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LA BATAILLE DE L’EBRE SUR LA RIBERA D’EBRE

30 Mar LA BATAILLE DE L’EBRE SUR LA RIBERA D’EBRE

Joan Launes a été animateur de radio, directeur d’antenne puis journaliste et membre de l’association des journalistes de Catalogne. Amoureux de sa comarca, il est aussi un historien avisé et passionné et publie un remarquable bulletin culturel consacré à sa ville, Móra d’Ebre : « la Riuada ».

Cap Catalogne : Bonjour Joan, comment la population a-t-elle vécu les préparatifs de la Bataille de l’Ebre ?

Joan Launes : Bon, je dirais qu’ici il ne s’est pas passé grand-chose d’autre que les mobilisations dans l’armée régulière jusqu’en avril 1938. Le 4 avril, premier coup de théâtre, le pont de fer de Móra a été détruit. Il faut comprendre l’importance de ce pont réclamé à cor et à cri par la population depuis des décennies et obtenu de haute lutte en 1918 par le député Joan Cavaller, connu sous le sobriquet de « diputat del pont » (député du pont). Jusque-là, les gens devaient se contenter du bac comme c’est le cas dans de nombreux villages encore aujourd’hui. Ce pont, c’était la prunelle de leurs yeux. Quand le front d’Aragon s’est constitué du côté républicain, les troupes franquistes sont montées à sa rencontre et sont entrées dans la ville. L’absence de pont a alors généré une drôle de situation, les deux camps étaient chacun d’un côté du fleuve, chacun dans une partie de la ville, les Franquistes à Móra d’Ebre et les Républicains à Móra la Nova et se regardaient en chien de faïence. Ça a duré du mois d‘avril au 25 juillet. Il y a eu, bien sûr, des escarmouches et des tirs, mais au départ rien de très sérieux, en tout cas rien qui puisse menacer la population. C’était une drôle de situation !

CC : Donc les choses commencent vraiment avec le déclenchement de la Bataille de l’Ebre ?

JL : Quand l’armée républicaine a décidé de lancer la vaste contre-offensive qui est le point de départ de la Bataille de l’Ebre, c’était un plan top secret, soigneusement mis au point par les états-majors mais il semble que certaines familles bourgeoises de la comarca en aient été averties. On leur a annoncé que les Républicains traverseraient le fleuve le 25 juillet. La première brigade de la 11e division est effectivement passée par Miravet et Ascó. Mais la population des villages riverains avait déjà massivement fui vers les propriétés et les cabanes qu’elle possédait à la campagne, dans les oliveraies et les champs d’amandiers de l’arrière-pays. Les habitants sont partis avec leurs charrettes, quelques biens, leurs animaux domestiques et leurs animaux de basse-cour, car il fallait bien manger et sur ces terres sèches, il n’y avait ni légumes ni fruits. Pour boire ils devaient se contenter de l’eau des puits et des citernes. Beaucoup sont partis se cacher vers l’ermitage de Sant Jeroni, dont les gorges étaient presque inaccessibles. De cet exode, il faut retenir deux choses. La solidarité qui a régné entre les familles et aussi l’incroyable rôle des femmes qui ont tout géré, entourées d’enfants, d’adolescents et de vieillards, jusqu’au retour chez elles quand les Franquistes sont revenus. N’oublions pas que ce qu’on a appelé la « classe biberon » avait déjà été mobilisée, tous les jeunes de plus de 16 ans étaient partis au front.

CC : éclairez-nous. La population était restée pendant l’occupation franquiste et fuyait devant les Républicains ?

JL : Il faut bien comprendre que la population de la comarca était traumatisée par les exactions anarchistes du début de la guerre. D’autant que dans le cas précis de Móra cela faisait écho à une destruction antérieure de la ville encore dans toutes les mémoires : elle avait été totalement brûlée pendant la première carlinade de la guerre de succession d’Espagne. Les gens avaient peur des éléments incontrôlés de l’armée républicaine. Donc quand les franquistes ont à nouveau occupé la ville, ils sont revenus.

CC : Móra a été un centre important pendant la bataille de l’Ebre ?

JL : Très important. D’abord, toute la ligne fluviale avait un intérêt stratégique majeur. L’Ebre est une véritable frontière naturelle et en plus, nous avons toujours eu des industries et des voies ferrées. C’est par Móra que passait le ravitaillement du front. Toutes les nuits, nous étions bombardés, ce qui a quand même abouti à une destruction de la ville à plus de 90 %. On ne pouvait même pas cheminer dans les rues à cause des gravats. Les pontonniers, des soldats du génie spécialisés, installaient des ponts de barques chaque nuit. Ils étaient immanquablement détruits le lendemain. Ces ponts servaient à faire passer du ravitaillement, des munitions, des armes et des troupes, mais aussi et surtout à évacuer les innombrables blessés vers le Priorat, notamment vers Falset. Il y a eu à Móra jusqu’à cinq hôpitaux de campagne installés dans le monastère des Minimes, sur l’actuelle promenade de l’Ebre, dans le jardin de Mascarilla, à l’ermitage Santa Magdelena et au mas de Pino. à l’endroit où s’est crée aujourd’hui le centre nautique, il y avait un centre de premiers secours. Les blessés étaient si nombreux que leurs civières se touchaient, installées sur les trois cents mètres de l’actuelle promenade. La bataille de l’Ebre a été une vraie boucherie.

CC : Ces bombardements répétés ont certainement traumatisé la population.

JL : Pour ceux qui n’avaient pas fui et parmi lesquels il y a eu des dizaines de morts, le rituel était toujours le même : au lever du jour arrivait un avion de reconnaissance Pava et un peu plus tard, un déluge de feu s’abattait. Il fallait absolument contrôler l’Ebre. D’ailleurs pour détruire définitivement les ouvrages des pontonniers, les Franquistes ont fini par lâcher l’eau des barrages de Tremp et de Camarasa, en amont et ont fait terminer le travail par l’aviation. Móra, Flix et Ascó ont vraiment beaucoup souffert. C’est Flix qui a vu passer les tous derniers républicains venant du sud. Ensuite, son pont de fer a sauté et l’explosion a signé la fin de la bataille, le 16 novembre 1938.

CC :  Quelle mémoire gardent les gens, surtout les jeunes, de cette guerre ?

JL : Vous savez, on n’en parle pas beaucoup, encore aujourd’hui. Non seulement il y a eu les morts et les destructions, mais aussi l’exil qui a brisé de nombreuses familles et s’est avéré une tragédie dans la tragédie. En plus, l’exil républicain a signifié une fuite de cerveaux qui ont beaucoup manqué par la suite. C’est curieux mais les travaux de mémoire sur la bataille de l’Ebre se sont centrés sur les montagnes de  Pàndols et Cavalls et ont laissé de côté le rôle de Móra, Flix ou Ascó. Nous avons essayé de monter à Móra un centre d’interprétation de la bataille de l’Ebre mais le projet a avorté faute de budget. C’est vraiment regrettable.

CC : Comment l’auriez-vous orienté ?

JL : Pour moi il y a quatre axes majeurs : le rôle incroyable des pontonniers installés au bord du fleuve et leur reconstruction constante et obstinée des ponts qui ont sauvé tant et tant de vies, celui des hôpitaux de campagne, celui des femmes, véritables héroïnes anonymes du conflit, et évidemment la destruction de la capitale, Móra, qui a payé un énorme tribut. Et puis je crois que j’aurais mis en grand la photo d’une maison que sa propriétaire n’a jamais voulu repeindre. Elle comporte deux inscriptions, le « No pasaran » et « Todos al refugio ». Tout un programme !

CC : Il nous reste à vous souhaiter que ce centre d’interprétation finisse par voir le jour ?

JL : Oui, j’espère que les générations futures pourront savoir tout ce qui s’est passé. Comprendre l’histoire, c’est essentiel pour se construire !

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