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DANSE AVEC LE FEU !

31 Mai DANSE AVEC LE FEU !

Solstice d’été, nuit de la Saint Jean, nuit des herbes magiques, peu importe le nom, dans la montagne, des hommes se lèvent, une torche à la main, pour capturer le soleil : bienvenue au pays des falles pour une véritable nuit des rois.

Pour la Saint Jean, le cœur des Pyrénées se livre à un étrange rituel qui embrase la montagne sur ses deux versants et dessine dans l’obscurité de véritables rivières de feu, parant les forêts d’une mantille mystérieuse, mouvante et émouvante : les falles ! Dans l’Alta Ribagorça, juste en lisière du val d’Aran et du Comminges, au centre des Pyrénées exactement, là où la vallée est si encaissée qu’il a fallu des milliers d’ouvriers pour édifier un barrage et creuser un tunnel, cette fête ancestrale n’a rien perdu de sa ferveur et de son sens de fraternité. Tout commence à la mi-juin. Les jeunes et moins jeunes de toutes ces hautes vallées se mettent à fabriquer les falles. Selon Joan, dix-huit ans, « il faut un piquet de pin, puis, on noue à celui-ci, par des fils de fer car la corde est inflammable, des branches de noisetier ou de frêne, qui brûlent, elles, facilement. Ça paraît simple, mais c’est une opération délicate. Du coup on fait des ateliers pour s’entraider. C’est une belle occasion d’être ensemble… ». D’autres habitants partent dans les bois pour y couper des branches bien droites. Elles sont destinées édifier le « faro », le phare, un bûcher immense qui sera embrasé sur une hauteur autour du village. L’idée est simple et s’inscrit dans la nuit des temps, dans la mémoire de la première étincelle conservée après la foudre ou créée entre deux silex. à l’occasion du solstice d’été, alors que l’astre solaire atteint son zénith absolu avant d’amorcer son inexorable déclin, les hommes allument leur propre soleil pour affirmer leur maîtrise des forces de l’univers ! Et le même mystère se joue dans tous les villages de la vallée, mais pas en même temps ! Dans l’Alta Ribagorça, vous avez plusieurs possibilités étalées sur un mois et une dizaine de villages pour vivre la magie des falles. La fête est devenue si emblématique, que personne n’entend se priver de la manne touristique qu’elle entraîne et que le roulement est de rigueur ! à Pont de Suert, on n’allume pas le faro sur le point le plus haut, mais sur un point élevé qui appartient pleinement à la sphère du village et correspond à la zone fréquemment parcourue par les habitants. Pas question d’aller au-delà des forêts profondes vers les estives les plus hautes. Le feu purificateur est destiné à protéger, guérir, éclairer la communauté, et seulement la communauté. Aujourd’hui, ce point est souvent atteint en voiture, même si quelques irréductibles de la tradition aiment peiner le long des côtes. à côté du grand bûcher, un autre plus petit, moins construit aussi, est monté, c’est la « fareta ». Comme nous l’explique Josep, qui participe aux falles d’Erill la Vall, « le Faro est là pour être vu, pour être le soleil de la nuit de la Saint-Jean, mais en réalité c’est le petit feu qui sert à allumer les falles. On s’aide un peu avec de l’essence, ce que les vieux ne faisaient évidemment pas ». Ignasi l’interrompt :« Moi, j’ai vu mon grand-père se servir de l’eau-de-vie, on n’a rien inventé »… Sur le chemin du faro, tout le monde porte sa propre torche et souvent un panier rempli de coques et de charcuterie. à Durro, il y a même un préposé au tonneau de vin ! La tradition veut en effet que les fallaires se restaurent tous ensemble avant d’entamer la descente, longue et éprouvante, puisqu’elle va se faire en courant et en brandissant « la falla » à bout de bras malgré le terrain accidenté des sentiers montagnards. à Pont de Suert, des adultes gravissent la colline en tenant leurs bambins par la main. Les petits portent fièrement des falles miniatures et trébuchent vaillamment sur le chemin : ils montent jusqu’au faro des enfants monté sur une butte à quelques centaines de mètres du village. C’est eux qui s’élanceront en premier et donneront le signal aux adultes ! L’excitation monte. Le long de la rivière dont les eaux courent à toute allure sur les rochers gris, la foule s’est massée.

Les falles, affaires de tous

Elle est particulièrement dense sur les deux ponts. La nuit n’est pas encore tombée : il faut qu’elle soit noire pour que les falles réussissent leur danse immémoriale. José Antonio, le maire, passe d’un groupe à l’autre pour vérifier que tout va bien. « C’est un des plus beaux jours de l’année pour nous. Il y a plus de trois cents fallaires. Tous ceux qui vivent ailleurs dans l’année reviennent au village pour l’occasion, ils ne manqueraient ça pour rien au monde ! » Avec l’exode rural et les morts à la guerre, la tradition avait presque disparu, mais la vallée s’est repeuplée. Ici c’est l’immigration andalouse qui a permis de garder l’identité des fêtes ! Même son de cloche à Taüll, où le sublime clocher lombard veille sur la montagne. « Maintenant, la relève est là, ils sont fidèles au poste, c’est magnifique » commente Manel, berger de son état « sans compter qu’il faudra bien intégrer les filles un jour ou l’autre. Il faut vivre avec son temps. Mais je vous avoue que pour moi, ce sera difficile ».

Au cœur du rituel

Dans chaque village, la même scène se répète depuis des décennies. Dans la montagne sombre, dont on distingue à peine la masse compacte, les cloches des plus belles églises romanes du monde sonnent soudain à toute volée. Tout le monde lève la tête. Là-haut, tout là-haut, un point incandescent nait et grossit. Le faro impose sa loi à la nuit tranquille des sommets.  Tout le monde retient son souffle… Enfin, une main invisible dessine une coulée ardente sur le flanc de la montagne. Là-haut, un fleuve de feu plus épais esquisse une guirlande incandescente. Une chanson semble sourdre de la terre. Les premiers fallaires arrivent dans un déluge d’étincelles. La foule se déplace un peu. à Barruera, Carme nous guide : « le mieux c’est d’attendre les premiers fallaires puis d’aller prendre position sur la place, sinon vous ne verrez pas grand-chose. » Les premiers porteurs de feu, le visage et la tête bien protégés des escarbilles, essoufflés et heureux, passent devant nous. Il y a quelque chose de mythique, comme une réminiscence de marathons antiques et de flamme olympique dans cette étrange course. On se retrouve propulsé au cœur du rite, sublimé par la silhouette des églises, comme à Boí, un rite rural, sauvage, que l’on devine ancré aussi profond que la foi des bâtisseurs du Moyen-âge. En arrivant sur la place, les fallaires jettent leurs torches sur le sol. Elles s’accumulent et se superposent pour constituer un immense brasier. Peu à peu le grand soleil du faro est transféré, transfusé au cœur du village ! 

La danse du feu

Autrefois, les gens recueillaient la braise encore incandescente et l’emmenaient dans leurs propres foyers pour que la sainte pureté du feu ne soit refusée à personne ! La joie populaire est à son comble et la foule déborde. La lumière qui explose et convoque le jour est la juste récompense des fallaires, des villageois et des visiteurs. Une merveille ! à Pont de Suert, la capitale, dés que les flammes font place aux braises, un bruit étrange de crépitements et de cliquetis fait tourner les têtes. Un animal bizarre aux allures de dragon, énorme, entièrement métallique et animé, danse dans un tourbillon d’étincelles, maléfique et effrayant. Quand il s’avance, la foule recule et les enfants crient. Les plus petits se cachent dans les jambes des parents. Le déluge de feu couvre la scène d’un voile de fumée. Les applaudissements éclatent, nourris, heureux. Puis vient l’heure dans les villages de l’Alta Ribagorça, où doucement, le brasier se consume, comme s’il devenait une sorte de montagne miniature dont le noir est lui aussi strié de veines de feu. Tous les clochers de la vallée, que le reflet des flammes, un instant, a rendu vivants, ont aimé la Saint Jean et admiré les falles, belles et pures qui plongent aux racines même de l’humain.

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