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L’année Gaudí, l’élévation

02 Avr L’année Gaudí, l’élévation

Impossible d’arriver à Barcelone sans la voir dominer le ciel de toute sa puissance, ses tours dressées vers les nuages comme autant d’orants implorant la miséricorde divine. à côté, malgré la flèche de Viollet-le-Duc, Notre-Dame paraît petite et les merveilles du gothique flamboyant français presque modestes. Ici, la Chrétienté a trouvé son géant !

Entre 1878 et 1912, Antoni Gaudí n’a cessé de semer ses diamants sur Barcelone et la Catalogne. Pourtant, il le sait très tôt : dès le début de sa collaboration à ce monument inouï, il comprend qu’il sera l’œuvre majeure de sa vie. Peu à peu, ce chantier devient son unique horizon, auquel il finira par se consacrer presque entièrement jusqu’à sa mort. Dès 1883, il reprend le projet de son confrère Francesc de Paula Villar pour offrir au monde une basilique immense et sans précédent, la Sagrada Família. Temple expiatoire destiné à racheter les péchés de l’humanité, l’édifice se présente comme un condensé de pierre exprimant, à travers les douze apôtres, la Sainte Famille et la Trinité, le message fondamental du christianisme et le mystère de l’Incarnation. Dans le secret de ses ateliers, puis dans la soupente qu’il choisit d’occuper sur le chantier même, Gaudí étudie sans relâche, à l’aide de petits sacs de sable suspendus à ses maquettes, le comportement des forces et des matières. Certaines de ces recherches, comme les arcs caténaires, seront notamment mises en œuvre dans la crypte Güell.

Le rendez-vous d’une vie

Ce travail de bénédictin, qu’il interrompt rarement, s’apparente à une véritable vie monacale, semblable à celle qu’il avait si justement comprise lors de la restauration du collège de Sainte-Thérèse. « Rien n’est inventé, parce que la nature a déjà tout écrit. L’originalité consiste toujours à revenir aux origines ». L’ensemble prévu défie les lois de l’équilibre avec son plan de basilique à cinq nefs et son triple transept. L’extrémité de la croix latine ainsi dessinée est close par une abside. Le principe de façade monumentale disparaît puisqu’elle est triple, dans un déroulement horizontal qui dialogue avec les grandes tours dédiées aux figures de la Bible et à la vie du Christ, de la naissance à la gloire. Les quatre tours de clocher de chaque façade symbolisent, trois par trois, les douze apôtres accompagnant Jésus dans la tradition évangélique. S’y ajoutent les quatre tours des évangélistes, assorties de leurs attributs : Jean et l’Aigle, Marc et le Lion, Matthieu et l’Ange, Luc et le Taureau. La tour en forme de coupole, couronnée d’une étoile à douze pointes, est dédiée à la Vierge, intercession suprême et écho de la Moreneta. Enfin, la tour du Sauveur, point d’aboutissement de l’ensemble, dépasse les 170 mètres. Dès son engagement, Antoni Gaudí sait qu’il ne verra jamais son œuvre achevée. À un journaliste pressant, il répondra : « Vous savez, mon client n’est pas pressé ».

Conscient des aléas financiers propres à tout chantier, il comprend que la nef centrale ferait consensus, tandis que les hauteurs des tours pourraient être contestées pour en limiter le coût. Il choisit donc d’élever les parties extérieures aussi haut que possible, celles-ci ne prenant sens que dans un ensemble accompli. Il faut rappeler qu’Antoni Gaudí n’a vu s’achever que la façade de la Nativité, la plus lumineuse, tournée vers la vie, ainsi que la tour de Saint Barnabé, mais la rigueur de sa vision rendait le reste inévitable, le commencement appelant nécessairement la fin. L’abside constitue ainsi la partie la plus néogothique de la Sagrada Família, puisque, avec la crypte sur laquelle elle repose, elle appartient aux toutes premières phases de construction. L’ornementation extérieure est saisissante et tourne résolument le dos à toute fantasmagorie. Les gargouilles figurent des animaux bien réels, lézards ou grenouilles, traditionnellement associés au mal, car le mal est dans ce monde et la Sagrada Família entend le combattre par l’expiation. Les pinacles représentent des épis de blé, de la lavande, des feuilles de palmier, d’olivier et de cyprès, les épis atteignant 1,80 mètre afin d’être visibles de loin. Parmi les autres motifs figurent l’anagramme du Christ, la couronne de Marie, des narcisses et des couronnes d’épines. La façade de la Nativité, la plus lumineuse, est tournée vers la vie. Ses trois portails symbolisent l’Espérance, la Charité et la Foi, accompagnés d’un arbre de vie, de colombes et d’un pélican. Ses trois portails symbolisent l’Espérance, la Charité et la Foi, accompagnés d’un arbre de vie, de colombes et d’un pélican. À l’opposé, la façade de la Passion, voulue aride et sévère par Gaudí pour l’édification des fidèles, a été confiée à la fin du XXe siècle au sculpteur Josep Maria Subirachs.

Entre terre et ciel

Près de la scène de la Trahison de Judas figure un carré magique d’ordre quatre, distinct de celui d’Albrecht Dürer : ici, la somme des chiffres, dans tous les sens de lecture, est de 33, âge du Christ à sa mort, et l’on compte 310 combinaisons possibles. L’idée dominante de cette façade puissante demeure la soumission à l’anéantissement, condition de la renaissance par la Résurrection. Une forêt de sculptures soutient ce foisonnement de pierre. Devant la Crucifixion, Josep Maria Subirachs s’inspire de Dante Alighieri pour poser la question : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Ce n’est qu’en 2000 qu’a débuté la façade de la Gloire. Dédiée à la gloire céleste de Jésus, elle se déploie comme une ascension vers Dieu, évoquant la Mort, le Jugement dernier, la Gloire, mais aussi l’Enfer. « Le fragment de la maquette de la façade principale, je ne le terminerai pas et ne le compléterai pas. J’ai décidé de le laisser en chantier afin qu’une autre génération collabore au Temple, comme cela se voit dans l’histoire des cathédrales, aux façades conçues par des architectes et dans des styles différents. » Cette déclaration révèle chez Gaudí le sens des cycles, la conscience de la mort, pensée comme une autre vie, et un profond respect du travail des opératifs. Une étape décisive demeure inscrite à l’horizon de 2026, avec l’achèvement de la tour de Jésus-Christ, année du centenaire de la mort du Maître. Mais l’histoire, la guerre d’Espagne, la pandémie de Covid-19 et les contraintes financières – la Sagrada Família avançant sans le secours d’un financement public direct, portée presque exclusivement par la ferveur des visiteurs et des donateurs – ont différé l’accomplissement total de l’édifice. À l’image de la crypte de la Colònia Güell, inachevée mais complétée par l’imaginaire des visiteurs, la Sagrada Família est devenue le monument emblématique de Barcelone.

Y entrer, c’est pénétrer dans un anneau de lumière, une forêt solaire où les colonnes-arbres et les vitraux, tels des astres en mouvement, bannissent la ligne droite au profit d’une architecture vivante. Les hauteurs, accentuées par l’accès aux chemins de ronde, réduisent la ville à une échelle minuscule et projettent le regard vers la mer ou les montagnes. Malgré le caractère chaleureux et presque familial de la Sagrada Família, unique dans sa capacité à envelopper le visiteur de faisceaux colorés, sa démesure en fait à elle seule un trait d’union entre la terre et le ciel. Impossible de ne pas ressentir cette poussée irrésistible vers le haut. Si le mot sublimation a un sens, c’est bien ici qu’il s’impose : au-dessus de la cité comtale, dans cette basilique unique, plus cathédrale encore que les deux autres, en contrebas, celles des nobles et des humbles qui se disputent le titre depuis des siècles. La Sagrada Família est un toit du monde qui invite à l’humilité et à la conscience de la finitude, tout en demeurant un feu d’artifice minéral à la gloire de Dieu. Elle ne ressemble à rien d’autre.

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