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Les Garrigues, Terres de mémoire

05 Déc Les Garrigues, Terres de mémoire

Le paysage des Garrigues est aride et grandiose. Même avec la lumière pâle et le froid vif du début de l’hiver, il semble parler de chaleur comme si tant de soleil absorbé le marquait d’un souvenir indélébile.

Ses rivières, dont la plus importante est le Set, (la soif, tout un programme), sont d’ailleurs le plus souvent à sec ou réduites à un maigre filet d’eau. Dans ce monde minéral, les villages ont pris la couleur des murettes qui séparent les parcelles où règnent sans partage oliviers et amandiers, un temps défiés par la vigne, au nord de la comarca. Partout, la pierre sèche enveloppe, dessine, rehausse cabanes, abreuvoirs, réservoirs d’eau et propriétés, tressant de son écriture serrée de belles arabesques. La véritable héroïne des Garrigues, c’est la petite olive Arbequina, dont la légende veut qu’elle ait été ramenée de Palestine par le Duc de Medinaceli, descendant des puissants ducs de Cardona, au XVIIe siècle. En ce début d’hiver, la cueillette des olives ultra-mûres a commencé. Dans les champs, on s’active pour secouer les arbres et recueillir le précieux fruit dans de grands filets étendus sur le sol. Des gestes ancestraux, collectifs, qui poursuivent leur chorégraphie tranquille dans les nombreux moulins à huile encore en fonction ou bien transformés en centres d’interprétation ou en musées comme à la Granadella, à la pobla de Cervòles, ou à L’Espluga Calva. Ici la terre saigne un sang vert et épais qui parfume la vie et rythme le travail des hommes. « Ici, l’huile d’olive est la vraie richesse. Quand j’étais petite, chez nous, dans le rebost (garde-manger) il y avait une énorme jarre de céramique. Ma grand-mère y prenait chaque jour une bonne louche d’huile. On savait que c’était un peu comme le pain, vraiment sacré ! » explique Cristina, restauratrice à la Granadella. Sur les collines, au cœur des vieux villages, se dressent des sentinelles têtues, souvent à l’état de ruines, des dizaines de châteaux dont chaque pierre se souvient du tumulte de la reconquête, quand ces terres occidentales faisaient l’objet d’incessantes escarmouches entre les musulmans du califat et les princes chrétiens. Mention spéciale pour le château de La Floresta, gothique et renaissant, ainsi que son sublime plafond à caissons du XVIe siècle. à ne pas manquer non plus, celui d’Albagès du XIIe siècle, où logeait l’administrateur du monastère de Poblet tout proche, avec sa belle fenêtre géminée, ou encore d’Arbeca. Celui de l’Espluga Calba était le point de rencontre de l’Ordre de Jérusalem. Il possède une magnifique cour d’armes et abrite un joli musée de la paysannerie. Partout, ces vigies racontent la grande histoire ! « Je dis toujours que les Garrigues sont un peu comme un grand bas-relief : tout est à lire dans la pierre, des grottes des hommes de la préhistoire à la construction du canal d’Urgell. Nous n’avons pas de très grands monuments, pas de grands fleuves, pas de hautes montagnes, mais une identité minérale. Pour rien au monde je ne quitterais ce pays » dit Pere en nous vendant l’huile de son agro-boutique. Ce que Pere ne dit pas, c’est la beauté des églises, pour la plupart baroques, et de leur mobilier, comme la vierge à l’enfant de Castelldans (XVe) ou l’orgue baroque de la Pobla de Cèrvoles, l’esprit roman intact de l’église de Fulleda avec son écu des moines de la chartreuse de la Scala Dei ou les peintures, romanes aussi, de Vinaixa. L’église de Granadella possède de telles proportions qu’on la surnomme « la cathédrale des Garrigues » et celle de Tarrès surprend par son clocher hexagonal. Certains villages, comme Juneda, une ancienne ville close, ont gardé leurs rues à arcades et leurs belles maisons seigneuriales. Le mieux, dans cette comarca somme toute assez exigüe, c’est de passer d’un village à l’autre, au gré de votre inspiration. La capitale, Les Borges Blanques tient son rang grâce à la place de la Constitution, une belle place renaissante, majestueuse et sobre, et au Passeig del Terrall, orné de deux grands bassins que sillonnent des cygnes et des arbres vénérables. Étrangement présents dans la mémoire respectueuse des habitants, un énorme pressoir ancien, une stèle en hommage aux paysans et une autre aux victimes du camp de Mauthausen : la grande et la petite histoire, plus fortes sans doute, d’être ainsi mêlées.

L’eau de la vie

« Les Borges Blanques c’est d’abord un gros village rural, on n’y vit pas de façon très différente du temps de nos grands-parents ou arrière-grands-parents » souligne Manel qui retape un ancien mas pour en faire un gîte rural. Quand on n’a pas de grande rivière, en milieu méditerranéen, la réponse est presque toujours la même depuis que les Babyloniens ont enseigné au monde l’art de l’irrigation : construire un canal. Dans Les Garrigues, le projet est presque aussi vieux que la Catalogne puisque la première tentative date de Pere III le Cérémonieux ! Il faudra quand même attendre presque quatre siècles de plus, pour qu’en 1843, soit enfin creusé le grand canal de 144 km, à grands renforts de magnifiques ouvrages d’ingénierie, rendus indispensables par le dénivelé : aqueducs, siphons, cascades et écluses se succèdent et génèrent même par endroits de l’énergie électrique. à la hauteur des Borges Blanques, neuf cascades permettent de briser quelque peu l’élan et donc la rapidité des eaux. Parfois, le canal dessine de grands bassins. Le longer à pied ou en vélo est une des plus belles promenades qui soit pour respirer la tranquillité de la nature et profiter de paysages. « En fait, on doit à l’Exposition Universelle de Paris de 1855, l’inspiration qui a poussé nos ingénieurs à aménager ce canal, notamment avec ses ouvrages métalliques hors normes comme les écluses » commente Àngel qui propose des itinéraires en vélo à la carte en fonction de vos envies et de vos capacités physiques. Près de l’eau apparaissent vergers et maraîchages, comme une ligne de vie verte et bleue, qui nervurent le territoire. Il suffit de se laisser aller au fil des chemins et l’enchantement agit. Autres curiosités locales, sur cet axe qui relie Tarragone aux Pyrénées, les puits à glace de Juneda et surtout celui de La Floresta avec sa coupole conique, témoignent de la lutte incessante des hommes dans l’anticipation des saisons. Bien sûr, comme partout dans ce sud de la Catalogne qui aime tant le vin, les caves viticoles sont de véritables œuvres d’art modernistes. C’est notamment le cas à El Soleràs où le grand Cèsar Martinell a dessiné une merveille. Ici, c’est le règne de l’appellation Costers del Segre, des vins fins et parfumés plébicités par le public.

Les racines du temps

Il est pourtant une merveille que les Garrigues sont les seules à posséder : les peintures rupestres du Cogul. Des scènes de danse magnifiques, impliquant une quarantaine de personnages de styles différents, parfois peints, parfois juste tracés, parfois encore aux contours gravés, puis surlignés en noir et rouge. Les scènes représentent des animaux (taureaux, chèvres, cerfs), des chasseurs et surtout, fait unique, une dizaine de femmes dansant autour d’un homme nu, un ensemble d’une modernité qui émeut autant qu’elle surprend. à quelques encablures figurent aussi des inscriptions ibères et romanes, car les gisements ibères sont aussi une marque comme à Els Vilars, une cité fortifiée particulièrement bien conservée. Un peu partout, de petits restaurants de bord de route ou de cœur de village déclinent les spécialités locales, bon enfant et généreuses comme les gens d’ici : « l’olla barrejada » avec de la volaille, du porc, de la charcuterie et tous les légumes du jardin, les escargots mijotés à l’aïoli, la ventrèche aux haricots secs, le tout est servis avec un pain local, fait avec des farines du cru et de l’huile d’olive, appelé « pa de ronyó ». Il faut croire qu’en Catalogne comme ailleurs, les grands esprits se rencontrent puisque le dessert local, appelé « orelletes » est le fidèle jumeau de nos bunyetes roussillonnaises ! Curieusement, quand on quitte Les Garrigues, l’impression d’aridité a disparu, dissipée par mille et une merveilles à voir, la gentillesse de l’accueil et le partage tranquille de la convivialité. Le plus beau trésor des Garrigues.

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