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Le grenat catalan, Rouge sang

01 Déc Le grenat catalan, Rouge sang

Je suis ce joyau qui met les Catalans en joie ! Je suis le grenat catalan qui a choisi Perpignan comme écrin. Bien plus qu’une simple pierre précieuse, je suis passé au rang de symbole de l’héritage catalan et de spécialité artisanale unique en son genre. Je brille d’un rouge sang puissant. Monté en bijou selon un savoir-faire désormais protégé par une IG (indication géographique), je suis caractérisé par trois « secrets » de fabrication : le chaton clos, le grenat taillé sans culasse et le paillon. Une technique qui consiste à me conférer le plus bel éclat !

Stop, feu rouge ! Vous êtes « grillés » si vous ne me reconnaissez pas. Qui plus est si vous êtes Catalan ! Je suis le grenat de Perpignan. On dit de moi que j’agis sur le shakra racine, que je suis associé naturellement à la circulation sanguine. Circulons donc ensemble ! Il suffit d’emprunter le Pont Joffre en arrivant à Perpignan pour que vous tombiez sur moi. Je suis ce gigantesque caillou rond, délicatement posé sur les berges de la Têt. Un singulier théâtre, un bijou d’architecture contemporaine signé Jean Nouvel. Ma présence en entrée de ville ne doit évidemment rien au hasard. Je représente le grenat, le joyau de l’âme catalane, le bijou symbolique des Pyrénées-Orientales. Une pierre fine qui apporterait joie, force de vivre, énergie, courage et assurance. Que de vertus ! Ma trace est attestée en Pays Catalan dès le XIVe siècle. Je suis alors retrouvé par des experts sous la forme de médaillon reliquaire d’Elne. Aujourd’hui encore, je fais partie du trésor de la Cathédrale d’Elne. Au XVIIIe, on assiste à ma renaissance sous forme de couronne mariale de Notre Dame de la Victoire à Thuir. Je suis considéré comme pièce majeure, comme joyau exceptionnel grâce notamment à mon excellente qualité de façonnage.

Je viens d’ici mais surtout d’ailleurs…

Et pourtant, je suis obligé de vous décevoir. Au fond, je ne suis pas vraiment d’origine catalane. Si tant est que j’aie pu l’être un jour… Dès 1834, une étude gemmologique locale indique l’existence de grenats du côté de Caladroy dans les Fenouillèdes, de Feilluns ou du Costabonne. Des grenats « défectueux et pas susceptibles d’être polis », des gemmes impropres à la bijouterie. Aujourd’hui, le grenat que vous portez vient soit du Brésil, de Madagascar ou d’Inde. Et pour la taille, le travail se fait en Allemagne, à Idar-Oberstein, petite ville de Rhénanie dont l’activité principale est la taille des pierres précieuses. Celui qui s’est le mieux penché sur mon berceau s’appelle Laurent Fonquernie, il est historien de l’Art. Il m’a même consacré deux livres aux éditions Trabucaire. Pour lui, « c’est sous Napoléon III que les bijoutiers de Perpignan se spécialisent dans le bijou en grenat. En 1858, l’arrivée du train donne la possibilité aux représentants issus de « l’Entreprise Parisienne du Bijou » d’irriguer les bijouteries locales de produits finis ou d’apprêts : vis, tiges, anneaux, ressorts, estampes… Certains, perspicaces vont présenter des pierres déjà taillées et donner envie aux bijoutiers perpignanais de relancer une production locale que le progrès semblait vouloir faire disparaître. C’est le début de la spécialisation du montage exclusif des grenats sur or ». Quel intérêt alors de taper dans la caillasse du Canigó pour arracher de vulgaires grenats-cailloux ? De toute façon, on n’a jamais eu de lapidaires à Perpignan. Laurent Fonquernie a eu beau chercher des patentes dans les archives, il n’a jamais rien trouvé. Les grenats de cette époque étaient taillés à Saint-Claude dans le Jura pour être revendus par un grand négociant suisse ! Quoiqu’il en soit, j’apparais alors sous forme de bijou pour les riches : des croix badines énormes, des bracelets, des tiares. Ah, pour le coup c’était du lourd. Bien chargé de pierres, bien ampoulé, bien costaud. « A poc a poc », je me transforme en bijou de la femme catalane. Je me fond même avec l’actu. Imaginez : on me retrouve même sous forme de Comète de Halley ! Après avoir séduit les riches, il faut bien me revendre aux autres… J’épouse alors les lignes courbes et délicates de l’Art Nouveau. 

Un façonnage de niche unique et atypique

J’entre en période de finesse et de pureté. Je brille sur les corsages noirs des Catalanes. D’ailleurs plus la coiffe catalane disparaît, plus on met de la catalanité dans le bijou. Moi grenat, je deviens ainsi porteur d’identité, gage de Régionalisme, d’artisanat local. De sang et d’or, je ne suis pas sans rappeler « la senyera », le drapeau catalan à quatre bandes. Ma griffe catalane, je la tiens essentiellement de ma fabrication dite « taille rose » . Comprenez que je suis taillé plat sur la partie basse. Une technique déjà codifiée par un bijoutier en 1927 : « Le bijoutier catalan, messieurs, est spécialiste en son genre, il faut qu’il sache confectionner et construire entièrement à lui seul son bijou, c’est à dire qu’il ajuste, qu’il soude, sertisse et polisse la pièce qu’il a en main. Cette façon de faire oblige à des connaissances professionnelles très fortes et un savoir-faire très complet qu’il acquiert petit à petit par un apprentissage très long et très ardu. » Nous y sommes. De moi, grenat, on ne fait pas n’importe quoi ! C’est à ma sertissure que l’on s’attaque d’abord. L’or est fondu puis coulé dans une lingotière. Refroidi, il est martelé pour tester la malléabilité du métal. Le bijoutier commence par fabriquer un long fil étiré au laminoir à sertissure. L’une des faces reste plate, l’autre imprimée en relief d’un petit rebord qui servira de support à la pierre. Dès lors, il faudra me contourner, moi le grenat, pour former le chaton, le réceptacle. Et comme la lumière ne passe pas au travers de la pierre une fois sertie dans le chaton, il faudra déposer délicatement un paillon, une feuille d’argent de couleur rouge vif avant de me poser sur le filet et de me sertir. Le paillon, l’essentiel, l’élément majeur, le petit miroir sans lequel je ne serais rien… Grâce à lui, la lumière me traverse et se reflète à l’extérieur pour révéler la puissance et la beauté de ma couleur. Pour faire de moi un grenat-roi, il faut être non seulement passionné mais extrêmement minutieux et connaisseur. Aujourd’hui dans les Pyrénées-Orientales, ils sont une dizaine d’artisans de l’excellence à perpétuer ce savoir-faire.

Histoires de familles et d’héritage au cœur

En 1992, ils ont même décidé de s’organiser en « Confrérie du Grenat de Perpignan » pour me promouvoir, me défendre et continuer à ma fabriquer avec l’art et la manière. Il y a là les Laviose, les Bonafos les Creuzet-Romeu et les Gil et Jean à Perpignan, les Morales à Tautavel, les Pagès à Ille sur Têt, les Boix à Argelès sur Mer ou encore les Calvet à Prades. Pas un de ces bijoutiers experts en bijou grenat qui n’ait pas hérité de ce savoir-faire précieux qui se transmet de génération en génération, de père en fils. Je leur dois beaucoup, vous savez… Grâce à eux, le 23 novembre 2018, moi le grenat de Perpignan, j’ai décroché le fameux label IG d’indication géographique. C’est la première IG attribuée à des fabricants de bijoux ! Reconnaissance et fierté absolue. Le travail sur l’or, la fabrication du chaton, le montage, le sertissage et le poinçonnage sont désormais officiellement protégés de la concurrence et des contrefaçons. Et comme si cela ne suffisait pas, je suis choyé par l’Institut du Grenat depuis 2010. Un Institut chargé de faire l’inventaire photographique du bijou grenat et dont l’objectif est d’intégrer des circuits européens du bijou et du luxe. Un projet culturel atypique qui s’appuie sur une spécificité artisanale purement catalane ayant déjà de nombreuses réalisations à son actif dont des expositions mobiles autour de la mode et du bijou. Alors oui, autant vous dire que j’en rougis tous les jours un peu plus. Je brille, je « m’éclate » de tant d’éclat et d’impact sur les jeunes générations qui me ressortent de la boîte à bijoux de leurs grand-mères et qui m’offrent sous forme de pendentifs, de boucles d’oreille ou de bagues à leurs enfants. Je suis riche de vous tous qui me portez comme symbole du pays catalan. Entre tradition, patrimoine et héritage, moi grenat, je suis le flamboyant théâtre d’une histoire flamboyante et d’un authentique voyage de sang et d’or.

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