VOTRE MAGAZINE N° 98 EST EN KIOSQUE
VOTRE MAGAZINE N° 98 EST EN KIOSQUE

Plurielles et singulières : Les Albères

30 Mar Plurielles et singulières : Les Albères

Au col du Perthus, la rivière Rome fraye son chemin dans le schiste et les chênes verts. Entre elle et la mer, tout là-bas, s’élance une montagne veloutée d’un camaïeu de verts, chiffonnée de vallons et de cluses dont la proue minérale écorche vignes et oliveraies : les Albères. Un monde en soi, structuré comme une cité céleste en strates ascendantes.

La masse formidable des Albères constitue une étrange suture entre les plaines du Roussillon et de l’Empordà. Loin de les séparer, elle en scelle l’irrévocable gémellité en offrant ses drailles escarpées aux pas des promeneurs, comme elle le fit en d’autres temps pour les fugitifs de multiples guerres et pour les contrebandiers. Les Phéniciens puis les Grecs qui mouillaient à Roses, Empúries ou Port-Vendres se plaçaient déjà sous sa protection.

Une très ancienne forêt

Les armées romaines plantaient au col de Panissars, juste derrière le Perthus, la borne qui marquait le passage entre la Via Augusta et la Via Domitia. Nous sommes, ici, sur des terres de très haute mémoire et plus encore si nous en jugeons par les innombrables dolmens et menhirs érigés autour du joli village d’Espolla, autour du château de Valmy et sur le Cap de Creus, témoignages modestes et émouvants de la présence de nos ancêtres préhistoriques. Les Albères sont boisées à plus de 45 %. Une première strate, encore presque dans la plaine, est réservée aux vignes et aux oliviers, çà et là relayés par les cistes, le thym et les ajoncs, et bientôt veillés par les silhouettes claires des chênes liège. Plus haut, le vert des arbres à feuilles caduques présente son duvet de dentelle. La blancheur spectrale des bouleaux succède à la suberaie, tandis que frênes, noisetiers et châtaigniers annoncent la grande forêt de hêtres, et plus haut encore, au-dessus de 1 300 m, des terres de pâture balayées par la tramontane.

Un destin tracé

Sur le versant nord, la forêt de la Massane soumise à un feu croisé d’influences ibérique, montagnarde et méditerranéenne reste malgré une très intense exploitation pendant la grande époque de la forge catalane, une des dernières vieilles forêts du Mare Nostrum et n’abrite pas moins de 6 467 espèces végétales et animales. Un véritable conservatoire à ciel ouvert… Si le Moyen Âge hisse ses châteaux forts sur les buttes et les collines, c’est surtout pour régler les innombrables querelles entre les petits seigneurs qui se partagent le territoire. Comtes d’Empúries, Vicomtes de Peralada, Vicomtes de Rocabertí ont pour habitude de guerroyer malgré le relief accidenté.

Fortifiées depuis toujours

Pourtant une autre histoire se profile déjà avec quelques incursions françaises de mauvais augure comme celle de Philippe Le Hardi, en 1285, qui se solde par une cuisante défaite et la mort du monarque à Perpignan. Si la frontière du Principat se situe alors, et ce jusqu’en 1659, sur les Corbières, la montagne fait déjà, à l’occasion, office de seconde fortification naturelle et d’arrière-garde défensive, comme si déjà, elle avait la prescience de son avenir. Cette vocation s’illustre avec l’ensemble fortifié des Cluses construit par les Romains et sublimé par les Trophées de Pompée érigés pour commémorer sa victoire sur Quint Sertori, enrichi à l’époque médiévale d’un monastère hôpital bénédictin au XVIIIe siècle. Le site se situe désormais à l’ombre de l’énorme forteresse construite après le Traité des Pyrénées, en écho au Castell de Sant Ferran de Figueres, le Fort Bellegarde. Bâtie sur les ruines d’un bâtiment existant du XIIIe siècle, elle pouvait accueillir 600  hommes, et 150 chevaux, des effectifs colossaux pour l’époque.

Créneaux et donjons

Notons également les ruines des châteaux de Requesens, somptueuses avec leurs créneaux et leurs tours dominés par la silhouette du donjon, celles du château de Rocabertí, totalement désossé et enfin, celles du château d’Ultrera dans les gorges de la Massane au-dessus d’Argelès, qui tire profit de constructions romaines et wisigothiques antérieures. Au-dessus, sur la ligne de crête s’élèvent deux belles tours à signaux, la tour de la Madeloc, également nommée tour du Diable, érigée en 1340 sur un socle romain à 656 m d’altitude et la tour de la Massane, bâtie à 753 m au XIIIe siècle.

La force de l’esprit

Un bel ensemble défensif, logiquement plus nourri au nord qu’au sud. La beauté des paysages, la tranquille majesté des bois, ont attiré nombre de moines, notamment bénédictins, qui ont ici fondé de magnifiques abbayes. Juste derrière le col de Banyuls s’élève le petit monastère de Sant Quirze de Colera, tout de schistes bruns, avec sa magnifique église, son minuscule cloître, et tout autour, des restes de fortifications. On ne peut pas ne pas penser à Serrabona, le frère du nord. Un peu plus au sud, le roi absolu des monastères des Albères veille sur la mer. Sant Pere de Rodes est indépassable. Le versant nord n’a pourtant rien à envier à tant de splendeur. Le long de la vallée du Tech s’égrènent trois joyaux.

Mar i muntanya

Saint André de Sorède, mentionnée dès 800, près du château d’Ultrera, avant d’être déplacée, est l’une des plus belles églises romanes de Catalogne avec ses voûtes surélevées et sa monochromie minérale sans concession, propice au recueillement. à Saint-Génis-des-Fontaines, le cloître, reconquis de haute lutte dans les dernières décennies après avoir été dépecé et vendu, prépare à la douceur de l’église dont le plus bel élément reste son linteau, en marbre blanc de Céret représentant le Christ dans une mandorle. Enfin, à flanc de coteau se niche le prieuré de Santa Maria del Vilar à Villelongue dels Monts, une autre merveille romane à flanc d’Albère qui ouvre ses bras de pierre aux pèlerins et visiteurs. Les villages gardent la mémoire d’un passé résolument rural avec leurs appareils de cayrou, leurs énormes portes cochères qui ouvraient sur les écuries et les remises, leurs circulades esquissées autour de leurs églises. Les nouveaux venus en Catalogne nord ne s’y sont pas trompés et les lotissements fleurissent autour du Tech.

Versant sud

Plus haut, les anciens mas que jouxte toujours quelque source ont été restaurés, tandis que les baraques de berger des Couloumates jouent les refuges pour les randonneurs les plus intrépides. Le front de mer est un véritable coffre aux trésors. Songez un peu : la station ultra-branchée d’Argelès, avec son port de plaisance et ses équipements au top, la légende de Collioure avec son château gothique et son inimitable clocher, la belle rade de Port-Vendres qui garde la mémoire des Grecs et des pieds-noirs, ouverte au monde et à l’avenir, la grâce de Banyuls où dort à jamais le grand Maillol et pour finir, l’obstination de Cerbère à fond de crique, à fleur de cap.

Modestie architecturale

De l’autre côté du col qui fait office de frontière, la descente vers Port-Bou est un éblouissement que ne démentent pas le petit village de Colera, la plage de Garbet et l’arrivée sur Llançà. On devine encore, dans les toponymes, dans la modestie architecturale des maisons anciennes, une rude vie de pêcheurs paysans, enserrée entre le bleu des anses et la montée têtue des terrasses étroites où une herbe jaune et haute a remplacé les vignes d’antan, chassées par le redoutable phylloxéra. Côté montagne, s’étendent à partir de la Jonquera des villages viticoles ou oléicoles : Vilamaniscle, Cantallops, Espolla, Garriguella, Rabós ou encore Sant Climent Sescebes dont les champs et les vergers sont soigneusement cultivés. On note aux immatriculations des voitures, une forte présence d’européens souvent installés à l’année. Il revient à la Jonquera de fermer le banc. L’hypercentre du village avec ses maisons et ses terrasses en bord de rivière, donne une idée de la vie de ce coin reculé de l’Empordà, avant que le tourisme de masse et les logiques frontalières ne transforment à jamais son destin.

Plurielles

Au nord, le pluriel s’est imposé devant tant de paysages différents, des hautes prairies qui surmontent les hêtraies aux vignes qui tombent dans la mer. On dit donc « Les Albères ». En catalan, au contraire, l’unité profonde de ce territoire de bergers et de marins-paysans où la foi a su creuser son sillon d’éternité est exprimée par un majestueux singulier « l’Albera ». Un monde à part où résonnent pour qui sait les écouter les clarines des vaches errantes, le chant de la tramontane dans la mer d’argent des oliviers et de rares gazouillis d’eau fraîche. Un monde suspendu entre terre et ciel, entre ciel et mer comme une promesse de mémoire.

Pas de commentaire

Poster un commentaire