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LA DYNASTIE DES CABRERA

30 Sep LA DYNASTIE DES CABRERA

La Catalogne est riche de ces familles aristocratiques de ducs, de barons, de comtes et de vicomtes qui ont régné sur de larges pans de territoire, souvent grâce à des ressources naturelles particulières comme les Ducs de Cardona. Les Cabrera, pour leur part, n’ont eu pour eux que les vastes dimensions de leur territoire et leur situation géographique de carrefour. Pourtant, ils ont su devenir mieux qu’une dynastie, une légende.

En effet cette seigneurie a fonctionné pendant 900 ans, même si la branche aînée a cessé de régner en 1572 au profit de neveux. On peut presque la considérer comme un état dans l’État, les liens avec les Comtes de Barcelone se résumant à une lointaine vassalité. Elle recouvrait les deux tiers de la Selva mais aussi en partie la Garrotxa, l’Osona et la zone côtière de Blanes. Pour vous faire découvrir l’épopée de cette famille régnante, la Selva dispose d’une quarantaine d’éléments patrimoniaux, châteaux, remparts, ermitages, églises… qui se laissent effeuiller au fil de quatre routes thématiques hautes en couleurs, à vivre comme une plongée dans l’histoire : la route militaire, la route religieuse, la route administrative et la route commerciale. Vous allez tout savoir sur les seigneurs de Cabrera et au passage, comprendre un peu mieux la Catalogne médiévale, fer de lance de la lutte du monde occidental contre les musulmans pendant plus de deux siècles. Mais surtout, vous allez découvrir une magnifique région, sauvage et contrastée. Pour faire court, on pourrait dire que Hostalric fut leur capitale administrative, Breda leur capitale religieuse, Blanes leur capitale commerciale et Montsoriu leur centre militaire, ce qui indique, bien avant la lettre, une volonté de ne pas concentrer toutes leurs forces en un seul point, chose rare aux temps médiévaux. L’épopée de la famille est en soi une véritable chanson de geste – à la fin tragique, comme il se doit – avec toute une galerie de personnages pittoresques ! La lignée trouve son origine au château de Cabrera aujourd’hui disparu, qui se trouvait près d’Esquirol, dans l’Osona. Un de ses premiers seigneurs documenté se nommait Gausfred et règnait autour de 1002. On sait que son fils Guirau épousa Ermessenda de Montsoriu ce qui lui permit de dominer la vicomté de Girona. Dès lors rien n’arrêtera les Cabrera, du moins jusqu’en 1572…

Un système défensif de premier plan

La Selva est depuis la plus haute antiquité une terre de passage et un carrefour à la fois nord – sud et est – ouest, comme en attestent quelques vestiges néolithiques, ibères et romains. Cette situation géographique privilégiée lui a valu de contrôler à la fois la route de la France et celle de la mer, deux enjeux stratégiques de premier plan pour la circulation des biens et des personnes.  Le centre névralgique du dispositif de défense des vicomtes est le château de Montsoriu, une authentique merveille gothique définie par le chroniqueur des rois catalans, Bernat Desclot « comme le plus beau en ce monde ». Il se dresse sur une butte au cœur des forêts du Montseny, à 621 m d’altitude. Il fut la résidence la plus remarquable des Cabrera, notamment aux XIIIe et XIVe siècles, en pleine Renaissance, d’où la riche décoration de ses salles et l’élégance de sa cour d’armes qui contraste avec les formidables murs d’enceinte crénelés et hérissés de tours.  Ces murailles impressionnantes s’enroulent en spirale autour de l’ancienne tour de l’hommage, le donjon du château primitif. Pour accéder à cette forteresse, aujourd’hui restaurée, il faut marcher une quarantaine de minutes le long d’un chemin particulièrement escarpé. Dans les détails insolites, ne manquez pas l’énorme citerne qui assurait la survie des habitants. La première mention du château date de 1002 alors qu’il appartenait à Amat de Montsoriu, vicomte de Girona. Le Centre d’Interprétation de la Vicomté de Cabrera, situé au sein de l’édifice, vous racontera l’histoire assez incroyable de ces vicomtes qui ont donné à la Catalogne une série de grands serviteurs. Le héros incontesté de ce lignage est Bernat II, un des plus grands hommes du pays au XIVe siècle, premier conseiller et majordome du roi, amiral de la flotte catalane, maître et précepteur de l’héritier de la couronne, l’infant Joan, et également Commandant des armées. Un destin hors du commun, terminé par une exécution qui couronne la trajectoire d’une lignée unique. Malgré son caractère central et encaissé, on voit la mer depuis les remparts de Montsoriu qui répondent aux tours de Tossa, aux châteaux de Blanes et de Lloret de Mar, mais aussi à toute une série de tours de guet réparties sur toutes les buttes de ce vaste territoire sauvage et giboyeux. Inexpugnable, le château des Cabrera annonce la couleur : ici, on ne se rend pas ! De nombreux châteaux complètent et encadrent ce centre névralgique comme le château Anglès, le château de Vidreres, le château de Blanes, le château de Palafolls, le château de Montpalau, le château de Montclús, ou encore le château de Torelló. Ils dessinent une route passionnante. Situé à Hostalric, sur un ancien volcan, l’ancien château médiéval des Vicomtes de Cabrera faisait office de poste de contrôle sur le chemin royal, à mi-distance entre Girona et Barcelone, une situation à bien des égards idéale. Bien que le château ait été reconstruit pour devenir une forteresse au XVIIe siècle, l’enceinte médiévale, quasiment intacte, est entourée de remparts qui s’étendent sur 600 mètres, renflés de tours en parfait état dont la majestueuse tour des Frères. Montez jusqu’à sa terrasse, vous allez être émerveillés par le panorama d’autant que le tout semble littéralement sorti de la lave. Cette physionomie sombre est la caractéristique d’Hostalric. Au fil des décennies, sa situation géographique a fait de la ville  le centre naturel du pouvoir, bien plus accessible à cheval que Breda ou Montsoriu, campée sur l’ancienne Via Augusta, et bien à l’abri des attaques barbaresques parce que somme toute assez loin de la mer.

Hostalric, centre de gouvernance

Elle abritait le plus clair de la haute administration et le principal tribunal judiciaire du territoire ainsi que les agents placés au service des vicomtes, notamment en matière fiscale et notariale. Ils parcouraient l’ensemble du fief pour appliquer les décisions des suzerains et recouvrer l’impôt. Vous découvrirez au Centre d’Interprétation du Château d’autres personnages-clé comme le cosmographe et marchand Jaume Ferrer de Blanes, protagoniste du Traité de Torsadillas en 1494 par lequel le Portugal et l’Espagne se partageaient le monde. Aux heures les plus glorieuses de la Catalogne, au moment où la Méditerranée est qualifiée de « lac catalan », il y a toujours eu un Cabrera dans les sphères proches du pouvoir. Sur le plan religieux, les innombrables ermitages et églises du domaine des Cabrera se trouvaient de fait sous l’autorité du monastère de Breda, fondé en 1038 à l’initiative d’Ermessenda et de Guirau de Cabrera, et financé par les soins de la vicomté. Initialement rattaché à la puissante abbaye de Sant Cugat, il n’a pas tardé à se développer de façon autonome, englobant églises et ermitages, sans qu’il existe de trace probante d’une ingérence du monastère de tutelle dans la gestion locale, un bel exemple de subsidiarité. On peut encore admirer une partie du cloître et un incroyable retable baroque. Le clocher roman est une merveille. La cohabitation avec les ordres templiers et notamment les Hospitaliers de Sant Celoni a été marquée par une certaine harmonie et donc une parole partagée des pouvoirs temporel et spirituel. Enfin, sur le plan commercial, le port de Blanes s’impose comme base de très nombreux navigateurs qui font escale dans les principaux ports de la Méditerranée pour favoriser les échanges et ce d’autant que la petite ville portuaire deviendra la résidence des vicomtes au XVe siècle. Blanes garde de cette glorieuse période une magnifique fontaine, la Font Gòtica, et l’incroyable palais vicomtal avec son clocher roman et son sublime portail en ogive. Terre et mer ont  ainsi fait de la vicomté des Cabrera, pendant neuf siècles, une véritable principauté, autonome et prospère grâce aux revenus du bois, des vignes, des oliviers et du liège. Une vraie success story avant la lettre.

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