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LA SEU D’EGARA

04 Avr LA SEU D’EGARA

Au cœur de Terrassa, ville industrielle et moderniste, s’élève un étrange ensemble basilical de toute beauté, construit pendant l’âge d’or de l’époque épiscopale, entre le Ve et le VIIIe siècle. La Seu d’ègara ne ressemble à rien de connu.

Les premiers signes d’occupation de ce site singulier remontent à 3 000 ans car la bonne ville ibère d’Egosa (l’ancienne Terrassa) est déjà citée par Ptolémée au IIe siècle avant J-C ! Elle fut romanisée par Flavien Vespasien. De cette époque subsistent des restes d’éléments décoratifs comme des mosaïques, des silos, des puits, des dépôts ou des traces d’atrium (salle de réception) et d’impluvium (stockage des eaux de pluie). Il semble qu’aux premiers temps du christianisme, déjà, le site était la résidence de l’évêque, et à ce titre, promis à la grandeur !

Après la reconquête

La basilique à nef unique, dotée d’une abside en demi-cercle et de deux chapelles latérales, est ornée d’un pavement en mosaïque représentant une iconographie chrétienne, une alliance rare en occident, classique de l’art byzantin. Le baptistère, avec sa piscine carrée centrale surmontée d’un petit temple octogonal à colonnade, n’a rien des fonts baptismaux ultérieurs et évoque une immersion totale. Dès 450, c’est-à-dire au moment où l’église commence vraiment à se structurer, est fondé l’évêché d’ègara, un grand complexe architectural, conçu comme une petite cité céleste, organisé autour d’une cour centrale. L’ancienne basilique devient alors une cathédrale formée de trois nefs séparées par des rangées de colonnes, dans la plus pure tradition des temples gréco-romains. Ensuite sont érigées l’église funéraire de Sant Miquel, Santa Maria et l’église paroissiale de Sant Pere, elle aussi dotée de trois nefs et d’une abside trilobée. ll faut y ajouter le somptueux palais résidentiel de l’évêque. Un ensemble absolument colossal, qui veille sur les communautés monastiques, les morts, la population, et proclame le pouvoir des princes de l’église ! On date du VIe siècle les peintures murales uniques de l’abside Sainte Marie et de Saint Michel, ainsi que le retable mural de Sant Pere, des œuvres absolument uniques dans le panorama de l’art chrétien occidental, non seulement par leur précocité, il s’agit bien d’art paléochrétien, mais aussi par la beauté de leur facture. Comme dans toute la péninsule, l’histoire est en marche. Maures et Chrétiens se disputent la Catalogne. En 714, les Sarrasins démantèlent totalement les bâtiments. Hélas, lors de la Reconquête, l’évêché ne va retrouver ni sa puissance ni son lustre. Il aura donc connu son âge d’or avant la grande révolution esthétique du roman qui va embraser tout le pays et inspirer de grands bâtisseurs comme l’Abbé Oliba. Un cas unique. Bien qu’écartée de cette grande épopée nationale, au XIIe siècle, la Seu d’ègara accueille la communauté monastique de l’ordre de Saint Rulf. L’église Sainte Marie abrite les moines tandis que l’église Sant Pere se consacre aux missions paroissiales. Hélas, les deux églises voient leur volume réduit. Elles sont reconstruites telles que nous les voyons aujourd’hui selon les nouveaux canons définis par l’art roman. Ainsi l’église Sainte Marie est-elle adossée à l’ancienne abside, un nouveau transept voit le jour, ainsi qu’une nouvelle nef avec un déambulatoire et des arcatures aveugles. Au sud s’élève le premier cloître. Autrefois il jouxtait des dépendances aujourd’hui disparues. Sant Pere a conservé son chevet épiscopal auquel se sont rajoutés une nef unique et un transept plus court. L’ornementation est très riche : corniches, gargouilles, niches, bas-reliefs allégoriques, animaux fantastiques et motifs végétaux.

Un ensemble unique

L’ensemble conserve de très belles peintures romanes murales, dédiées au martyre de Thomas Becket, archevêque de Canterbury. Difficile d’imaginer que ce que l’on a sous les yeux soit moins grandiose que les bâtiments d’origine, tant la force de l’architecture est patente. L’ensemble, rentré malgré lui dans le rang des monuments romans auxquels il est antérieur de huit siècles (!), est désormais prêt à accueillir les changements esthétiques dont le gothique est porteur, notamment au niveau du mobilier. Les retables de belle facture sont l’œuvre de très grands peintres catalans du XIVe et du XVe comme Lluís Borrassa, Jaume Cirera ou Jaume Huguet, et représentent des épisodes de la Légende des Siècles, encyclopédie de l’hagiographie et inépuisables sources d’inspiration pour des générations de peintres et de sculpteurs de la Renaissance : scènes des vies de Saint Pierre, de Saint Abdon et Saint Sennen, de Saint Côme et de Saint Damien. La période moderne voit des aménagements, comme la création des retables de Sainte Marie et de la Vierge du Rosaire, de la chapelle de Saint Valentin, ou encore de la fontaine ornée de mosaïques de Santiago Pedrós, mais ils ne touchent pas à la structure de l’ensemble. Un lecteur averti en vaut deux, la Seu d’ègara ne se visite pas en coup de vent. Partout le regard est sollicité par une multitude de détails. La belle cathédrale paléochrétienne, entourée de ses dépendances sacrées et profanes est desservie par une vaste esplanade au dallage ornemental parfois recouvert d’herbe, d’où l’on admire la variété des clochers, des simples clochers murs à un imposant clocher octogonal. La présence des pins et des maisons, qui encerclent joliment l’endroit comme pour le protéger, rend les lieux profondément humains. Comme souvent, nous devons à l’intelligence et à l’activité infatigable du grand architecte et historien Josep Puig i Cadafalch, la prise de conscience de la valeur inestimable de cet ensemble architectural absolument unique en Europe, si bien que sa restauration a commencé dès la fin du XIXe siècle. Ce n’est pourtant qu’en 1988, il y a trente ans à peine, que les travaux se sont achevés. L’ensemble a rouvert ses portes en 1989. Il donne une vision absolument unique de la glorieuse époque épiscopale que connut la Catalogne entre le Ve et le VIIIe siècle et de la grandeur insolite de cet art chrétien ancien, pas encore affranchi de ses modèles antiques, résolument frappé au sceau de l’Orient. Un lien unique sur notre territoire entre le grand héritage romain et la première individualisation d’un art catalan, notamment roman.

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