02 Avr Céret, voyage sans retour
On n’entre pas dans Céret impunément. Tout y attire, surprend et retient le visiteur, entre authenticité rurale et amour instinctif du beau. Attention : c’est un voyage sans retour, car Céret s’imprime dans la mémoire pour longtemps.
Arriver à Céret, c’est constater, en trois ponts, la marche des siècles : d’une seule arche, le vieux pont gothique de belles pierres brunes continue d’enjamber le Tech, imité par l’imposant viaduc de la voie ferrée, si décisif dans l’histoire de la ville, et par le simple pont routier, voué aux utilités indispensables. C’est là que commence le quartier du Pont de Céret, qui entame la montée vers le reste de la ville. Ici, la rivière se contente de souligner le tableau d’un joli trait bleu auquel répond, tout en haut, le dessin épuré et fier des crêtes frontalières de la montagne de Fontfrède. Entre les deux, la capitale du Vallespir drape le relief des collines les plus basses de rues bordées de grands platanes. Ils entourent et protègent l’ancienne zone fortifiée, creusée de ruelles étroites et de placettes ombragées où chantent les fontaines. Le vieux Céret est un enchantement de terrasses secrètes, de jardins inattendus et de treilles suspendues.Tout près, de petits vallons, souvent parcourus de ruisseaux, s’invitent au cœur du bâti, près des portes des anciens remparts et de la très belle maison Companyó, merveille néo-renaissante d’inspiration italienne, pour accueillir des jardins maraîchers. De l’autre côté des remparts, près de l’arcade encore dressée des anciennes murailles, l’église Saint-Pierre trône sur sa petite place, toute de majesté baroque, avec son retable rutilant et son orgue remarquable, seul luxe dans une architecture sobre et minérale. La luxuriance des terrasses de cafés et de restaurants répond à celle des espaces verts et au geste des platanes qui se hissent jusqu’aux toitures, tressant au-dessus des rues un dais mouvant sous les caresses du vent et du soleil. Céret est une ville ouverte et accueillante, qui invite à partager le soleil et la gastronomie. L’eau, omniprésente, longe les trottoirs, jaillit des fontaines monumentales des arcades ou de la place des Neuf-Jets, s’écoule des ruisseaux en canaux d’irrigation et offre même une cascade remarquable à quelques encablures du centre-ville, du côté du Baoussous. Elle mêle ses murmures à un riche mélange de langues, où le catalan et le français se conjuguent à de nombreuses voix européennes, à l’image d’une ville habitée et visitée par tous. Non loin du centre s’ouvrent de vastes terrains de pétanque, de grandes places aérées, mais aussi le cercle parfait, d’inspiration ibérique, des arènes, véritable institution locale. À Céret, toros et sardanes se mêlent pour remonter au cœur des mythes fondateurs, entre minotaures, centaures et rondes des vestales, car la fête est partout et rythme le fil des jours. Il suffit d’un son de flabiol ou de trompette et la nuit n’a d’autre limite que l’aube. Partout, la nature environnante est généreuse. À chaque printemps, les collines brodent, au point de bourdon, de lourdes fleurs immaculées sur les branches des cerisiers, avant de leur mettre à l’oreille des pendants écarlates gorgés de sucre et de soleil. Céret est la capitale de la cerise : elle en fut longtemps sa richesse, son or rouge, attirant chaque année des dizaines de cueilleurs. Au-dessus du stade, l’ancien couvent des Capucins dresse ses cyprès comme un rêve de Luberon niché parmi les arbousiers.
Ces paysages, oscillant entre Méditerranée éternelle et songes japonais, ont façonné des générations de paysans solides et madrés. Au début du XXe siècle, vergers et maraîchages ont tout autant inspiré les imaginaires que sustenté les corps, attirant un aréopage d’artistes bohèmes et internationaux qui propulsèrent Céret vers une notoriété planétaire en quelques coups de pinceau et quelques notations musicales. Dans la foulée du grand compositeur et pianiste Déodat de Séverac, qui n’hésita pas à mêler la flamme ardente des tibles et des tenores à l’orchestre classique, le sculpteur Manolo Hugué succomba à la blessure merveilleuse de la lumière cérétane. Il invita Picasso et Matisse à la partager. Dans un élan de liberté et de transgression tellurique, collective et féconde, ils allaient révolutionner à jamais la peinture du XXe siècle. Ainsi se nouèrent les fiançailles entre Céret et les arts. Le faire-part de naissance du cubisme est frappé au blason de la ville, qui en devient, selon la belle expression d’André Salmon, la Mecque. Devenue phare des arts, Céret continue d’accueillir des générations entières d’artistes, inspirés par sa vitalité, la chaleur de ses foules, la beauté de son architecture et de ses paysages. De ce bouillonnement est né l’un des plus beaux musées qui soient, le Musée d’Art Moderne de Céret, véritable épopée collective aux collections époustouflantes et rares, aux signatures glorieuses – Picasso, Soutine, Chagall, Matisse, Masson, Krémègne – sublimées par un cadre sobre aux éclairages raffinés qui fait la part belle à la lumière naturelle. Fondé en 1950 par Pierre Brune et Frank Burty Haviland, avec le soutien actif des artistes attachés à la ville, le musée s’est constitué grâce à de nombreux dons qui témoignent du lien profond unissant Céret aux avant-gardes du XXe siècle. Picasso lui-même ouvrit la voie en offrant plusieurs œuvres, bientôt rejoint par d’autres créateurs séduits par la lumière et l’atmosphère singulière du Vallespir. Au fil des décennies, la collection s’est enrichie de peintures, sculptures, dessins et céramiques qui racontent l’histoire d’une ville devenue l’un des foyers majeurs de la modernité artistique. Véritable phare culturel, il rappelle combien Céret demeure une terre d’inspiration où l’art continue de s’écrire au présent. ,Tout autour, les rues regorgent de galeries d’artisanat d’art ou de peinture, qui côtoient de nombreux commerces plus prosaïques. Le Musée de la Musique, installé dans l’ancien hospice Saint-Pierre et prolongé aujourd’hui d’un adorable théâtre de verdure dont les gradins embrassent une petite scène, constitue l’autre grand rendez-vous muséal de Céret. Il propose une invitation au voyage sur les ailes du souffle humain et des hautbois, sous toutes les latitudes et à toutes les époques, au cœur d’une scénographie émouvante qui suggère autant qu’elle montre, portée par une illustration musicale d’une grande poésie. Arrêt obligatoire !
À Céret, rues et places sont façonnées par la présence des sculptures, qui racontent à leur manière l’histoire de la ville. Celle du canal d’arrosage, essentielle à l’agriculture, se décline en un triptyque en bas-relief aux figures pleines et graphiques, œuvre de Gustave Violet. Le monument aux morts de la place de la Liberté, chef-d’œuvre de Maillol, représente une femme ravagée par la douleur, saisissante allégorie du deuil. Plus apaisées, la Catalane assise près de la mairie et le torero du rond-point des arènes révèlent toute la modernité de Manolo Hugué, passé à la postérité sous son seul prénom. Céret se donne et s’adonne à l’art comme elle plonge dans la fête, sans retenue. C’est encore le cas à la galerie Saint-Roch, installée dans un beau bâtiment de pierres et de galets où œuvrent des artisans d’art, juste en face d’une élégante demeure qui oscille entre modernisme et Art nouveau. Décidément, Céret regorge de surprises. Surtout, si vous le pouvez, ne manquez pas le marché du samedi. L’ambiance y est unique, avec quelque chose de médiéval dans les étals serrés, le tourbillon des couleurs et des senteurs, et la ferveur d’une foule immense et bruyante qui semble sacrifier à un rituel parfaitement huilé. Toute la vallée, en amont comme en aval, s’y donne rendez-vous, et trouver une place en terrasse de café devient alors un véritable exploit. De l’autre côté du Tech, le paysage s’ouvre sur les vergers serrés qui longent ses rives en contrebas, avant de rejoindre la zone industrielle et artisanale. C’est là que s’est développée la brasserie Cap d’Ona, fleuron des entreprises cérétanes, plusieurs fois primée et aujourd’hui reconnue comme une référence qualitative mondiale. Installée dans un ancien centre d’art contemporain, la brasserie incarne à sa manière le dynamisme et la créativité du territoire. Juste à côté, au milieu des vignes, se dresse le château d’Aubiry, dont le parc s’étend jusqu’à de vastes terrasses aux balustres ouvragés. Devenu en quelques années un lieu prisé pour des activités culturelles et sportives, le domaine s’impose par la silhouette tourmentée de son architecture, œuvre de l’architecte danois Viggo Dorph Petersen, également auteur du château de Valmy et du parc Ducup, tous liés à l’histoire de la famille Bardou-Job, industriels du papier à cigarettes. Plus haut encore, dans les premiers contreforts des Aspres, l’ermitage de Saint-Ferréol, bâti au XVIIe siècle, offre un balcon arboré d’où se devine, au loin, la ligne bleue de la mer. Céret n’est pas une ville que l’on visite distraitement. Elle s’éprouve, s’apprivoise et finit par s’imposer, doucement mais durablement. Entre patrimoine, nature, création artistique et art de vivre, elle tisse un lien intime avec ceux qui la traversent. Ville de passage devenue lieu d’ancrage, Céret laisse une empreinte singulière, faite de lumière, de mémoire et de fête, et rappelle qu’ici, plus qu’ailleurs, la beauté n’est jamais immobile.

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