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L’Imaginaire Catalan

02 Oct L’Imaginaire Catalan

Toutes les vieilles nations européennes naissent d’un imaginaire commun, tissé par un fonds de mythes, de légendes, de faits historiques parfois revisités, dans lequel les gens se reconnaissent et qu’ils transmettent comme il leur a été transmis. Que serait la Bretagne sans les génies de la lande et la forêt de Brocéliande ? Le cours du Rhin sans la Lorelei, ou la baie de Copenhague sans la petite sirène ?

La Catalogne n’échappe pas à la règle, mêlant étroitement la glorification de la chevalerie et du monde féodal en général, à des interventions divines ou surnaturelles, marquées par un christianisme fortement teinté de croyances populaires à composante païenne. Beaucoup de ces légendes touchent à la naissance fantasmée du pays. à tout seigneur, tout honneur, la plus connue concerne le fondateur de la dynastie catalane, le célèbre Guifred le Velu.

La princesse, le chevalier…

Elle est mentionnée pour la première fois en 1180, dans la Gesta Comitum Barchinonensum, écrite par les moines du scriptorium de Ripoll. Comte de Barcelone, Osona, Girona, Urgell, Cerdagne et Conflent, Guifred meurt en 897 en combattant LLop ibn Muhammad lors de la reconquête des terres islamisées. à l’agonie sous sa tente, il reçoit selon la légende la visite de Charles le Chauve, suzerain franc des comtes catalans, qui lui présente un écu uniformément doré. Le mourant trempe alors ses doigts dans la plaie qui déchire son flanc et trace quatre barres parallèles. C’est la naissance de la senyera, le drapeau catalan. Évidemment, la vérité oblige à dire que Charles le Chauve était déjà mort depuis vingt ans…

…et le dragon !

Et puisque nous en sommes au drapeau, parlons du Saint Patron de la Catalogne, Sant Jordi. Dans un temps indéterminé, mais forcément médiéval, puisque la légende parle de remparts et de donjon, la bonne ville de Montblanc (tout près de Tarragone et de Poblet) était menacée par un terrible dragon avide de chair fraîche. Bœufs et chevaux, puis gens et enfants étaient chaque jour livrés au monstre par tirage au sort, jusqu’au jour où la princesse, fille du roi, fut désignée. Résignée, la jolie vierge se vêtit de blanc pour s’offrir en sacrifice. Alors surgit, venu de nulle part, sur un destrier blanc, un preux chevalier armé d’une épée flamboyante qui terrassa le dragon cracheur de flammes dans un combat au corps à corps. Chaque goutte de sang du monstre abattu fit naître une profusion de roses et la bonne ville de Montblanc put vivre en paix. Une parabole claire des bienfaits de la chevalerie et de l’église, protégeant le peuple des forces du mal. La légende fit florès et est aujourd’hui devenue le symbole de la lutte de l’art, de la philosophie, de la démocratie contre l’obscurantisme et le fascisme.

Le comte Arnau

Une autre légende médiévale a marqué la littérature et même, plus récemment, la chanson : celle du sinistre Comte Arnau, qui a même donné lieu à deux versions ! Selon la première, Arnau était un riche seigneur qui entretenait une relation clandestine et coupable avec une nonne. Dieu le condamna à galoper et errer pour l’éternité sur un cheval noir crachant des flammes, accompagné d’une meute de chiens diaboliques. La seconde, plus précise, veut qu’Arnau de Mataplana, ait été obligé d’épouser à l’âge de quinze ans Elvire, qui avait le double de son âge et n’était guère réputée pour sa beauté. Il tomba fou amoureux de la belle Riquilde, hélas mariée. Cette dernière fut convaincue d’adultère et recluse au Couvent de Sant Joan de les Abadesses où elle mourut. Une nuit de tempête, Arnau vola le cadavre de sa bien-aimée et chevaucha comme un fou avec la morte dans ses bras, avant de la jeter au fond d’un ravin. Depuis des siècles, les nuits de tempête, les gens du Ripollès voient ou croient voir, à la lumière des éclairs, un destrier de feu galoper éperdument dans le ciel : c’est le cortège diabolique du Comte Arnau.

La sorcière de Malavella

Au-delà de ces grandes légendes « nationales », beaucoup de régions ont leurs héros et personnages mythiques. à Caldes de Malavella, près de l’ermitage de Sant Maurici, vivait une femme perverse et méchante, qui terrifiait les gens par l’intermédiaire de son terrible valet bossu, mi-homme, mi-loup. Ce dernier n’hésitait pas à jeter les bébés dans une énorme marmite pour obéir au pacte de sa maîtresse avec le diable. Manger un petit cœur par jour lui assurait en effet de garder le pouvoir sur les gens du village. Un jour, un jeune homme venu de l’extérieur fut engagé pour réaliser différents travaux et ne tarda pas à découvrir le terrible secret.

Sirènes…

Il décida de faire cuire le vieux valet et de donner son cœur racorni en pitance à la terrible femme, ce qui ne manqua pas d’annuler ses pouvoirs. Il la jeta alors dehors et son cri, paraît-il, résonne encore dans le cercle des collines : « Je reviendrai ! Je reviendrai ! » Plus bas, du côté des Terres de l’Ebre, à Terra Alta, sur la montagne de Pàndols, régnait une créature magnifique, la Serena. Transformée par le Diable en être hybride, mi femme, mi oiseau, elle était dotée d’une très longue, très ondulée et très belle chevelure rousse, une couleur associée pendant des siècles à des pouvoirs surnaturels et à la pratique de la sorcellerie. Son visage, au bec petit et recourbé, semblait indiquer une étroite parenté avec les rapaces.

…et vampires

Et c’est bien d’une prédatrice dont il s’agissait : elle jouait de la harpe les soirs de pleine lune et les hommes qui l’écoutaient, conquis, s’endormaient pour ne plus jamais se réveiller. La parenté avec l’épisode des sirènes dans l’Odyssée d’Homère est étroite et montre comment les mythes circulaient et étaient aussitôt adaptés. Plus près de chez nous, dans l’Empordà, on renoue ainsi avec la plus connue des légendes transylvaniennes, le comte Dracula, avec son pendant local, le comte Estruch, vampire notoire. Assassiné en 1173 puis ressuscité, Guifred Estruch se livrait à une horrible persécution des non chrétiens. Il tua des centaines de gens pour boire leur sang et séduisit des femmes qu’il engrossait et qui donnaient le jour à des monstres. Il arrive aussi que le paysage dicte sa propre mythologie comme dans les montagnes de Montserrat où s’élève le Cavall Bernat, une aiguille minérale, carrément phallique. D’ailleurs, il se pourrait que le nom réel soit le Carall Bernat, « carall » désignant le pénis.

Héritiers des cultes phalliques

Il y a longtemps un bûcheron des environs, lassé de sa tâche dure et répétitive, passa un pacte avec le diable qui lui prêta un cheval nommé Bernat, rapide comme l’éclair. Mais au bout de dix ans, il devait rendre au Malin un cheval aussi extraordinaire que le précédent. Lorsque le Diable se rappela à son bon souvenir, le bûcheron avait largement fait fortune et avait totalement oublié ses engagements. Sa femme s’empressa de prier la Vierge. Une grande lumière envahit la montagne, tandis que le cheval et le diable disparaissaient. En leur lieu et place s’éleva alors un haut monolithe qui montrait le ciel, l’actuel Cavall Bernat. Une variante inquiétante veut que toute personne escaladant la flèche change de sexe !

La punition, toujours

à Sant Celoni, au nord de Barcelone, Soler, chevalier et seigneur du lieu, sortit pour donner du pain à Saint Martin qui avait frappé à sa porte. Sur le seuil, il trouva une épée brillante comme il n’en avait jamais vu. Il en essaya la lame sur un chêne monumental puis sur un rocher et coupa les deux sans aucun effort. Alors, il livra son âme à Dieu et décida de tenter de tuer le dragon qui sévissait dans la contrée. Il mit sa meilleure armure, entreprit de protéger son cheval du mieux possible et fourbit longuement son bouclier. Lorsque le dragon recula, terrifié par sa propre image, reflétée par l’écu, il le tua. Puis, il récita : « bras de vertu, épée de chevalier tu as coupé la roche et le dragon ». Lourde erreur ! Il faisait ainsi passer son bras avant l’épée, la vraie formule étant « Épée de Vertu, bras de chevalier… ». Le sang du dragon qui gouttait de l’épée se retourna contre lui pour l’empoisonner et il mourut, victime de son orgueil.  Réduite à l’état de mendiante, elle finit par accepter un quignon de pain et des noix des mains d’une paysanne. « Ah, si j’avais su que le pain et les noix étaient si bons », s’écria-t-elle ! Voici quelques-unes des innombrables légendes catalanes qui s’inscrivent dans un dualisme relatif : les forces du mal ne désarment pas, mais celles du bien finissent toujours par triompher : elles prennent le visage de preux chevaliers, de saints héroïques ou de pures princesses, symboles d’un âge d’or idéalisé et mythifié.

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