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DE ROSES ET DE SANCH

30 Mar DE ROSES ET DE SANCH

Sous les coulées de roses et le son des tambours, la plus ibérique des processions de Pâques de l’hexagone offre quatre visages pour quatre expériences à vivre intensément, dans l’infinie lenteur d’un mystère vieux de deux mille ans.

En 1416, le dominicain Vincent Ferrier, venu évangéliser des terres du sud un temps ébranlées par le catharisme, les disputations avec les théologiens juifs et le schisme d’occident, créa la confrérie de la Preciosissíma Sanch de Nostre Senyor. Cette confrérie, dont le nom est une forme ancienne du mot « sang » en catalan, était destinée à offrir une sépulture digne et chrétienne aux condamnés à mort à l’occasion de la procession du Vendredi Saint. Elle a aujourd’hui donné son nom à l’une des dates les plus marquantes du calendrier roussillonnais et se célèbre en quatre points : la capitale, Perpignan, les vieilles rues de Collioure, la sublime église romane d’Arles et le bijou roman de Bouleternère. Quatre visages d’une même ferveur qui attirent une foule immense, sensible à l’authenticité austère d’une manifestation venue des temps médiévaux. « Je participe à la Sanch pour réaffirmer ma foi, mettre mes pas dans ceux du christ condamné et bien sûr métaphoriquement, dans ceux de tous les condamnés du monde. Dans l’anonymat, bien caché sous ma caparutxa. C’est un moment important, on repart à zéro » dit Jacques, confrère depuis plus de quarante ans. Tout commence pendant la semaine qui suit les Rameaux. Le lundi, le mardi et le mercredi sont consacrés à la cueillette des fleurs, roses lupins, œillets, branchages, et à la confection de bouquets, exactement comme c’est le cas pour les chars de carnaval. Des familles entières s’affairent dans les garages et les cuisines des villages et dans les salles adjacentes à l’église Saint Jacques de Perpignan. C’est qu’il faut à la fois confectionner les socles de verdure sur lesquels seront juchés les « misteris », les statues spécialement sorties de leur église pour l’occasion, et les reposoirs, ces étals fleuris devant lesquels les pénitents poseront un instant leur charge, évaluée entre 30 et 40 kg par porteur. Dans les sacristies c’est encore un tout autre manège. Il faut nettoyer, dépoussiérer, consolider les statues dont certaines sont très anciennes et les préparer pour la solennité de la procession. « C’est un peu le nettoyage de printemps » dit Maria en riant. « à force on connait tellement bien les statues qu’on fait ça les yeux fermés, et puis, on est tous ensemble, on s’amuse ». Et en effet, malgré le sérieux du propos, l’atmosphère est légère et conviviale.

Franchement ibérique

Longtemps, la Sanch, qui s’accompagnait comme on peut encore le voir chez les chiites à Bassorah par exemple, de flagellations spectaculaires, a été interdite par les autorités françaises qui la jugeaient par trop ibérique, par trop démonstrative. Il a fallu l’obstination du pharmacien de Saint Jacques et fondateur de la Casa Pairal Josep Deloncle, pour qu’elle revienne sous une forme un peu plus adoucie dans les années 50 après des années de pratique ininterrompue dans la clandestinité  sous les voûtes de l’église Saint Jacques. « Mon père voulait retrouver ce qu’avaient connu nos anciens et le fixer dans le temps pour en préserver la mémoire, ça a été tout le sens de sa vie » explique Jaume Deloncle. Les principaux protagonistes de cette dramaturgie singulière sont les regidors, vêtus de rouge et portant cagoule et cloche de fer, puis les tambours voilés de crêpe pour signifier le deuil, les pénitents vêtus de noir, dont certains n’hésitent pas à défiler pieds-nus et enfin les femmes portant robe noire espadrilles et mantilles. Il y a quelque chose d’une tragédie grecque dans le combat magnifique des rouges des fleurs et de la noirceur anonyme des acteurs. Sur la robe des hommes figurent deux morceaux de feutre réunis par un ruban et béni par l’évêque, ce sont les scapulaires.

Un vrai scénario

Enfin, les robes sont ceintes par une cordelière qui indique, du moins à Perpignan, la confrérie concernée : rouge, pour Saint Jacques, blanc pour la Réal, vert et rouge pour Saint Joseph, ou vert pour Saint Mathieu. Il s’agit de mettre en scène la passion du Christ, avec ses stations, et sa progression jusqu’au Golgotha, par le truchement des statues qui le représentent dans les différentes phases du drame. Tout commence dans le jardin des oliviers, avec, comme il se doit le « misteri de l’hort » (mystère du jardin) composé par la confrérie des jardiniers de Saint Jacques et garni non seulement de fleurs mais aussi de fruits. Puis vient celui de la flagellation et de la couronne d’épines suivi de l’Ecce Homo, le moment de la confrontation à Ponce Pilate. Les statues sont magnifiques et semblent même s’humaniser dans le bercement imperceptible qui les porte. « Il faut bien comprendre qu’à l’époque on avait l’iconographie, les statues, et c’est tout. Les gens ne savaient pas lire.

La grandeur de la mère

Alors on leur donnait à vivre la vérité des textes avec des représentations symboliques » explique Renaud, professeur de physique. Enfin vient, du moins à Perpignan et à Collioure, le Dévot-Christ, un Christ en Croix rhénan au visage infiniment triste et doux, couché sur un lit écarlate, qui consomme la fin de la Passion. Mais au fil des siècles, un autre personnage a acquis une stature presque égale à celle du Christ, la Vierge, représentée elle aussi écrasée par la douleur, matérialisée par sept glaives plantés dans son cœur. Dans le misteri de la Mater Dolorosa, elle pleure le destin de son fils, éplorée. Dans celui de la pietà, elle tient entre ses bras la dépouille de son enfant, mor sur la croix. Dans celui de la Soledat, elle brandit le saint suaire qui porte gravée la face divine de son fils. Sa déambulation est portée par des femmes de tous âges au port altier et au visage grave. Souvent, les misteris relatifs à la Vierge sont décorés de branches de pin. On est frappé par la beauté des décorations florales.

Quand vient la nuit

Le tambour résonne, et pendant trois heures, les rues semblent trembler, saisies par la force du drame. Des milliers de curieux se pressent pour regarder ce spectacle singulier et accompagner la déambulation ardente des pénitents jusqu’à leur retour à l’église Saint Jacques. « Je viens à Perpignan tous les ans, juste pour assister à la Sanch et à quelques concerts du festival de musique sacrée. Je réserve l’hôtel d’une année sur l’autre, c’est dire, » explique Christine, anglaise installée à Toulouse. Le soir, le même drame se rejoue à Collioure, en nocturne cette fois. Les regidors avancent munis d’étranges fanals de fer qui jettent d’étranges flammes sur les façades aux jolies couleurs pastel et les visages des pénitents. Du temps où Collioure était le port de Perpignan, les confréries y étaient nombreuses : jardiniers, pêcheurs, tisserands, vignerons. Les reposoirs sont installés dans les maisons, aux fenêtres, et décorés de fleurs et de bougies La beauté du site, l’indépassable poésie de la mer nimbent la scène d’un mystère profond, encore accentué par le retour dans l’église engloutie, dont les murs reçoivent l’élan du ressac comme un écho têtu des lugubres tambours. Là aussi la foule, immense et recueillie, a envahi la ville et débordé les parkings. La veille, la nuit roussillonnaise a accueilli pour le jeudi saint deux autres processions, plus sobres, plus nues, qui ont aussi leurs spectateurs. à Arles, dans la splendeur médiévale des rues, sous le jaillissement des voûtes romanes et la grâce délicate du cloître, une cinquantaine de pénitents suivent la cloche et le tambour, écrasés par le poids des « misteris ». Les petites chapelles aménagées par les arlésiens sur leurs fenêtres, éclairées et fleuries, constituent autant de reposoirs. La foule s’est massée derrière les pénitents, silencieuse. à Bouleternère, les pénitents portent leur précieuse charge au son du tambour à travers les rues pentues de la cellera construite en circulade. Les bougies des reposoirs éclairent les remparts et les tuiles renversées des « espanta-bruixes » (épouvantail à sorcières) installées sur les toits. La foule suit, docile et attentive, jusqu’à la magnifique église, tout en haut. « La procession de la Sanch, c’est l’âme du village, c’est le moment où elle s’inscrit dans son propre passé » précise Michel, professeur d’université. « Elle est immuable ». Et ce qui semble immuable, en effet, c’est cette foi partagée qui jette sur les pavés des hommes et des femmes soucieux de partager la souffrance des plus humbles, de dire leur humanité vibrante, de parler avec la voix retrouvée de leurs anciens, réunis autour du plus vieux feu de camp du monde, le mystère sans fin de la mort.

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