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La Seu d’Urgell, au cœur de la légende

30 Sep La Seu d’Urgell, au cœur de la légende

Juste au sud des vallées andorranes, à l’ouest de la Cerdagne, la capitale de l’Alt Urgell, dominée par la splendide barrière minérale de la chaîne du Cadí, traversée par les eaux vives et rapides du Segre et de la Valira, offre la splendeur d’un patrimoine unique, lié à son destin épiscopal et à l’ancienneté de lettres de noblesse, qui remonte aux carolingiens.

L’arrivée par la Cerdagne, le long du Sègre, ou depuis l’Andorre, le long de la Valira, peut sembler riante et facile, tant les vallées sont belles avec leurs chapelles et leurs mas perchés sur les pitons. Pourtant, longtemps, la ville, excentrée, installée dans un cirque de montagnes loin des grands axes transversaux, a été privée de route carrossable, à vrai dire jusqu’en 1906 ! Il fallait en effet, au sud, percer les infranchissables gorges de Tres Ponts… Quant au train, s’il dessert La Pobla de Segur et Puigcerdà, il n’est tout simplement jamais arrivé jusqu’ici ! Et pourtant, malgré son éloignement relatif, La Seu d’Urgell est une ville qui compte. Une capitale de comarca dynamique qui n’a cessé de se réinventer. Ce statut est d’émblée confirmé par la beauté du centre ancien, marqué par une profusion d’édifices religieux et dominé par sa cathédrale. Capitale, en effet, La Seu d’Urgell l’est deux fois, dont une par la grâce de ses évêques, puisqu’ils ont été pendant des siècles, co-princes d’Andorre avec les souverains puis les dirigeants français, un héritage lointain du « pagus carolingien » initial, qui s’est maintenu officiellement jusqu’en 1993 et la première constitution de la Principauté, mais qui perdure toujours. Voilà qui a valu à la petite ville une notoriété internationale. D’ailleurs, en catalan « Seu d’Urgell » signifie siège du diocèse d’Urgell, et sa cathédrale, Santa Maria d’Urgell, vaut amplement le détour ! Elle constitua le chantier architectural majeur du XIIe siècle en Catalogne et l’apogée de l’art roman catalan. L’ensemble comprend la basilique, le cloître et le Musée diocésain. Si son origine remonte au XIIe siècle, le chantier de la cathédrale se poursuivit pendant l’époque moderne avec de nombreux ajouts qui ne suivaient plus les canons de l’art roman. Enfin, au début du XXe siècle, avec la volonté de restituer au temple la pureté de son architecture médiévale, Josep Puig i Cadafalch rédigea un projet de rénovation en plusieurs phases qui donnera à la cathédrale son aspect actuel. Il s’agit d’un monument unique et de grande importance, puisque c’est la seule cathédrale romane de Catalogne. L’intérieur est particulièrement sobre et dénudé et laisse libre cours à la beauté altière de la pierre. Ici repose Sant Ermengol, le grand évêque bâtisseur qui trouva la mort lors des travaux de construction d’un pont à l’endroit où se trouve aujourd’hui le hâmeau de Pont de Bar restant le personnage légendaire indissociable de l’histoire de la ville. Le cloitre adjacent, gracieux, doté de trois galeries romanes, présente de magnifiques chapiteaux aux motifs floraux et parfois figuratifs avec de belles sculptures humaines et animales. Il fait le lien avec une autre église, qui s’y adosse de l’autre côté, l’église Sant Miquel, romane elle aussi. Un ensemble d’une remarquable cohérence, surprenant pour une aussi petite communauté humaine. Juste devant la cathérale s’ouvre la Plaça del Olm, puis les galeries à arcades bourrées de charme de la rue principale, el Carrer Major, bordées de boutiques de toutes sortes, qui mènent jusqu’au palais épiscopal, un grand bâtiment de trois étages aux belles fenêtres gothiques. Dans les rues étroites circule une foule mêlée d’autochtones et de touristes. Au passage notez dans la pierre, trois vasques creusées de taille différente : ce sont les mesures de blé d’autrefois, intactes. C’est là, dans le dédale des ruelles médiévales, que commence la rue des chanoines (Carrer dels Canonges) avec Cal Roger, la maison du pèlerin couverte du coquillage symbolique de Saint Jacques de Compostelle, et le petit palais Ca L’Armenter, dont la présence de lunes sur la façade est à l’origine de la légende associant la maison à la figure de Benoit XII, le pape Luna. Malgré son caractère médiéval affirmé, et confirmé par un reste de remparts du côté de la Porte d’Andorre, La Seu d’Urgell n’a rien d’un musée, au contraire. Carmina, la boulangère, enfonce le clou : « J’adore ma ville. Vous savez les Romains sont passés par ici, on a subi les razzias des Sarrasins en 793, on a été attaqués par les Huguenots occitans, on a du faire face aux bandolers et même aux Français. En fait on a été sauvés par les évêques et les chanoines ! Alors quand on dit qu’on était loin de tout, je rigole ! Pendant des siècles, ce genre de considération n’a eu aucun sens, au contraire on était au cœur d’un carrefour au milieu des Pyrénées ! » On retrouve dans la bonhomie des commerçants, dans le nombre des petits restaurants et des terrasses de café, comme une atmosphère mêlée de commerce et de ruralité qui évoque les foires d’autrefois, une impression que confirme le marché, bihebdomadaire (les mercredis et les samedis), coloré et bruyant. Juste en face du marché, une énorme silhouette, écrasante, surprend. Il s’agit du séminaire conciliaire néo-roman qui évoque irrésistiblement une caserne et une manifestation de pouvoir plutôt qu’un édifice religieux. Construit entre 1852 et 1879 il avait la prétention de remplacer l’Université de Cervera ! La construction d’un bâtiment en U aussi colossal avait même nécessité l’aménagement d’une voie ferrée pour acheminer les pierres et la réouverture d’une carrière, pas moins… C’est dire si la Seu d’Urgell revêtait un sens symbolique fort ! Aujourd’hui, ce patrimoine religieux se diversifie. Installée dans un ancien couvent augustinien en ruine restauré à grand renfort de baies vitrées et de structures métalliques, la bibliothèque est digne de votre visite, tout comme l’église gothique Sant Domènec construite au XVe siècle. Dans la partie plus moderne de la ville, la promenade Joan Brudieu, avec sa triple rangée de platanes et sa fontaine, accueille toute une série de bâtiments officiels, notamment l’hôpital, qui font la part belle au modernisme et au noucentisme.

Plongée dans le vert

Il règne partout une sorte de tranquillité affairée qui donne envie de se promener, de s’adonner à l’errance, de pousser la porte des restaurants et des cafés. Une bonne inspiration car ici, la cuisine de montagne réserve de divines surprises ! Avec une mention spéciale pour les fromages et les yaourts. On peine à croire que ce destin laitier n’a guère que cent ans et qu’avant, ici, il y avait des vignes ! Le funeste phylloxéra et le génie du fondateur de la coopérative laitière du Cadí ont forcé le destin et changé l’horizon. Ce qui est magnifique, à La Seu d’Urgell, c’est que la nature est partout. Dans les prés ou paissent de paisibles vaches. Sur les sommets enneigés du Cadí qui barrent l’horizon et appellent le regard vers le ciel. En ville, au bord des deux rivières, qui furent longtemps les vrais axes de communication du moins vers l’aval. Près de la Valira, juste en face de l’auberge de jeunesse, s’élève dans le nuancier de verts et de bleus, une étrange réplique du cloître de la cathédrale, réalisée au XXe siècle. Les chapiteaux vous  y réservent quelques surprises puisqu’ils représentent Marx, Marylin Monroe, Staline, Franco ou encore Picasso ! Une vraie curiosité. « Il faut bien reconnaître qu’en 1992, les Jeux olympiques de Barcelone ont tout changé, quand on a accueilli les épreuves en eaux vives. Après les terribles inondations de 1982, c’était la désolation par ici, il fallait reconstruire et surtout endiguer, alors cette nouvelle vocation sportive, c’était une vraie chance » explique Ramon, ancien élu municipal. Grâce à la présence proche de deux magnifiques parcs naturels comme celui du Cadí Moixeró et celui de l’Alt Pirineu, les excursions proposées sont innombrables, qu’elles se fassent à pied, en marche nordique, en vélo, en VTT ou à cheval. La présence des eaux, autrefois domaine des raiers qui descendaient les troncs de bois jusqu’à l’Ebre, ouvre grands les bras aux sportifs en tout genre et aux passionnés de sports d’eaux vives, tandis que le parcours initialement conçu pour les épreuves de canoë kayak, le Rafting Park, constitue le terrain de jeu et d’entraînement privilégié des amoureux des eaux vives. Ils viennent de toute l’Europe et même de plus loin, et apportent un je-ne-sais-quoi de cosmopolite et de super-sportif qui dope l’atmosphère.

Bien sûr, en hiver, la neige est du voyage, et la Seu est idéalement située, à quelques kilomètres des stations de Cerdagne, à deux pas de celles de l’Andorre. C’est une base arrière formidable pour tous ceux qui aiment l’authenticité, bien à l’abri des grandes transhumances, les racines bien plantées dans la terre rude qu’ils survolent ski aux pieds. Mais jamais La Seu d’Urgell n’est plus belle qu’en automne, quand la montagne lui tresse une couronne d’or sombre, quand le soleil pâle enchante les après-midis et que l’attente impatiente, séculaire, de la première neige semble faire vibrer l’air frais et encourager le feu à s’élever droit et clair dans les cheminées. Bienvenue au cœur de l’Alt Urgell, au cœur des racines franques de la Catalogne.

 

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