02 Avr L’année Gaudí, cap vers le ciel
Si Güell est sans conteste le partenaire privilégié de Gaudí, l’architecte devient très vite, en Catalogne, une authentique coqueluche des cercles industriels comme des cercles catholiques. Les uns et les autres se disputent ses services pour lui passer commande d’œuvres civiles ou religieuses, gravant à jamais dans la chair de Barcelone le sillon de son génie.
Le premier, l’agent de change et industriel Manuel Vicens i Montaner, commande à Gaudí sa résidence d’été, la Casa Vicens, dans l’ancien village de Gràcia (aujourd’hui Barcelona), après lui avoir fait dessiner des meubles pour sa maison d’Alella : de véritables petits bijoux, insolites par leur conception et leur décoration, à l’image de la fabuleuse armoire d’angle. Les services de l’urbanisme reçoivent alors des dessins à l’encre de Chine ou des aquarelles polychromes représentant des minarets, des décrochements, des décors en céramique colorée, des clochetons. Bref, une véritable œuvre graphique, hallucinante dans le contexte de l’époque et sans équivalent connu. L’architecture de la Casa Vicens est relativement simple, mais sa décoration demeure très sophistiquée, avec une utilisation très dense de la céramique d’inspiration orientaliste, associée au fer forgé, aux vitraux et à des éléments de marqueterie qui préfigurent la mise à l’honneur des arts décoratifs et appliqués. On sait que Gaudí a supervisé les travaux, assis sur un fauteuil tel un Fellini avant la lettre, orchestrant la chorégraphie du sculpteur Llorenç Matamala, de l’ébéniste Eudald Puntí ou du ferronnier Joan Oñós. L’ensemble s’organise sur trois façades et trois étages. Une alternance de ciment et de carreaux représentant des œillets jaunes crée une harmonie délicate, légèrement japonisante, tandis que des feuilles de palmier en fer ouvragé ornent la porte d’entrée. Gaudí est un maître du détail et le restera toute sa vie, veillant au confort, à l’hygiène et au bien-être de ses clients. Il adopte des claustras pour suggérer des espaces dedans-dehors, sublime le jardin par une fontaine, la nature demeurant sa principale source d’inspiration, comme l’illustre la présence d’une cascade encastrée dans une élégante rocaille, ornée de statues d’enfants à la baignade. Pour lui, la maison abrite « la petite nation de la famille » et, de fait, l’on pense un peu à la maison en pain d’épice de Hansel et Gretel, un rêve fait de pierre, de brique et de céramique, qui pose les fondements d’un langage novateur. Gaudí est prêt à déployer ses ailes, sans jamais oublier la dimension humaine. À côté des grandes commandes bourgeoises, Gaudí accepte aussi des chantiers plus modestes, comme celui du couvent et collège de Sainte-Thérèse, l’actuel Colegio Teresiano, quitte à reprendre des volumes laissés inachevés par un prédécesseur. Il conserve les fondations de Joan Pons i Trabal, mais compose un jeu de cours intérieures destiné à maîtriser la lumière. Malgré des moyens financiers réduits, Gaudí s’affranchit des canons de son temps pour livrer une œuvre d’une grande originalité : un château néogothique sobrement orné de symboles religieux, sans renoncer à ses arcs paraboliques caractéristiques. L’intérieur, conçu comme un château dans le château, austère et reclus, s’accorde parfaitement à la vie de l’ordre. C’est un art du peu avant la lettre, et une lecture lumineuse de la claustration, pensée comme une élévation verticale, d’une remarquable sobriété. Juste après, la Casa Calvet (1899) apparaît comme l’œuvre la plus conservatrice du maître, du moins en apparence. Construite pour l’industriel textile éponyme à des fins de logement et de commerce, elle inaugure le cycle des trois maisons que Gaudí érige dans l’Eixample, dans le respect du plan urbanistique d’Ildefons Cerdà. Cette relative sagesse, comparée à ses réalisations antérieures, lui vaut le prix de la maison de l’année décerné par la Ville de Barcelone, distinction qui restera sans suite. Édifié en grès de Montjuïc, l’immeuble, d’une sobriété maîtrisée, peut se lire comme un hommage au baroque et à la tradition catalane des arts du feu, céramique et fer forgé en tête. La maison dégage une exubérance contenue. Surmontée de deux frontons monumentaux couronnés de croix en fer, rythmée de balcons trilobés à l’encorbellement marqué, la façade affiche une solennité presque hiératique. Les statues des saints tutélaires, les bobines de fil évoquant la profession du commanditaire et la lettre C de Calvet, déclinée sur la porte et la tribune vitrée, composent un décor symbolique précis. Si un certain classicisme enveloppe l’ensemble, chaque détail en déjoue la rigidité pour affirmer une originalité discrète mais affirmée. Sans être l’œuvre la plus spectaculaire du cycle gaudinien, la Casa Calvet révèle une parfaite maîtrise des volumes et des chromatismes, tandis que sa décoration intérieure témoigne déjà d’une sensibilité de designer en avance sur son temps. Liberté et modernité s’expriment pleinement en 1904, lorsque Antoni Gaudí reçoit de Josep Batlló la commande de transformer une demeure existante, pratique courante à l’époque. Refusant une solution trop simple, l’architecte opte pour une métamorphose totale de la façade, une redistribution complète des volumes et un agrandissement spectaculaire du ciel ouvert, faisant de l’intérieur un univers lumineux et coloré, dominé par les courbes et les jeux de biseaux.
La cour intérieure se couvre de céramiques conçues par Gaudí, déclinant un camaïeu de bleus allant du foncé au blanc, évocation céleste ou marine, peut-être d’inspiration mariale. Au dernier étage, le grenier formé d’arcs caténaires donne l’illusion de flotter sans appui apparent. Sur le toit, véritable jardin de pierre suspendu au-dessus de la ville, Gaudí dessine le flanc du dragon, traversé par une croix de marbre à quatre branches, accompagné de quatre ensembles de cheminées sculpturales. La façade, entièrement livrée à la courbe, se pare d’un fronton bleuté aux allures d’écailles et de sgraffites floraux foisonnants. La Casa Batlló s’affirme ainsi comme un chef-d’œuvre. Projetée et construite par Antoni Gaudí entre 1900 et 1909, la Torre Bellesguard se situe dans le district de Sarrià-Sant Gervasi, à l’emplacement même où le roi Martin Ier d’Aragon, dernier souverain de la dynastie de Barcelone, avait établi sa résidence au début du XVe siècle. Il y vécut jusqu’en 1410, avant que sa branche ne s’éteigne faute de descendants. Gaudí, catalaniste discret mais fervent, profondément marqué par cette mémoire historique, s’en inspire largement. Il donne à l’édifice le nom de Torre Bellesguard, en référence aux vues spectaculaires sur Barcelone, et en restitue le passé par l’ajout d’une tour et de créneaux. La verticalité est renforcée par une tour conique, couronnée de la croix à quatre branches emblématique de son œuvre. Pierre et brique composent l’essentiel des matériaux, enrichis de mosaïques dessinées et de détails en fer forgé. À proximité du jardin, un viaduc asymétrique dont le remblai évoque le Parc Güell capte le regard. L’ensemble, d’inspiration nettement néogothique, se distingue par l’omniprésence du trencadís et par des poissons couronnés, possible allusion à la mémoire maritime et à la grandeur navale de la Catalogne médiévale. Nous arrivons enfin à la dernière grande œuvre civile de Gaudí, la Pedrera, autrement dite la Casa Milà, achevée en 1912. Cet immeuble collectif constitue un véritable tour de force, la ligne de la façade, conçue comme un rideau de scène drapé, reposant sur une structure tout à fait classique, sans murs porteurs, prouesse remarquable d’équilibre entre colonnes et espaces ouverts. La terrasse, immense, est ornée de grandes cheminées revêtues de trencadís de toutes sortes, visibles depuis de nombreux points de la ville. Le matériau employé est en lui-même singulier, un mélange de graviers, de pierres et de mortier donnant naissance à un béton lissé inimitable. Les tailleurs de pierre, maîtres des arrondis, ont joué un rôle déterminant dans le modelé de la façade. Les balcons en fer forgé ouvragé sont de véritables œuvres d’art à part entière. Comme toujours chez Gaudí, le grenier est organisé en arcs caténaires et surmonté par la terrasse. Présentée par M. Milà, son propriétaire, au concours municipal d’architecture, la maison fut jugée trop hors normes, trop novatrice, et sévèrement écartée par un jury manifestement réticent à reconnaître le génie de Gaudí. Toute la façade est réalisée en pierre calcaire, à l’exception de la partie supérieure, couverte de carreaux blancs évoquant le Canigou enneigé. Sur la terrasse se dressent de grandes sorties d’escaliers surmontées de la croix de Gaudí à quatre branches, ainsi que des cheminées recouvertes de fragments de céramique semblables à des têtes de guerriers protégées par des heaumes. Les balcons imitent des plantes grimpantes, dans une magistrale ode à la nature. Nous sommes en 1912 et il est temps, pour Gaudí, de revenir à l’essentiel.


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