dans le paysage. À Montferri, il pousse plus loin encore cette recherche avec le sanctuaire de la Mare de Déu de Montserrat, conçu à partir de 1925. Sa silhouette de volumes triangulaires, dominée par une flèche centrale, évoque les reliefs de Montserrat. Arcs paraboliques, jeux de lumière et structure expressive lui donnent une allure presque sculpturale. Longtemps inachevé, le sanctuaire ne fut achevé qu’à la fin du XXe siècle. À Bonastre, dans le Baix Penedès, Jujol réinvente la façade de Can Fontanilles avec des motifs baroques qui semblent dessinés sur les murs. Quelques kilomètres plus loin, L’Arboç pousse le goût du spectaculaire encore plus loin. Surnommé le « village des belles maisons », il conserve un remarquable ensemble moderniste, néogothique et noucentiste. Le Palau Gener i Batet compte parmi ses édifices les plus représentatifs, mais c’est la célèbre Giralda de l’Arboç qui capte tous les regards. Cette extravagante demeure néo-arabe, rehaussée de touches modernistes, est dominée par une tour de 52 mètres inspirée de la Giralda de Séville. Son architecture convoque aussi l’Alhambra et les Reales Alcázares. Chaque printemps, la Fira Modernista del Penedès prolonge cette mémoire à travers visites, expositions, ateliers et spectacles de rue. Ainsi, le Modernisme prend racine dans les paysages et transforme la campagne en véritable laboratoire architectural.

Les cathédrales du vin

Dans la Costa Daurada intérieure, la vigne étend partout son tapis serré. Bacchus règne ici depuis plusieurs millénaires et accompagne l’histoire des hommes, du labeur des vendangeurs aux grandes coopératives nées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. À un tel dieu, il fallait des temples. Ce seront les fameuses cathédrales du vin, vastes caves aux allures d’églises, aux nefs imposantes, aux hauteurs spectaculaires et aux ouvertures baignées de lumière. Un grand nombre furent conçues par Cèsar Martinell, disciple de Gaudí, ainsi que par Pere Domènech i Roura. À Nulles, la façade monumentale repose sur un socle de pierres claires et de piliers de briques, tandis que le toit est porté par de grands arcs paraboliques. À Rocafort de Queralt, dans la Conca de Barberà, la cave composée de trois nefs possède un portail qui évoque l’entrée d’un marché, avec un double toit de tuiles souligné de bleu et d’orange. À Falset, Cèsar Martinell signe un Modernisme tardif aux accents médiévaux, marqué par de longues fenêtres en ogive qui contrastent avec le plein cintre du portail. À Cornudella, il collabore avec Pere Domènech i Roura et imagine des jeux de briques qui évoquent rosaces et vitraux. Enfin, à l’Espluga de Francolí, Pere Domènech i Roura conçoit une cave remarquable par ses trois nefs, sa charpente en forme de bateau renversé et sa grande luminosité. Ces cathédrales du vin sont une ode aux hommes de cette terre. Elles racontent le même goût du collectif que les castells : il faut être nombreux, conjuguer ses efforts, « fer pinya », pour que l’élévation puisse avoir lieu. Autour des architectes modernistes gravitent des artisans, des verriers, des céramistes, des ferronniers et des sculpteurs. Tous participent à une architecture où la folie décorative cohabite avec la rigueur constructive. Sagesse et exubérance, « seny i rauxa » : le Modernisme est ici profondément catalan.

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