
01 Août Port Lligat, Demeure et Sanctuaire
Imaginez une baie cerclée de rochers, presque close par un fermoir de pierres sombres, qui fait de la mer un lac immobile dont les eaux viennent mourir sur la grève. Sur votre gauche, la masse indistincte du cap de Creus. Cette merveille porte un nom magnifique, Port Lligat, comme si les rochers venaient refermer d’un ruban secret une anse vouée à protéger marins et bateaux.
C’est là que Dalí, amoureux fou de son Empordà, acquiert dès 1930, une première petite baraque de pêcheurs, grâce aux 20 000 francs de la vente de son tableau « La Vieillesse de Guillaume Tell » à un acheteur parisien. Cet investissement, bientôt suivi de celui des masures délabrées adjacentes, marque la rupture avec son père, tabellion peu amène et peu sensible à l’art, qui désapprouve sa liberté d’être et plus encore sa vocation de peintre. Pour Dali, on est bien au-delà d’un achat immobilier : il a trouvé son refuge, mieux encore, son sanctuaire. La maison, à lire comme une œuvre d’art à part entière, se divise en trois espaces distincts. D’abord, les chambres du bas, qu’il partagea avec sa muse Gala « volée » à Paul Eluard. Malgré les clins d’œil décoratifs et l’usage des miroirs, elles restent somme toute assez spartiates. On remarque le lit double surmonté d’un dais drapé un peu kitsch et le grand ours empaillé qui accueille les visiteurs dans le vestibule. Dali adorait la taxidermie. La totalité des menuiseries de la cuisine, de la salle de bains et des chambres est le fruit du savoir-faire artisanal de Joan Vehi, par ailleurs ami et photographe particulier du Maître, l’un des rares à faire partie de son cercle intime. L’atelier constitue l’espace le plus personnel : les pinceaux et les encres semblent attendre le retour de leur peintre. Autour, des espaces à ciel ouvert, typiques de l’art de vivre catalan, se déploient en terrasses et patios, offrant des vues sublimes sur la baie. La piscine, toute petite par rapport aux canons actuels, est surtout remarquable par sa forme phallique et les statues qui l’entourent. Elle jouxte un salon arabisant peuplé d’animaux empaillés, tout à fait stupéfiant. Ici sont venus des grands de ce monde, des stars, des têtes couronnées qui ont dîné dans la salle ovale. Ici aussi ont défilé les amours et amants de Dalí, comme Federico Garcia Lorca ou Amanda Lear. On y retrouve également des objets qui ont appartenu au couple et qui apportent une note particulièrement émouvante, presque charnelle.
Un refuge d’artiste
Le grand Josep Pla, le voisin de l’Empordanet, se livrera à un commentaire édifiant et admiratif : « C’est surprenant, extraordinaire et jamais vu ». Dalí considérait cet échelonnement de bâtiments hétéroclites aux toits multiples comme une véritable structure biologique, qu’il avait organisée en un labyrinthe : couloirs, culs-de-sac, changements de niveau créent une illusion d’espaces démultipliés, sans jamais trahir la modestie originelle des lieux. Des pignons-pinacles étranges, en forme d’œuf gigantesques, surplombent les maisons d’un blanc éclatant et préfigurent déjà l’architecture de son mausolée de Figueres. Cyprès et oliviers poursuivent leur dialogue multimillénaire dans les jardins à la végétation résolument méditerranéenne, ou trône une étrange crucifixion, « le Christ aux ordures » sculpture monumentale de plus de 12 mètres de long, visible dans toute sa cohérence uniquement depuis un point surélevé précis. Composée de matériaux de rebut, cette œuvre saisissante mêle une barque en bois (figurant le corps), une tête en fer oxydé, et des membres assemblés à partir de céramique, de briques creuses et de pneus. L’illusion, si chère au maître et à son art de l’anamorphose, y est parfaite. La présence transgressive de cette figure christique s’inscrit pleinement dans l’œuvre, traversée par un surréalisme mystique d’une grande intensité.
Un lieu magnétique
Chaque fenêtre de la maison donne sur un tableau unique et toujours renouvelé : la baie de Port Lligat. Ici, Dalí et Gala ont vécu isolés, presque en ascètes, au rythme de quelques amis pêcheurs ou artisans de Cadaqués. Espadrilles lacées aux pieds comme ses amis locaux, Dalí regardait la mer et n’hésitait pas à la prendre pour s’échapper quelques instants, savourant le bonheur simple de vivre sur sa terre natale. Malgré le succès, il avait ressenti, aux États-Unis ou à Paris, une poignante nostalgie pour l’Empordà et sa langue, retrouvant ici le plaisir d’être lui-même, loin de l’icône médiatique du « Divin Dalí » et du chantre du chocolat Lanvin. Les photographies de Port Lligat, souvent mises en scène, certaines en compagnie de Gala, ont fait l’objet d’expositions sur les cimaises des plus grands musées du monde. On y voit Dalí, sceptre à la main, jouant avec sa célèbre moustache, toujours soucieux d’élaborer son propre mythe. Pendant dix ans, de 1938 à 1948, il fut cruellement privé de ce paradis par l’exil politique lié aux persécutions franquistes, avant de revenir en Catalogne pour prêter allégeance au Caudillo, puis au Roi. Son attachement profond à la terre et aux paysages de l’Empordà, son identité catalane – que l’on perçoit encore aujourd’hui dans la bande-son diffusée dans sa maison – sont des clés essentielles pour comprendre ses choix de vie et ses prises de position. Dalí a vécu ici plus de quarante ans, jusqu’à la mort de Gala en 1982. Il se retira alors dans le château de Púbol, qu’il avait acheté et aménagé pour elle, et où il s’éteignit quelques années plus tard. C’est à Port Lligat qu’il réalisa ses œuvres les plus emblématiques, face à ce paysage qu’il chérissait, avant qu’elles ne soient expédiées dans le monde entier depuis la gare de Perpignan. Aujourd’hui, la maison-musée de Salvador Dalí est gérée par la Fondation Gala-Dalí, qui y propose une boutique et un petit espace muséal attenant, constamment fréquentés. Elle s’inscrit dans un triangle dalinien qui regroupe, outre la maison de Port-Lligat, son Théâtre-Musée de Figueres, entièrement conçu et muséographié par ses soins, qui est à lire comme un testament et un ancrage identitaire, et le Château de Pubol, une belle demeure de pierre dotée d’une galerie suspendue aménagée spécialement pour satisfaire tous les caprices de Gala, qui y possédait même un trône monumental. Malgré l’intérêt historique et muséographique de ces deux autres sites, aucun n’égale le charme magnétique de la maison de Port Lligat. On y ressent, avec intensité, l’intimité de Dalí, ses obsessions esthétiques et psychanalytiques. Un lieu habité, puissamment évocateur.
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