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L’Eixample, le plan parfait

05 Déc L’Eixample, le plan parfait

C’est le quartier-modèle de Barcelone. Vu du ciel, l’Eixample est taillé sur mesure, littéralement « quadrillé » de joyaux architecturaux, d’avenues XXL et de séries d’îlots comme autant d’invitations à la découverte.

eixample4L’Eixample, un exemple ! L’Eixample, voilà un des districts de Barcelone, probablement le plus emblématique en raison de son plan urbanistique si singulier. Façon damier, l’Eixample englobe les quartiers dits de la Droite de l’Eixample, de la Gauche de l’Eixample, de Sant Antoni, de la Sagrada Familia et de Fort Pienc. Autant dire, un très grand quartier de 300 000 habitants. Pour faire simple, l’Eixample se déplie à l’est et à l’ouest du Passeig de Gràcia, l’artère la plus prestigieuse de la cité comtale, considérée comme les Champs-Elysées catalans ! Pour faire encore plus simple, l’Eixample signifie extension, élargissement, agrandissement. Et là, tout ce plan réticulaire (en forme de filet) s’éclaire. Il faut en effet remonter au XIXe siècle pour comprendre ce plan quadrillé, cette répétition sérielle et homogène d’îlots d’habitation. C’est à l’ingénieur Ildefons Cerdà (1815-1876) que l’on doit ce tracé quasi mathématique, devenu marque de fabrique de Barcelone. Au XIXe, Barcelone est encore encerclée de ses remparts médiévaux. Serrée, comprimée comme un pied bandé chinois, la ville crie à l’asphyxie, elle atteint une densité de population hallucinante de 890 habitants par hectare, contre 90 à Londres et 350 à Paris. La vieille ville sature, les habitants s’entassent dans des immeubles vétustes et insalubres de six étages. Face à la dégradation galopante de la qualité de vie, les habitants protestent et les murailles finiront par être démolies en 1854 sur ordre du Gouverneur. Barcelone doit enfin pouvoir respirer. Il faut l’agrandir, l’élargir et c’est Cerdà que l’on appelle à son chevet pour offrir l’oxygène nécessaire et l’extension vers la plaine. Son diagnostic est sans appel : la ville est « mesquine », inadaptée à une « nouvelle civilisation » caractérisée par l’introduction de l’énergie à vapeur dans l’industrie et les transports terrestres et maritimes. Cerdà veut plus de mobilité, plus de communicabilité pour accompagner ce tournant civilisationnel. Sa devise : urbaniser le rural, ruraliser l’urbain. ». Cerdà rêve d’une ville intégrale, égalitaire, il la veut humaniste, libre et donne la priorité au contenu, aux gens donc, par rapport au contenant. L’intimité du domicile est considérée comme une priorité absolue. Ainsi naît une trame à angle droit avec ses îlots d’habitation, vastes et carrés, tous de même dimension : 113 mètres sur 113 mètres, biseautés en leurs coins à 45 degrés. Tissage au cordeau. Mais toujours ce souci de Cerdà pour le bien-être et le bien-vivre des habitants. Les immeubles sont construits sur deux rangées et séparés par un espace vert, une grande cour intérieure grâce à laquelle tous les appartements, sans exception, reçoivent le soleil, la lumière naturelle, l’aération et la joie de vivre. Comme un mantra des mouvements hygiénistes de l’époque. Malgré tout, le plan Cerdà est accusé d’être trop monotone, trop uniforme, trop rationaliste. Et pourtant convaincant et parfaitement adapté à la circulation avec ses grandes artères larges de 20 mètres minimum jusqu’à 60 mètres pour certaines ! Barcelone respire et Cerdà sera non seulement porté aux nues mais aussi régulièrement commémoré comme en 2009-2010, où l’année lui était consacrée. Le plan Cerdà, c’est aujourd’hui encore cet échiquier géant, cet équilibre piétons-voitures, ces trottoirs généreusement bordés d’arbres, cette alternance des rues à sens unique, ces grandes avenues traversantes, ces passages et ces promenades, ces places cachées, ces croisements des rues en pans coupés où se font les livraisons sans gêner le flux de circulation et sans perturber la visibilité, ces places, ces parcs, ces façades de tous les styles et leurs balcons, de très beaux portails entourés de boutiques… Sans compter ces vues aux perspectives époustouflantes depuis les hauteurs de Montjuïc ou du Tibidabo.

Une nomenclature des rues… très catalane !

Le plan Cerdà ? Une idée quasi géniale. L’Eixample ? Un quartier au visage passé par une séance de chirurgie esthétique d’une précision absolue ! Encore fallait-il baptiser les rues de ce quartier. Comme à New York, où l’on retrouve un plan en damier similaire, on aurait pu se contenter de leur attribuer des chiffres… Mais non. Vous vous demandez pourquoi vous empruntez les interminables Carrer Arago, Valencia, Mallorca, Rossello, Corsega, Sardenya, Napols… ? Tous des noms de rue qui font référence aux territoires conquis par la Couronne d’Aragon sous Jaume I au XIIIe siècle. Et les carrer de les Corts Catalanes, Diputacio, Consell de Cent ? Tous dédiés aux institutions catalanes. Idem pour les carrer Pau Claris, Roger de Lluria, Roger de Flor, Granados, Albeniz, etc… Hommages aux personnages célèbres catalans. Avec cette nomenclature confiée à l’historien catalaniste Victor Balaguer, on retrouve ainsi dans l’Eixample un condensé d’histoire de la Catalogne. Ce parti pris a évidemment subi quelques remaniements sous la dictature de Primo de Rivera en 1923. Certains noms de rues ont de fait été débaptisés et substitués par d’autres noms évoquant l’histoire espagnole. Même opération durant la Guerre Civile, en 1939, les noms de rues furent encore modifiés… et 60 d’entre eux furent rétablis, et retraduits en catalan après la mort de Franco.

eixample3Myriade d’édifices modernistes

C’est en tout cas dans cet Eixample chargé d’histoire que trois des plus grands architectes catalans, Gaudí, Domenech i Montaner et Puig i Cadafalch ont laissé leur plus belle empreinte. Comme pour briser cette monotonie urbaine dont était accusé le plan Cerdà, ces trois-là ont laissé libre cours à leur inspiration. Et aujourd’hui, c’est dans l’Eixample que l’on trouve le plus grand condensé de joyaux d’architecture moderniste. Trois d’entre eux sont même inscrits sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO : la Pedrera, la Sagrada Familia et la Casa Batllo. Un trio d’édifices signé Antoni Gaudí. Disséminés de-ci de-là, les édifices modernistes font le bonheur de ce quartier et attirent de nombreux visiteurs. Rien que sur le Passeig de Gracia, on peut admirer la Casa Amatller signée Domenech i Montaner. Maison d’un riche chocolatier, elle abrite dans sa cour intérieure un sublime salon de thé-chocolaterie. Ne manquez pas le chocolat bien épais à la tasse ! Mitoyenne, la célèbre Casa Batllo de Gaudí, sa façade aux formes organiques, ses balcons inspirés de la nature et sa toiture recouverte de céramique en écailles. Un peu plus bas, la Casa Lleo Morera que l’on doit à Domenech i Montaner. C’est à lui que l’on doit également et surtout l’Hospital de Sant Pau, l’ensemble architectural moderniste le plus important d’Europe ! Toujours dans l’Eixample, mais cette fois près de la Sagrada Familia, il a été construit entre 1902 et 1930. Plus qu’un hôpital, un bijou, une véritable ville dans la ville, une oasis de repos et de convalescence spectaculaire et de toute beauté. Par son esprit innovant, sa richesse architecturale, et la philosophie qui animait le lieu, cet ensemble totalement hors du commun est inscrit depuis 1997 au Patrimoine Mondial de l’Humanité par l’UNESCO. Et comme ça, partout dans l’Eixample, l’esprit créatif, novateur s’invite. Au gré des avenues, par surprise, ces édifices prennent le visiteur par surprise. Sur la Rambla de Catalunya, en montant de la Plaça Catalunya, des maisons de toute beauté attirent le regard. A commencer par la Casa Pia Batllo de Josep Vilaseca avec ses tours et son mirador. Vient ensuite la Casa Heribert i Pons avec ses sculptures, puis la Casa Climent Arola et la Casa Fargas, la Casa Dolors Calm, la Casa Juncosa, la Casa Manuel Verdu, la Casa Domenech i Estapa et enfin la Casa Serra, signée du génial Puig i Cadafalch. Une enfilade de pépites architecturales aux balcons de fer forgé, aux marquises de rêve, aux encorbellements somptueux… Sans compter les palais comme la Palau Macaya sur le Passeig Sant Joan, le Palau del Barr de Quadras (Diagonal 373), la Palau Robert (Passeig de Gracia 107), le Palau Montaner (Mallorca 278), le Palau Casades (Mallorca 283)… Levez-les yeux ! Partout dans l’Eixample, vous serez séduits par l’imagination des architectes. On ne manquera d’ailleurs pas d’admirer la Fondation Tàpies au 255 carrer Arago, considérée comme une des premières œuvres modernistes construite à Barcelone. Un édifice industriel en briques rouges aux formes de palais. C’est ici que depuis 1990, les œuvres du peintre Tàpies ont élu domicile. Sur le toit, un singulier nuage de fil de fer…

eixample2Coups de cœur insolites 

Tellement grand, tellement riche, le district de l’Eixample relève de l’encyclopédie architecturale. Sur ce damier géant, nous avancerons deux pions qui nous paraissent révéler au mieux la diversité de l’Eixample… Un « roi » tout d’abord : le Passatge de Permanyer. Une sorte d’anomalie dans le quadrillage, un passage à ciel ouvert qui relie la rue Pau Claris à Roger de Lluria, une petite Angleterre insoupçonnée constituée de vingt maisonnettes avec leur jardinet. Une véritable carte postale à découvrir absolument ! Avançons maintenant une « tour » : celle qui se situe dans les Jardins de la Torre de les Aigües. Il s’agit là d’un réservoir d’eau sous forme de tour qui trône au milieu de ces fameux jardins cachés au milieu des îlots de l’Eixample. Invisible depuis la rue, cette cour intérieure est l’une des premières que Cerdà avait imaginée pour l’Eixample. Aujourd’hui, on parle d’elle comme de l’Eixample Beach ! Une tour, une piscine à ses pieds, du sable, des magnolias… Une surprenante oasis de bonheur en plein cœur du quartier. On y accède hiver comme été par une sorte de tunnel. Invitation à la découverte, l’Eixample regorge de trésors. Vu du ciel, ce district-échiquier joue les attrape-rétine. Vu de la rue, il éblouit instantanément. Mais là où l’Eixample est encore plus fort, c’est qu’il cache encore autant de pépites dans ses 48 cours et jardins cachés. Echec et mat garanti. Pas de parade possible, vous succomberez !

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