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LE VALLESPIR, L’ART ET LA MANIERE

09 Juil LE VALLESPIR, L’ART ET LA MANIERE

Fer forgé, bouchons en liège, couteaux de berger, piquets de vignes, tissus catalans, espadrilles, rousquilles, fromages ou charcuteries, le Vallespir sait tout faire. Dans l’excellence !

partir du Boulou, la plaine semble se resserrer autour de la rivière sous l’œil majestueux du Canigou, énorme, droit devant, et des derniers contreforts des Albères dont le velours sombre se raréfie autour de pics rocheux dentelés : Bienvenue en Vallespir, la vallée âpre. Une terre de savoir-faire ancestraux. âpre en effet que l’agriculture, si l’on excepte les cerisaies de Céret, a toujours été une activité de subsistance. Alors, les hommes d’ici ont trouvé leur richesse ailleurs, en sublimant ce que leur offrait la terre : le fer, l’eau, le liège, jusqu’à devenir un véritable centre industriel et artisanal et aujourd’hui, un conservatoire des savoir-faire en pleine transmission. Au commencement était le fer, extrait, déjà du temps des Romains, des mines de la vallée : Batère, la Pinouse, Els Menerots. Un fer si incroyablement pur qu’il est pratiquement inoxydable ! Au fil des siècles il a servi à fabriquer des armes, des balustrades, des couteaux… « Je rêve d’un centre d’interprétation de nos mines », explique Guy, ancien mineur. « Chaque fois que j’arrive à Arles sur Tech, je lève la tête et je cherche les wagonnets ! c’était une véritable épopée, la mine ». Et justement, si les mines se sont éteintes en 1991, la ferronnerie subsiste, déclinée sous une forme utilitaire mais aussi artistique, et donne même lieu à des Rencontres Internationales bi-annuelles très courues qui se déroulent, cette année, à l’air libre à Arles sur Tech ! La coutellerie, catalane bien sûr, avec le fameux couteau de berger légèrement recourbé, est aussi dignement représentée dans la vallée. Plus bas, autour du Boulou, de Maureillas et de Céret, la montagne est striée du beige clair des chênes lièges pelés : l’industrie bouchonnière a fait vivre nombre de familles au fil des décennies, et il reste encore deux grosses usines. Bien sûr le travail a changé, les bouchons sont parfois faits de poudre de liège agglomérée, on décline cette belle matière légère et douce pour l’ameublement, la maroquinerie et la décoration, mais l’activité est restée, et nombre de jeunes y trouvent un chemin de vie. « Voilà trois générations que nous faisons des bouchons, ce n’est pas rien ! Mon père levait le liège, moi je me suis contenté de faire marcher les machines, mais c’est quand même une façon de rester ici et de vivre de nos montagnes » affirme Gisèle, une cinquantaine d’années. Tout en haut, vers Prats-de Mollo et Saint Laurent de Cerdans, le XIXe siècle avait vu l’installation de manufactures de coton qui employaient une bonne partie de la population. Comme ailleurs, les métiers à tisser se sont tus, le travail à la tâche des femmes qui « montaient » les espadrilles s’est éteint, et même les derniers espardenyers ont depuis longtemps plié boutique.

Une économie de montagne

« J’ai appris à tresser les semelles de cordes, assise sur le seuil de la maison avec ma grand-tante. Ça lui a permis de survivre en tant que veuve, à l’époque » explique Janine. Pourtant… Pourtant à Saint Laurent de Cerdans, l’obstination de la famille Quinta a redonné vie à une ancienne fabrique et naissance aux fabuleuses Toiles du Soleil, des bayadères uniques, typiquement catalanes, qui sont vendues dans le monde entier sous des formes qui auraient stupéfié nos aïeux. Chaises-longues, lampes, coussins, jouets, sacs, se sont en effet emparés de ce qui était l’apanage du beau linge de table au point de devenir une tendance lourde des arts de la table et du design ! Juste à côté, l’atelier « Création Catalane » s’est installé dans une autre usine ancienne pour fabriquer, entièrement à la main, des modèles d’espadrilles décoiffants : espadrilles de mariée, ivoire et brodées de perles, espadrilles chics en noir et doré, « espantoufles » fourrées à la charentaise accompagnent l’incontournable vigatana dans un come-back vertigineux ! « Les gens sont demandeurs de modèles spéciaux, customisés. C’est très encourageant pour nous, parce que c’est sans limites » précise Céline, la gérante. Les deux ateliers et usine uniques en France et 100 % catalanes se visitent, sans oublier une petite halte shopping aux boutiques.

Culte de la douceur

En Vallespir on trouve même une des dernières briqueteries artisanales, la briqueterie Sainte Marcelle, inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco pour son savoir-faire qui obéit à des mesures strictes fixées depuis plusieurs siècles : 5 cm d’épaisseur par 44 cm de longueur sur 22 de largeur, soit la moitié d’une brique romaine pour le cayrou ! En Vallespir on aime la belle ouvrage ! Longtemps, les forêts ont dispensé le bois indispensable au charbon des forges catalanes mais aussi, l’excellent bois de châtaignier, particulièrement utilisé pour les piquets de vigne et particulièrement utile pour la tonnellerie. Terre d’élevage de brebis sur les maigres prairies des contreforts des Aspres et des flancs du Canigó au-dessus de Montferrer et de Corsavy, de vaches sur les versants ensoleillés qui entourent Serralongue ou Prats, de cochons, partout sur le territoire, le Vallespir a développé des savoir-faire remarquables en matière de fabrication de fromages et de charcuterie. Souvent, ce sont d’anciens néo-ruraux qui ont repris le flambeau de la tradition pour redonner excellence et lettres de noblesse aux produits de la vallée. à Arles sur Tech, l’heure est même à l’innovation diététique avec les yaourts sans lait, donc sans lactose, nés de la fermentation du riz ! « Les herbes de la montagne sont tellement parfumées à cause de l’ensoleillement qu’on en retrouve les parfums presque intacts dans le lait, c’est ce qui rend nos fromages inimitables », précise Antoine, éleveur et fabricant. Autre merveille gastronomique locale, la charcuterie, bien maigre et bien poivrée, que l’on mange ici extrêmement sèche, climat oblige. Chaque village a des charcutiers de choc, qui tous, ont leurs inconditionnels. Mention spéciale à Thibaut Gonzalez, installé à Ponteilla mais natif de Montferrer où il élève des petits porcs noirs nourris aux glands, producteurs d’une chair persillée incroyablement savoureuse, sans oublier Michel Nou à Prats de Mollo ou encore la boucherie des frères Coll à Arles sur Tech. évidemment ici on ne produit pas de vin, si ce n’est celui des vignes qui viennent lécher les premières maisons du Boulou, mais on produit de la bière, la bière de l’ours, une blonde développée à Prats de Mollo avec la bonne eau du Canigó ! Et ce n’est pas fini, car une terre aussi dure mérite bien un peu de douceur ! Les abeilles de la vallée produisent des miels artisanaux somptueux à acheter sans modération sur les marchés, et le printemps venu, le temps des cerises dicte sa loi. Partout fleurissent, au bord de la route, des stands de producteurs qui vendent leurs fruits : burlats gonflés à la belle couleur de grenat sombre, hâtives plus claires et surtout, à ne pas rater, la cerise moreau, ronde et presque noire, réservée aux locaux parce qu’elle ne tolère aucune manutention et aucun transport ! Pour des desserts plus sophistiqués, le gâteau roi du Vallespir, c’est bien sûr la rousquille artisanale, blanche et mœlleuse, telle qu’on la fabrique à Arles sur Tech et à Amélie les Bains. Si le brevet d’invention revient sans conteste à la famille Seguela (celle du célèbre publicitaire), les Vallespiriens ont tous choisi leur camp, et il y en a trois ! La rousquille Seguela, aujourd’hui Aubert Perez, celle de chez Pi-Roué, fabriquée dans le laboratoire familial par Anita, descendante des fondateurs, ou bien à Arles sur Tech, la rousquille non trouée et citronnée de chez Touron, autre vénérable famille du cru. « Pour moi, elles sont impossibles à départager. Ce que je vois c’est que les touristes en achètent et les font envoyer à leurs proches et que les gens d’ici n’imaginent pas un repas de fête sans. Ça mériterait vraiment une Indication Géographique Protégée », explique Jeannot, ancien boulanger. Bien sûr la vallée est devenue une source d’inspiration et un pays de Cocagne pour les artisans d’art, fabricants de vitraux, de bijoux, d’objets en fer forgé, céramique, graveurs, dont une quinzaine, se sont regroupés au sein du Pôle des Métiers d’art d’Arles sur Tech, le Moulin des Arts, où ils peuvent à la fois travailler et exposer leurs dernières œuvres. Tout près, les anciens métiers à tisser témoignent d’une transmission silencieuse. à Saint Roch à Céret, les artisans d’art se sont installés dans le cadre charmant d’une belle maison de pierres de taille, en plein centre-ville. Toutes ces activités manuelles héritées des anciens sont pratiquées par des jeunes, soucieux de garder la qualité de vie qu’ont connue leurs parents et grands-parents. La flamme a su se régénérer pour rester vive et droite et passer de mains en mains pour éclairer l’avenir de la vallée des ours.

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