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LES MONTAGNES DE PRADES, TOUT UN PAYS

01 Avr LES MONTAGNES DE PRADES, TOUT UN PAYS

On y pénètre par des petites routes sinueuses qui offrent des vues magnifiques sur la plaine et sur la mer et épousent souvent le tracé de cours d’eau tumultueux, jalonnés de marmites, de cascades et de gouffres profonds. Si le plus clair du territoire est dépeuplé et dénué de constructions humaines, de nombreux villages jalonnent toutefois ces paysages, tantôt blottis au bord d’une rivière, tantôt juchés sur un piton ou une falaise, et tout ici, invite à se laisser porter de l’un à l’autre en franchissant les cols qui se succèdent tranquillement. Même si le point culminant n’excède pas 1 200 m d’altitude, l’impression de suspension est réelle et troublante. Si vous êtes adepte de la marche tranquille et de la découverte en voiture, cet itinéraire est fait pour vous. Si vous arrivez du nord, le plus simple est d’entrer par la Conca de Barberà. Impossible de passer à côté du sublime monastère de Poblet ou de la ville légendaire de Montblanc. Mention spéciale pour l’Espluga de Francolí où vous attendent trois merveilles, le musée du monde rural, une plongée dans la vie dure de nos arrière-grands-parents, les grottes préhistoriques les plus longues d’Europe, servies par une scénographie passionnante et ludique et la cave coopérative, une magnifique cathédrale du vin signée César Martinell. Ici, il y a tant et tant de choses à voir qu’il faut trancher ! Traverser par exemple la beauté de la montagne jusqu’à Capafonts, une beauté émaillée d’ermitages isolés qui semblent surgir de la pierre. Quelques vignes constellées d’amandiers aux troncs tourmentés, quelques oliveraies, mordent sur le règne absolu des pins et des yeuses. Selon Jordi, en charge du tourisme au Consell Comarcal du Baix Camp, la montagne est aujourd’hui beaucoup moins boisée qu’à l’origine, victime d’une surexploitation forestière intensive, notamment au XIXe siècle. Surmonté d’une barrière rocheuse impressionnante qui semble avoir adopté les couleurs de la Catalogne, jaune clair pour la roche supérieure, rose profond pour la roche la plus basse, Capafonts se soumet à la hauteur insolite de son clocher et aux caprices du torrent Brugent qui sculpte littéralement la colline et dicte l’emplacement des maisons. Ne ratez pas son four à pain, intact depuis le XIIIe siècle, littéralement creusé dans la roche. Il est resté en activité jusqu’en 1985 ! Nom du village oblige (Capafonts signifie source des fontaines), l’eau est partout et dément l’apparente sécheresse d’un paysage qui n’est pas sans rappeler le charme des Corbières. Jordi, nous le confirme « Je suis de Lleida mais quand j’étais petit, ma grand-mère m’emmenait tous les étés dans les montagnes de Prades, elle considérait que c’était bon pour la santé ! ». Vers l’ouest, le paysage se minéralise jusqu’à donner l’incroyable faille de la Febró : c’est comme si un couteau géant s’était abattu sur la roche et l’avait taillée à vif sur 250 m de longueur et 30 de profondeur. Vertigineux.

Des pierres au cœur des pierres

Les montagnes de Prades, nous le verrons, sont un Eldorado pour les spéléologues et les fous d’escalade. Au sud, cette faille débouche sur La Mussara (en arabe, « la promenade »), un hameau composé de huit maisons en ruines jouxté d’un bassin de rétention d’eau. Selon Cesca, rencontrée juste devant le bassin, celui-ci valut à ses habitants d’être surnommés « ranes » (grenouilles) pendant des générations ! « Vous savez ici c’est tellement isolé, que dans le Baix Camp, personne ne tombe des nues ou de la lune, mais bien de la Mussara ! ». Il faut dire qu’avec cette impression diffuse et persistante d’infiniment petit dans l’immensité du paysage, les montagnes de Prades ont quelque chose de lunaire. Quelques lacets encore, quelques émerveillements à la sortie d’un virage ouvrant sur le cirque des montagnes, et plus à l’ouest encore vous attend un choc esthétique, le village de Siurana, juché sur sa falaise ocre, bercé par le miroitement des eaux de son lac artificiel, énorme et incongru dans ce paysage résolument aride. Une très belle église romane répond aux ruines encore impressionnantes de l’énorme château, une casbah autrefois construite par les Arabes sur ces terres âprement disputées. On dit que sur la falaise, le cheval de la reine Abdelazia, qui sauta dans le vide avec sa monture à l’arrivée des croisés de la Reconquête, a laissé la marque de son sabot. Le belvédère a ainsi pris le nom de « balcon de la reine morte », comme si le temps de Siurana appartenait pour toujours à sa légende. Le poète Josep Carner n’écrivait-il pas que Siurana n’avait « pas même le regret du désir perdu » ? Ici, les oliviers sont si gorgés de soleil, si ivres de lumière, qu’ils donnent naissance à la meilleure huile de Catalogne, un or vert sombre, épais et odorant, la dénomination d’origine Siurana. Au milieu des amandiers, quelques noisetiers penchent la tête, promesses de mendiants et de délices méditerranéens. Soudain, à droite de la route, une étrange silhouette en partie désossée annonce l’ancienne chartreuse de l’Escaladei fondée par Alphonse le Sage en 1163. Entre deux arches effondrées se dresse encore la beauté d’un fronton baroque aux niches étrangement peuplées de statues intactes. La fontaine du cloître a étrangement survécu au désastre. Si les herbes folles dictent leur loi, elles n’ont pas encore effacé le dessin minutieux des petits jardins privés des Chartreux et de leurs modestes cellules. Juste derrière ces constructions humaines dont le temps et la bêtise des hommes ont fini par avoir raison, s’élève une formidable falaise, un énorme rempart minéral qui veille sur les vignes et impose son éternité tranquille.

Une montagne vivante

Ici sourd de la terre sèche, un incroyable nectar, vendu aux Caves de Scala Dei, un peu plus loin. L’occasion d’admirer un bel ensemble d’architecture rurale, avec ses galeries voûtées caractéristiques des mas les plus opulents, si typique qu’on le dirait tiré d’un pessebre traditionnel. Ne boudez pas votre plaisir, la dégustation ne vous décevra pas… Gemma, guide conférencière, nous raconte : « ici, autrefois, le paysage bruissait du roulement des moulins à huile et des pressoirs à vin, des coups de hache des bûcherons et des coups réguliers des pilons dans les mortiers ». Comme si la terre, décidément ne livrait ses sucs et ses richesses qu’à force d’écrasement et d’obstination. Pas étonnant que ces paysages ne soient pas exempts de dureté… Finalement, tous les chemins mènent à Prades, la jolie capitale de ce monde presque clos, Prades la rouge dont les pierres flamboient sous le soleil et qui vaut bien une longue halte avant de reprendre votre périple vers le Baix Camp. Les méandres de la route, passent par le Toll de l’Olla, un splendide gouffre sur le Brugent pour aboutir à Alcover. Vous avez rendez-vous avec un magnifique village médiéval encore fortifié, qui conserve le squelette de son ancienne église. Sa voûte en plein cintre, étrangement rescapée, défie les lois de la pesanteur et le poids des siècles. à noter aussi une remarquable bastide avec des tours de défense, et surtout, un ensemble urbain ancien relativement préservé avec un pont roman graphique et gracieux qui enjambe la rivière Glorieta, une belle maison renaissance qui abrite l’hôtel de ville, le quartier juif, des façades modernistes signées de l’incontournable Martinell… Sans oublier le musée consacré à l’art rupestre. Alcover vaut le détour ! Comme nous l’explique Adrià qui fait le plein à la station-service « les montagnes de Prades ensorcellent.

Ensorcelantes

On vient pour un week-end, puis deux, puis ça devient la destination évidente. Je travaille à Barcelone, mais dès que je peux, je reviens ici ». Ne manquez pas de noter des éléments de petit patrimoine comme les lavoirs, les fontaines, les innombrables ermitages, ni d’admirer les plans d’eaux artificiels et les « tolls », ces gouffres qui jalonnent les cours d’eaux, ils n’ont l’air de rien mais participent à la fête des yeux et des sens. Cerise sur le gâteau, on ne compte pas les petites auberges et les restaurants qui vous serviront une cuisine simple et raffinée aux picades savoureuses. L’hébergement n’est pas en reste avec une offre de gîtes ruraux très large et très diversifiée, des petits hôtels de charme, et bien sûr la très belle hostellerie de Poblet, idéale pour tous ceux qui recherchent la paix. Les montagnes de Prades sont peuplées depuis des millions d’années, c’est peut-être ce qui explique cette impression étrange de traverser des paysages familiers, comme s’ils nous attendaient de toute éternité dans leur multiple et modeste splendeur. Une belle expérience.

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