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Les Castells : toujours plus haut

02 Avr Les Castells : toujours plus haut

Au même titre que la Sardane, les Gegants, Pau Casals ou Miró, les castells sont devenus un symbole transcendant de catalanité, surtout depuis leur inscription, en 2010 au patrimoine immatériel de l’Unesco.

Il y a presque trente ans, par la grâce de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’été de Barcelone, le monde entier découvrait sur son petit écran d’étranges pyramides humaines montées en musique, vertigineuses et spectaculaires, les castells, c’est-à-dire les châteaux. Dans le territoire de leur naissance en effet, les collines sont hérissées de citadelles et de tours de défense qui rappellent la lutte âpre et longue entre Musulmans et Catholiques, d’où ce choix sémantique pour désigner l’envie de s’élever. Plus prosaïquement, les castells semblent être une évolution sophistiquée des « muixerangues » valenciennes qui voyaient se succéder épisodes de danse et tours humaines notamment pendant les processions en l’honneur de la Vierge de la Santé (Mare de Deu de la Salut).

Officiellement universels

Toujours est-il que cette pratique n’a pas tardé à embraser le sud de la Catalogne au point d’en devenir l’expression identitaire privilégiée au même titre par exemple, que la sardane. Le 10 novembre 2010, après un long cheminement administratif, la délégation catalane d’inscription des castells sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco, dirigée par Ernest Benach, alors premier ministre, Joan Manuel Tresseras conseiller à la culture et Miquel Botella président de l’entité coordinatrice des colles castelleres assistait à la réunion décisive à Nairobi au Kenya. La candidature portée à bout de bras par le Centre de Promotion de la Culture Populaire et de la Tradition catalane de la Generalitat de Catalogne, la Revue « Castells » et le Centre Unesco de Catalogne était enfin couronnée. Avec cette distinction, le monde casteller accédait à une médiatisation mondiale dont les balbutiements avaient eu lieu à Valls, épicentre incontesté en 2007, lors de la première « Nit de Castells ». Une déclaration de soutien de tous les groupes politiques en présence à la Generalitat, puis du Consejo del Patrimonio Historico (où siègent les 17 autonomies de l’Etat espagnol) avaient alors dopé le projet : une marque d’union déterminante qui a donc fini par emporter le vote du jury. Désormais, la pratique des castells est protégée : toutes les administrations sont priées de veiller sur la santé de cette pratique et sur sa transmission. « C’est à partir de là qu’on a pu décliner nos projets : la route des castells avec le point zéro à Valls, la préfiguration du musée du castell, toujours à Valls, pour donner un caractère plus institutionnel, un cadre d’évolution aussi à notre monde.

Toujours plus haut

Nous nous situons à mi-chemin entre le culturel et le sportif, un peu comme la pelote basque. Mais notre force absolue c’est qu’il faut de tout pour monter un castell, des petits des grands, des maigres, des gros, des enfants, des adolescents et des adultes. Les castells délivrent un message puissant, je crois que c’est un des secrets de leur séduction » s’enflamme Elisabet, journaliste et castellera depuis vingt ans. Disons-le d’emblée, le monde casteller est en pleine forme avec 12000 castellers recensés et plus de 100 colles (c’est le nom que l’on donne aux groupes comme pour les sardanistes ou les vendangeurs) réparties non seulement dans le principat mais aussi sur d’autres terres catalanes.  Depuis une trentaine d’années en effet, ce monde d’hommes a connu une véritable révolution avec l’arrivée des femmes dans les colles, sans doute séduites avant tout par la philosophie des castells qui glorifient le travail en équipe, le sens de l’effort et le dépassement de soi. « Je suis frappé par le parallèle avec la sardane qui réalise à l’horizontale ce que réussit le castell à la verticale, mais aussi par la dimension d’exploit que comporte cette dernière pratique.

Incontournables

L’élévation acrobatique des uns n’est possible que parce qu’à la base tout un chacun pousse et tient. C’est une véritable leçon de vie en société » explique Jordi, philosophe. Il faut dire que le castell vient de loin. C’est à l’Arboç, le village de la Giralda catalane, que le mot a été forgé en 1790 ! Très vite, les colles se forment, et souvent, on en trouve deux voire trois par village. Sans surprise elles sont aussi l’expression ludique de corporations existantes comme à Valls les « Pagesos » et les « Menestrals » ou à Tarragone, les « Pagesos » et les « Pescadors ». Union sacrée et démonstration de force et d’adresse vont de pair comme dans tous les sports. Les castells canalisent les rivalités et leur permettent de les surmonter. Historiquement, les périodes d’expansion et de déclin des castells correspondent aux grandes dates de l’histoire catalane. Avec une période dorée au début de la révolution industrielle, dans la deuxième partie du XIXe siècle, un recul au moment du phylloxéra et de l’exode rural, une récupération immédiate de la part de l’état franquiste qui exprime à cet égard une volonté expresse de soutien, puis, à partir de la transition démocratique, une phase ascendante qui ne s’est toujours pas démentie. « Il faut comprendre que le franquisme avait tout intérêt à récupérer et à codifier les expressions traditionnelles qui lui paraissaient porteuses d’identité catalane et de subversion. Dans les années 60, elles ont même favorisé la création du Grand Trophée Jorba-Preciados qui a eu lieu en 1964, 1965 et 1966 » raconte Renada, historienne. à partir des années 1980, tout s’accélère et après les Jeux Olympiques, les castells ne sont plus considérés comme la tradition du Tarragonais et du sud de la Catalogne : ils ont maintenant une aura catalane globale qui transcende les clivages provinciaux anciens au point de susciter des vocations en Catalogne-nord où l’on dénombre aujourd’hui trois colles. Comme les gegants ou la sardane, les castells sont désormais incontournables dans toute fête catalane qui se respecte avec leur lot de ritualisations parfois mystérieuses. Le costume d’abord, à savoir la chemise à manches longues, la faixa (ceinture) et le foulard mais aussi les figures complexes déclinées en pilars (piliers) et torres (tour), le rôle exact de chacun dans la pyramide et la musique particulière des gralles et des tambours. La télévision catalane TV3 consacre une matinée par semaine aux castells qui, comme tout sport ont leur saison, leurs concours, leurs finales et surtout leur public, fidèle et passionné qui exulte lorsque l’Enxaneta (ou la figuereta), c’est-à-dire l’enfant qui grimpe tout en haut de la pyramide lève le bras et valide ainsi la figure proposée. C’est sans doute cet enracinement indéniable, ce caractère intergénérationnel, cette transmission orale d’une ritualisation complexe et plus encore peut-être les valeurs d’entraide et de sublimation dont ils sont porteurs qui ont valu aux castells leur couronnement en tant qu’expression du patrimoine de l’humanité. Une fois encore, la Catalogne a su transmettre au monde un peu de son âme.

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