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Bandolers et Trabucaires, de l’histoire au mythe

02 Oct Bandolers et Trabucaires, de l’histoire au mythe

À côté des êtres vraiment légendaires, des monstres, des sirènes et des interventions du diable, d’autres personnages peuplent l’imaginaire catalan : les bandits de grand chemin, parfois cruels, parfois au grand cœur. Bandolers et trabucaires ont toujours eu leur place à la veillée, à la « vora del foc » (près de l’âtre).

Le plus célèbre de ces bandits fut immortalisé par le grand Lluís Llach dans sa chanson « El Bandoler ». Un jour, alors qu’il volait des poires avec d’autres enfants, Joan Serra dit la Pera (la poire) en mémoire de cet épisode, fut surpris par un paysan et le tua. Trouvant plaisir à son crime, il se mit à assassiner à tour de bras, ce qui fait de lui une sorte de serial killer avant la lettre. Après chaque crime, il allait allumer deux bougies dans l’ermitage de Valls et faisait réciter des prières pour sa victime, un cynisme qui lui valut sans doute son incroyable célébrité.

Source de légendes

Arrêté, il fut écartelé sur la place publique. Au XVIIe siècle, la Catalogne était marquée par la scission de sa noblesse entre deux factions rivales, les Nyerros, partisans de la lignée des Banyuls de Nyer et les Cadells, seigneurs d’Arsèguel. Des factions armées de mercenaires, plus ou moins mafieuses, écumaient le pays en se réclamant des uns et des autres. C’est sur ce terreau que naquit le bandolerisme, formidable creuset de légendes populaires. Le héros de cœur des Catalans, leur Robin des Bois, c’’était Joan Sala i Ferrer (1594-1634) dit Serrallonga, qui écumait les montagnes de la Selva. Au départ voleur et plus ou moins mercenaire, sa résistance forcenée aux forces centralistes lancées à sa poursuite, lui valut l’appui de la population qui le cacha pendant des années. Arrêté sur dénonciation, il fut torturé, jugé et exécuté mais son courage donna lieu à de nombreuses chansons, de danses et même à une pièce de théâtre qui le transforma en romantique justicier volant les riches pour donner aux pauvres. Beaucoup d’œuvres littéraires ont suivi qui ont forgé la légende du héros du massif des Guilleries.

De vrais truands

Son lieutenant Toca-Sons, fut également exécuté en 1631. Il a même donné naissance à une expression « en avoir fait plus que Toca-Sons » pour exprimer une vie de patachon. Son autre lieutenant, le Fadrí de Sau, eut une conduite moins glorieuse. Ses aveux lui valurent d’échapper à la mort et d’être condamné aux galères. Dans les Gavarres et sur la Costa Brava on raconte encore, pour faire peur aux enfants, l’histoire de Bartomeu Camps, l’Empordanais qui était à la tête d’une bande de soixante-dix hommes dont, paraît-il, de nombreux Gascons, qui écumait le chemin de Palamós. Son exécution, particulièrement horrible est passée dans la mémoire populaire : il fut flagellé, mutilé à la tenaille incandescente, amputé des mains et enfin écartelé par des chevaux. Du côté de la Conca de Barbera, dans la même veine sanglante, on chante la mémoire de Pere Barba, dit Barbeta. En 1613, il réussit à voler une caravane royale transportant un chargement de monnaies. Traqué par le pouvoir central, il décida de s’enfuir et trouva refuge au Vatican, mais il fut piégé et extradé vers Barcelone en 1616 pour y être exécuté. Les Terres de l’Ebre célèbrent encore Joan Pujol Fontanet dit « Panxampla », étant donné son embonpoint et son ventre proéminent.

Les trabucaires

Accusé à tort d’avoir volé des sacs de caroubes, il se mit à voler et finit par tuer un représentant de l’ordre. Longtemps protégé par la population, il finit par fuir en France d’où il fut extradé pour être exécuté. La longue liste de ces héros populaires démontre que le peuple aimait ces mauvais garçons capables de défier le pouvoir dont la littérature européenne baroque et romantique a fait ses choux gras. En Vallespir, les trabucaires du nom du trabuc (le tromblon) qu’ils portaient sont apparus au XIXe siècle et c’est une affaire espagnole, puisqu’il s’agit d’une opposition entre les partisans de Don Carlos et ceux de la régente Marie-Christine. Les pillards carlistes basés à Las Illas, mirent le Vallespir à feu et à sang.

Anges et démon

Ils attaquèrent notamment la diligence Perpignan-Barcelone et prirent au passage trois otages, dont deux trouvèrent la mort, dans l’espoir d’obtenir une rançon. Ils se réfugièrent avec leur dernier prisonnier près de Corsavy, au mas de l’Aloy. Averti de l’arrivée de la police, Xicolata, le plus célèbre d’entre eux, égorgea l’otage et coupa ses deux oreilles. Ils furent assiégés et arrêtés. Quatre furent guillotinés : Tocabens, Sagals, Llaurens et Xicolata. Comme leurs frères du sud, les trabucaires ont inspiré Ludovic Massé, Jordi Pere Cerdà, Joan Tocabens… Bien sûr, impossible de ne pas parler des Angelets de la Terra et de leur chef Josep de la Trinxeria, symboles du soulèvement du Vallespir et du Conflent contre les dictats de Louis XIV et notamment de l’imposition de la gabelle, qui mirent en échec pendant près de dix ans les armées françaises.

Véritable mythe

Ni du sinistre Francesc de Segarra, président du Conseil Souverain, collaborateur cruel. Ne dit-on pas, quatre cents ans plus tard, pour désigner quelqu’un de néfaste « és de la pell d’en Segarra ? » (il est de la lignée de Segarra). Ainsi se constituent les imaginaires des peuples, autour des mythes de héros ou anti-héros dont les hauts faits ou les méfaits se racontaient à la veillée et dont poètes, peintres et écrivains ont fixé à jamais la mémoire collective. Trabucaires et bandolers sont ainsi passés de l’histoire au mythe.

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