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DANS LES PAS DE GAUDÍ

03 Fév DANS LES PAS DE GAUDÍ

Plus qu’aucun autre artiste, Gaudí incarne aux yeux du monde la spécificité catalane et donne à Barcelone une identité graphique, marquée jusque dans sa skyline que domine la silhouette colossale de la Sagrada Família.

Sept œuvres au Patrimoine de l’UNESCO

Intimement lié au développement du modernisme, novateur, fédérateur, un rien illuminé, appelé à devenir la coqueluche de la bourgeoisie qui lui confie ses demeures, mais habité par une foi incandescente qui le porte au religieux et déterminera son grand œuvre, l’architecte a laissé une bonne quinzaine de chefs-d’œuvre, dont sept sont inscrits au Patrimoine Mondial de l’Unesco ! Voici un petit parcours en triptyque pour de grandes émotions : les demeures, les espaces religieux, les jardins.

Industrie, d’abord

Sa première œuvre connue, alors qu’il est encore étudiant, est la salle de blanchiment du coton de l’ancienne coopérative ouvrière de Mataró pour laquelle il trouve une solution architecturale emblématique de son art, les arcs paraboliques. Mais, c’est dans la construction de demeures, de jardins et de monuments religieux que Gaudí va exceller.

La Casa Vicens, coup de maître

Premier coup de maître du jeune architecte, la Casa Vicens, une œuvre de commande pour laquelle il invente son vocabulaire architectural. Contre tous les usages, Gaudí n’hésite pas à adosser la maison au mur mitoyen et gagne ainsi assez d’espace pour loger un jardin doté d’une cascade. A l’intérieur, sur quatre niveaux, il laisse libre cours à son imagination, notamment dans le fumoir, mais c’est la façade, couverte de céramiques blanches et vertes, qui invente l’appareillage qui restera sa griffe.

Le Palau Güell : un paradoxe

Avec le Palau Güell, Gaudí signe sa première œuvre de maturité et relève un défi : créer un espace de réunion des élites dans un quartier populaire et peu lumineux. Matériaux de premier choix, collaborateurs triés sur le volet, jeux de perspective, astuces acoustiques, mezzanines et ruptures de niveaux, tout est d’une modernité qui laisse pantois. On accède aux écuries en sous-sol par une rampe hélicoïdale, comme pour les parkings d’aujourd’hui ! Sur le toit, 14 cheminées, un paratonnerre en fer, une rose des vents, une chauve-souris et une croix grecque…

La Casa Calvet : faussement sage

A première vue, elle semble plus sage, mais le soin apporté à la façade arrière, la structure du grand escalier, les colonnes en forme de bobine de fil, le heurtoir en forme de croix, les sculptures de fleurs et de champignons, la présence du blason catalan portent bien la signature de Gaudí qui dessina également le mobilier des bureaux. A l’époque, Gaudí est reconnu de toutes les institutions et la Mairie lui donne le prix du plus bel immeuble de l’année, malgré son refus de répondre aux pré-requis de hauteur et de largeur que cette dernière entendait lui imposer.

La Torre Bellesguard : grandeur médiévale

Le terrain sur lequel construit Gaudí était déjà peuplé par les Ibères et littéralement strié de sources. Le dernier roi de la lignée de Barcelone, Martin l’Humain, y avait sa résidence et l’antipape Pere de Lluna (Benoît XIII) y vécut. Ce terreau historique catalan inspire au très catalaniste Gaudí, un mélange de gothique, âge d’or s’il en fut, et de modernisme à son apogée. La couverture d’ardoise, le trencadís dans des tons de vert et de gris, la rosace digne d’une église, les pinacles et le chemin de ronde renforcent le caractère médiéval et grandiose de l’ensemble.

La Casa Batlló : un must

Malgré les apparences, Gaudí a rénové un immeuble existant pour en faire une icône absolue du Barcelone moderniste. Le chromatisme de la façade ondulée évoque les Nénuphars de Claude Monet, tandis que masques et damiers semblent inviter à un éternel carnaval. Pourtant, à bien y regarder, l’artiste évoque la légende de Sant Jordi avec le toit en forme d’échine de dragon, le balcon de la princesse ouvert comme une fleur et la croix qui figure la lance du cavalier. Sur le toit, une forêt de cheminées décorées en céramiques et trencadís masque les citernes. Pour Gaudí, l’angle mort n’existe pas.

La Pedrera : une icône

C’est la dernière maison particulière créée par Gaudí, une vitrine syncrétique du modernisme, de l’expressionnisme et du naturalisme. 30 m de hauteur, 33 balcons de fer forgé, 150 fenêtres, une façade ondulée. La Pedrera ne ressemble à rien d’autre au monde. Son propriétaire, Père Milà dut hypothéquer la maison pour payer les honoraires de l’architecte qui ose dissoudre la géométrie du pan coupé caractéristique de l’Eixample et empiète sur le trottoir. Deux cours intérieures, des ascenseurs, et sur le toit, 30 cheminées qui sont un jardin de sculptures. Un chef-d’œuvre et une icône.

Pavillons et jardins : ode à la nature

Chantre d’une fusion des arts décoratifs, de l’architecture et de la nature, Gaudí trouve dans les jardins un terrain à sa mesure. Suite à sa rencontre avec celui qui allait être son principal mécène, Eusebi Güell, il se voit confier les pavillons de sa propriété, avenue de Pedralbes, à savoir les jardins de la résidence d’été, ainsi que ses dépendances comme la maison du gardien et les écuries. Gaudí s’empresse d’ajouter à la construction existante des voûtes, des arcs paraboliques, des coupoles. Les entrées du parc s’ornent bientôt de grilles de fer forgé ouvragées et historiées dont la plus célèbre représente le dragon du jardin des Hespérides. Les dépendances se parent de céramiques, de coupoles, de clochetons et de trencadís.

Le parc Güell : splendeur minérale

Il s’agit là d’un galop d’essai pour le Parc Güell, commandé beaucoup plus tard, merveille absolue qui domine la ville : péristyle grandiose, palmiers de pierre, mirador couvert de trencadís, fontaine monumentale à degrés multiplient les clins d’œil à la mythologie catalane (dragon), orientale (tortue et éléphant), maçonnique (escalier). De ce foisonnement ressortent les fondamentaux du roman et du gothique, des portails qui sont de véritables pentures aériennes, une véritable action de grâces élevée en l’honneur de la Création. La même recette sera appliquée à la clôture de la propriété Miralles dont seul subsiste aujourd’hui le portail aux toits de briques enserrées de métal torsadé et ornées de trencadís.

Collège des Thérésiennes : modeste et reclus

Catholique fervent et même mystique, Gaudí accepte le petit chantier du collège des Thérésiennes et transforme le projet d’origine en un chef-d’œuvre architectural, en ajoutant des cours par lesquelles la lumière naturelle peut entrer. Sa maîtrise incroyable de la terre crue et de la pierre lui a permis de traiter le collège comme un château néogothique en incorporant un peu partout des symboles chrétiens et son vocabulaire structurel habituel : arcs paraboliques, grilles de fer forgé. L’intérieur austère et fonctionnel correspond à l’esprit de l’ordre, modeste et reclus.

Crypte de la colonie Güell : parfaite et inachevée

En cette fin du XIXe siècle, les industriels catalans croient fermement aux vertus d’une attitude paternaliste et protectrice envers leurs ouvriers. On assiste donc à une floraison de « colonies », des villages ouvriers, équipés de structures de loisirs et de soins et bien sûr d’églises. Ainsi est née la crypte Güell qui n’est en fait que la partie réalisée d’une église inachevée. Une véritable splendeur dont on devine qu’elle fut en fait le banc d’essai d’une entreprise plus gigantesque encore, la construction de la Sagrada Família, comme le donne à penser la maquette, toujours visible. Gaudí en pleine possession de son art et de sa foi signe là un chef-d’œuvre de l’art occidental.

La Sagrada Família : indépassable

Rien ne prépare le regard à l’immensité de la Sagrada Família, temple expiatoire à la gloire du Créateur. Une immense façade blanche, prolongée par l’élan gracile de flèches gothiques immenses dans le ciel de Barcelone, célèbre la Nativité dans une scénographie verticale de toute beauté. Tout est hors normes. L’entrée dans la nef immense et pâle saisit le visiteur au cœur. La lumière joue à travers la dentelle de pierre et les ouvertures de toutes sortes, le jeu des vitraux ensanglante et dore les pierres blanches.

Puiser aux sources

Il n’existe au monde rien de comparable, capable de restituer à la fois l’intimité secrète du roman et la quête de verticalité du gothique, la gloire d’une futaie, l’exubérance d’une palmeraie, le charme de l’éclosion des fleurs tout en distillant cet étrange sentiment d’infiniment petit. La pierre semble chanter à tue-tête la gloire de Dieu et l’amour prôné par le Christianisme. La Sagrada est un hymne à la Création offert sous forme de bible de pierre taillée et sculptée pendant plus d’un siècle.

Collective, mais signée Gaudí

Complétée par Josep Maria Subirachs, la Sagrada Família est encore en devenir. Elle bruisse des mouvements des échafaudages, du rythme des tailleurs de pierre. Sur les flèches des pinacles recouverts de trencadís polychrome figurent des corbeilles de fruits et l’abondance des jardins d’Eden, une promesse de ciel. La Sagrada ne sera achevée qu’en 2026. Elle est à la fois la tombe (Gaudí repose dans la crypte), le testament et la vie éternelle du plus grand architecte catalan.

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