VOTRE MAGAZINE N° 117 EST EN KIOSQUE
VOTRE MAGAZINE N° 117 EST EN KIOSQUE

Rencontre avec Jordi Faulí i Oller

06 Déc Rencontre avec Jordi Faulí i Oller

Jordi Faulí i Oller est l’architecte en chef de la Junta constructora del Temple Expiatori de la Sagrada Família, le gardien du concept ultra-moderne de Gaudí et le garant de la bonne fin de son chef d’œuvre absolu.

Cap Catalogne : Bonjour Jordi Faulí i Oller, la Sagrada Família sera terminée en 2026 comme prévu ?

Jordi Faulí i Oller : Hélas non. La pandémie a largement déréglé les horloges ! Comme nous dépendons des dons et des recettes des entrées, nous avons pris de plein fouet la baisse du nombre de visiteurs. Une baisse drastique, puisque nous sommes à 30 % seulement du volume normal. Cela signifie que nous avons dû surseoir à un certain nombre de choses et surtout que nous n’avons aucune visibilité sur l’avenir. Je ne peux donc pas vous dire quand les travaux seront terminés, je n’en ai en fait aucune idée. Disons que je suis simplement très heureux qu’ils aient repris même si c’est un peu au ralenti.

CC : Que reste-t-il à faire, en fait ?

JF : Nous sommes encore très loin du but. En décembre nous aurons terminé la Torre de la Mare de Déu, et elle sera couronnée d’une sublime étoile lumineuse à douze branches. Il restera les cinq tours centrales, c’est-à-dire celles qui symbolisent les quatre évangélistes, Marc, Luc, Jean et Matthieu, et le Christ, bien sûr. Il faudra encore imaginer de construire une sacristie sur la façade qui donne dans la rue de Provence ainsi qu’une chapelle dédiée à l’Assomption et quatre tours. Je ne parle pas des couverts des différentes nefs ni des sacristies c’est absolument colossal, c’est presque une petite ville. N’oublions pas que quand on dit construction, s’agissant de ce type d’œuvre où la sculpture est omniprésente, il s’agit d’une démarche très complexe.

CC : Vous avez une grande équipe pour vous accompagner dans cette entreprise ?

JF : Nous avons été jusqu’à 26, mais bien sûr cela s’est réduit, étant donné les événements. Aujourd’hui nous sommes cinq architectes permanents auxquels il faut ajouter des apports extérieurs ponctuels, bien sûr. C’est une entreprise énorme, presque surhumaine, une sorte d’horizon qui ne cesse de se dérober.

CC : Comment êtes-vous arrivé à la Sagrada Família ?

JF : En fait cela fait trente-et-un an. (Rires). Je venais de finir mes études d’architecture et en 1990 l’ancien architecte en chef, Jordi Bonet, m’a choisi comme assistant. C’est comme ça que tout a commencé. à ce moment là nous étions cinq en tout, la Sagrada n’avait pas encore commencé sa mutation médiatique, mais je n’ai plus jamais eu envie de partir.

CC : Quel est votre rôle exact ?

JF : Veiller à la bonne exécution des travaux et m’assurer qu’ils sont faits dans le droit fil de la volonté de Gaudí. C’est moi qui coordonne les différentes étapes et les différents chantiers en cours. C’est assez exaltant, cela m’oblige à plonger dans la pensée du Maître, à étudier ses intentions mais aussi à avoir bien les pieds sur terre, dans la matière. J’ai consacré toute ma vie professionnelle à ce formidable bâtiment, pour moi il est presque vivant et je pense que c’était aussi le cas pour Gaudí.

CC : Vous aimez Gaudí, cela se sent…

JF : Je suis fasciné par son génie et sa générosité. Par le fait qu’il n’a pas travaillé pour lui, pour associer son nom à un chef d’œuvre de son vivant, mais pour la postérité, pour une voie plus haute. Ce n’était pas quelqu’un que son ego préoccupait. C’était quelqu’un d’extraordinaire. Quand on lui disait « mais vous ne verrez pas votre œuvre terminée », il répondait, « nous verrons des choses beaucoup plus jolies dans le ciel ». Il était vraiment convaincu de l’existence d’une autre vie. Gaudí était un chrétien fervent, presque mystique. Pendant les vingt dernières années de sa vie, qu’il a passées ici, sur place, il n’a cessé de créer des maquettes et des plans pour que son œuvre puisse être poursuivie. C’est le contraire de l’artiste maudit parce qu’il est habité par un sens de la transcendance et de la sublimation : il se met au service de l’œuvre. Son architecture est tout à fait vertigineuse. Je suis persuadé qu’il n’avait pas besoin de voir son œuvre réalisée, parce qu’en fait pour lui, qui l’avait pensée, elle existait déjà. Il dessinait et il voyait, un peu comme un compositeur qui entendrait la partition au fur et à mesure de son écriture. La réalité était presque inutile pour lui. C’est une idée tout à fait folle mais je crois qu’elle décrit bien Gaudí et montre bien qu’il évolue dans une dimension autre.

CC : Gaudí avait des successeurs en qui il avait confiance ?

JF : Il faisait confiance pour transmettre. Et je crois que tous, disciples ou confrères, reconnaissaient chez lui autre chose que du talent, du pur génie. Ils connaissaient bien ses travaux pour les avoir étudiés, et ils l’admiraient sans réserve. Ils vivaient dans la même société que lui et avaient conscience que son art en était le reflet fidèle et un formidable conservatoire du savoir-faire catalan dans presque tous les domaines.

CC : Comment définiriez vous en quelques mots le Modernisme ?

JF : Je dirais que c’est un art architectural né la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Un art d’une très grande expressivité, qui fait appel, outre à l’architecte, à de nombreux artisans, des maçons, des sculpteurs, des céramistes, de verriers, des spécialistes du trencadís… C’est un art coloré et joyeux, un art qui en appelle aux formes courbes et rondes que l’on rencontre dans la nature, qu’il s’agisse de végétaux ou même de corps humains. Un art de la lumière aussi. Ce qui me touche plus encore, c’est la sincérité des matériaux. Gaudi n’hésite pas à utiliser du béton armé, parce que ses conceptions vertigineuses le réclament. Il n’a pas peur du côté industriel, il utilise tous les savoir-faire que compte le pays comme la voûte catalane qu’il a portée à un niveau d’excellence incroyable. La Sagrada Família est une manifestation de la vie sous toutes ses facettes. Il y a bien sûr l’extrême douleur de la passion, mais aussi la joie pure de l’élévation. La Sagrada est un hymne à la verticalité, une action de grâces.

CC : La Sagrada est devenue le monument le plus visité de Barcelone…

JF : Oui, nous sommes parvenus à 4,5 millions de visiteurs par an, c’est énorme ! cela veut dire que c’est une œuvre vraiment actuelle, une œuvre qui interpelle toutes les générations et tous les continents. Un atout maître pour la cité comtale et au-delà.

CC : La municipalité est-elle consciente de cet apport ?

JF : Je dirais que oui. Nous avons enfin pu régulariser le permis de construire après des années de vaines tentatives, c’était très épineux. Nous coproduisons pas mal d’événements culturels avec la ville, aussi, comme notamment de grands concerts. Cela permet à la population catalane de s’approprier un de ses joyaux.

CC : Comment est financée cette incroyable entreprise ?

JF : Je travaille pour une organisation diocésaine indépendante, c’est l’archevêque de Tarragone qui en est le président. Nous ne recevons aucune subvention publique nationale, internationale ou européenne. Nos recettes proviennent exclusivement des dons ou des legs de personnes privées et des entrées des visiteurs. Nous avons un site internet qui permet de faire des dons en ligne. Cela fonctionne assez bien malgré la baisse de fréquentation due à la Covid.

CC : Vous éditez aussi des livres, des documents ?

JF : Nous avons un fonds assez exhaustif sur le monument, et ce, dans toutes les langues. Nous accueillons aussi des chercheurs, des doctorants. Ensuite, au fur et à mesure, nous nourrissons le blog de notre site web avec l’ambition de constituer un véritable lexique de l’art de Gaudí, avec une explication très détaillée de son symbolisme. La Sagrada Família demande certaines explications si on veut en pénétrer le sens profond mais elle se prête à tous les niveaux de lecture, des plus naïfs aux plus savants. Faire vivre l’œuvre dans l’esprit des gens fait partie de notre mission, je pense.

CC : Comment voyez-vous l’avenir ?

JF : Je puise ma sagesse dans celle de Gaudí. Si lui n’a pas manqué d’impatience, pourquoi serions-nous moins patients que lui ? Si lui a pu se contenter de savoir son œuvre en marche, nous devons en être capables à notre tour.  Nous sommes si nombreux déjà, à lui avoir emboîté le pas pour participer à cette incroyable œuvre collective ! Comme les cathédrales médiévales, la Sagrada Família s’inscrit dans l’éternité et n’a pas d’autre ambition que de la promettre. Je pense que d’ici dix ans, je me laisse une marge raisonnable, le monde devrait être ébloui par le bâtiment dans sa complétude. Parce que le tout est supérieur à la somme des parties, je suis convaincu que nous serons surpris.

Pas de commentaire

Poster un commentaire