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Gérard Oms, Le dernier vacher traditionnel des Albères

30 Mar Gérard Oms, Le dernier vacher traditionnel des Albères

Gérard Oms, fin lettré, poète, militant de la terre catalane et paysan jusqu’au bout des ongles, fut le dernier vacher traditionnel du versant français des Albères. Rencontre avec un homme farouchement libre.

Cap Catalogne : Bonjour Gérard, vous nous recevez dans votre maison du Rimbau, encerclée de montagnes et de vignes pentues. Racontez-nous comment on devient vacher et viticulteur, quand on était promis aux études et à la littérature…

Gérard Oms : Au départ, j’ai fait une maîtrise de lettres classiques, un peu parce que je suis un grand amoureux de Virgile, un peu parce que mon grand frère (NDR Marcel Oms fondateur du festival Confrontations, des Cahiers de la Cinémathèque et des colloques de l’Institut Jean Vigo) et ma mère souhaitaient que je fasse des études. Mais j’ai raté mon CAPES, peut-être un peu délibérément, et j’ai décidé d’opter pour la nature et la tradition, dans le sillage de mon oncle, Michel Fite, qui possédait un troupeau dans l’Albère et qui commençait à vieillir. Chez moi, il n’y avait rien de soixante-huitard dans le retour à la terre, c’était un sillon tracé longtemps avant moi, et j’y mettais mes pas. En plus, j’étais sportif, j’avais fait du hand, du rugby, du cross. Parcourir la montagne, c’est un métier physique, des heures de marche avec des dénivelés énormes, souvent chargé.

CC : Ces vaches, ce sont des massanaises ?

GO : Oui, des massanaises ou des fagenques. J’ai même la paternité de ce dernier mot parce que dans les hauteurs, sur les Couloumates, c’est le hêtre qui règne, en catalan le « faig ». C’est une race à viande, semi-sauvage, complètement autochtone qui vit en gros entre les hauts de la Massane et le village d’Espolla, de l’autre côté de la frontière. Le vétérinaire d’Espolla a d’ailleurs fait sa thèse sur cette race solide, qui s’apparente un peu aux vaches corses, en moins efflanqué. Elles ont leur zone de pacage dans la réserve de la Massane. Evidemment, il y a encore une décennie, tous les vachers se connaissaient d’un côté à l’autre des Albères, on s’entraidait beaucoup.

CC : Quand vous dites qu’elles sont sauvages, quel est le rôle du berger finalement ?

GO : (Rires) Il les suit. De toute façon, elles se déplacent en fonction de la nourriture disponible et des périodes de vêlage, mais on ne les approche pas, sauf bien sûr pour l’esquellada. Ce sont des vaches qui font leur transhumance toutes seules, en somme.

CC : L’esquellada, qu’est-ce que c’est ?

GO : C’est le moment où il faut leur mettre des sonnailles au cou pour pouvoir à la fois les repérer et les reconnaître, chaque berger ayant ses clarines particulières. C’est une sacrée affaire, digne d’un rodéo texan. On les regroupe, on les attrape au lasso par la patte arrière, puis on passe la corde sur les cornes et le naseau pour les faire agenouiller. Ensuite, on les marque à l’oreille au couteau. Évidemment, chaque berger a son propre signe. Les cow-boys n’ont rien inventé, c’est le geste des vachers depuis la nuit des temps. Berger, c’est l’un des tout premiers métiers du monde, vous savez, juste après les chasseurs cueilleurs. Immémorial… Bon, évidemment, ensuite venaient les réjouissances. La veille, on tuait un veau pour faire une grande blanquette et remercier les amis venus donner un coup de main, et aussi les élus venus nous assurer de leur soutien…

CC : Ces vaches, elles pèsent lourd ?

GO : 300 à 350 kg quand même. Elles ont eu leur lot de médisances et de malheur. On les a accusées d’abîmer la forêt, ce qui est totalement faux, on les a taxées de vagabondage pour rassurer les randonneurs citadins, on les a même abattues par ordre préfectoral. Comme si les vaches étaient en mesure de reconnaître des barrières étatiques artificielles dans un seul et même pays, une seule et même montagne…

CC : Vous avez toujours vécu entouré de chiens bien sûr, j’ai même eu vent d’un chien qui a vécu 23 ans…

GO : Ah, vous parlez du Lindo ! Il est mort aveugle et sourd. À la fin, il passait entre les pattes des vaches sans les voir. Et quand il a senti le moment venir, il a tracé jusqu’à la cabane, en haut de la Massane, à côté de la source, pour y mourir.

CC : Une cabane où vous avez beaucoup vécu…

GO : Oui, j’y ai passé des semaines, parfois avec ma femme qui partage avec moi l’amour des lettres (NDLR : elle est professeur agrégée d’espagnol) et de cette terre, parfois avec des amis venus me donner un coup de main. Là-haut, vous savez, on est le roi du monde !

CC : Vous êtes à la retraite mais vous contemplez tous les jours cette montagne. Si je vous demande un mot pour la décrire ?

GO : (Long silence, puis…) On a résisté. Oui, je dirais la résistance. Ici, tout se mérite.

CC : La résistance à quoi ?

GO : Aux politiques locaux qui sacrifient un art de vivre millénaire et des paysages immémoriaux au sacro-saint tourisme, au changement des mœurs qui vise à instaurer une frontière là où elle n’avait pas cours. Avant, les vachers se connaissaient et se parlaient, évidemment ils ne le faisaient pas en français ou en espagnol. Heureusement qu’il y a eu le décret instituant la réserve naturelle ! En fait, l’état a mieux protégé la montagne que les politiques locaux de l’époque, c’est affligeant, mais c’est comme ça !

CC : Je me suis laissé dire que lors des esquellades, vous preniez parfois votre béret de poète plutôt que votre houlette de berger pour leur assener quelques vérités.

GO : Il m’est arrivé de paraphraser La Fontaine, avec des chutes peu plaisantes pour des sénateurs aujourd’hui disparus. En alexandrins s’il vous plaît. Ensuite, j’enfonçais le clou en chantant « La Montagne » de Jean Ferrat, à tous ces gens qui avaient tourné plus ou moins le dos à leurs racines paysannes…

CC : Allusion à Gaston Pams ?

GO : Oui, et à son projet de route au milieu de l’Albère qui fort heureusement n’a pas vu le jour. Chaque époque a ses dérives. Il y a quarante ans, tout devait être moderne et bétonné. Aujourd’hui sous prétexte de tourisme vert, tout doit être balisé et sécurisé. Mais le prix est le même, on dérange la nature, on blesse la montagne. Les bergers eux, s’inscrivent dans le cycle naturel, ils sont à son service, pas le contraire.

CC : On vit du métier de berger ?

GO : On en vit dans le sens où il permet d’être, au sens le plus noble du terme, mais en termes économiques, non, on n’en vit pas, il demande un complément agricole, et ici on a toujours fait du Banyuls. J’ai donc été berger et viticulteur de la cave coopérative de Port-Vendres, puis j’ai donné mes raisins au Mas Ventous à Banyuls.

CC : Le cépage ?

GO : Du Grenache, bien sûr, comme on en a toujours fait ici. C’est beaucoup de travail, beaucoup de travail physique, encore, car nous ne pouvons – ni ne voulons d’ailleurs – mécaniser les vendanges, avec des terrasses aussi étroites.

CC : Je voudrais revenir sur votre vision du tourisme…

GO : On fait venir des gens sans leur expliquer quoi que ce soit du pays où ils arrivent, par le simple attrait de l’héliotropisme, on leur déroule un tapis rouge, on leur trace des sentiers, on leur donne de bonnes terres agricoles pour construire leurs villas. On n’écoute pas le cri de la terre, et à travers lui, la voix des anciens. On sacrifie tout au veau d’or de la consommation, quitte à dénaturer le pays. Ce tourisme-là est un leurre.

CC : Vous avez dû vendre votre troupeau ?

GO : Oui, j’ai eu des problèmes de santé, impossible de marcher des heures dans la montagne, alors, oui, j’ai vendu mon troupeau… Silence.

CC : Et la nostalgie est là ?

GO : Toutes les nuits, je rêve de ma montagne, de ma forêt. Quand on a connu cette communion avec la nature, les éléments, les animaux, et ce lien insécable avec les générations et générations de bergers qui nous ont précédés, on sait exactement ce que signifie le mot liberté. C’est cette folle liberté qui me manque aujourd’hui quand je regarde ma montagne. Mais du moins ai-je la chance et l’orgueil de l’avoir connue. Elle m’habite à jamais.

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