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Rencontre avec LLuís Marcel Espasa

02 Avr Rencontre avec LLuís Marcel Espasa

Lluís Marcel Espasa est le gardien séculier du monastère bénédictin et royal de Poblet. Personne n’est mieux placé pour nous dévoiler les puissants sortilèges des mausolées des comtes-rois catalans et de la foi des hommes sur ces terres méridionales.

Cap Catalogne : Bonjour Lluís, vous semblez connaître Poblet comme votre poche, vous êtes à l’abbaye depuis longtemps ?

Lluís Marcel Espasa : En fait, j’y ai grandi. Mon père, et avant lui mon grand-père, ont travaillé ici et tout naturellement j’ai pris leur suite. Depuis un an seulement je me suis un peu éloigné en m’installant dans un village voisin. Évidemment je connais chaque recoin du monastère !

CC : Exactement, quelle est votre fonction ?

LME : Je me suis occupé pendant des années de la boutique du monastère où nous vendons les produits d’autres abbayes et des produits de terroir et aussi des visites guidées que nous pensons comme de véritables immersions dans l’âme cistercienne. Depuis deux ans, je dirige aussi l’hotellerie et ses 41 chambres tranquilles avec vue sur le domaine et sur le monument. Cette structure se superpose à l’hotellerie masculine de l’abbaye proprement dite, strictement réservée aux hommes. Elle permet d’accueillir des couples, des femmes, des familles, et elle connaît un joli succès avec 40% de remplissage en moyenne avant la pandémie. Bien sûr, je supervise aussi le restaurant, centré sur les produits locaux. Finalement je m’occupe de tout ce qui est tourné vers l’extérieur, vers le public. Et du public il y en a, avec une moyenne de 100000 visiteurs par an, pour la plupart venus de Catalogne, d’Aragon, du Pays Valencien et aussi, beaucoup, de France.

CC : Vous êtes sur la route cistercienne, comme Santes Creus, comment différenciez-vous ces deux monastères  également royaux ?

LME : Bien sûr ils ont en commun leur naissance royale et leur origine française, n’oublions pas que nous descendons tous de l‘abbaye de Fontfroide ! Mais aussi par la volonté de nos monarques les plus glorieux d’y être enterrés, leur caractère gothique marqué, et leur magnificence architecturale. à ce titre, l’un n’a rien à envier à l’autre, ce sont deux purs joyaux. La différence, c’est que Poblet est un monastère habité. 26 moines, c’est une communauté plutôt conséquente ! Ils travaillent aux champs, en cuisine ou dans l’atelier d’encadrement, sans jamais cesser de prier. Leur présence en ces lieux donne un sens aux pierres, et un destin au monastère. Au sein de la fondation de Poblet, tout se côtoie, c’est un microcosme comme l’ont toujours été les monastères pendant des siècles, avec une solide tradition d’accueil toute cistercienne. Les terres alentours sont exploitées, on y fait du vin, exactement comme au XIIIe siècle. à Santes Creus, où ne réside plus aucune communauté depuis plus d’un siècle, les choses sont toute autres. Il reste l’esprit, bien sûr, mais ce sont des présences spirituelles très différentes, il s‘agit d’un témoignage sublime d’un passé révolu, d’une visite beaucoup plus patrimoniale, plus passive. D’ailleurs Santes Creus est un monument public, ce qui ne lui donne pas les mêmes obligations de médiation envers le public. J’aime beaucoup son côté un peu sauvage, justement, cette sorte d’errance dans des jardins qui s’ouvrent toujours sur des espaces inattendus. Tout est beau, la salle capitulaire, le dortoir des moines, mais on n’y entend plus que les bruits de la nature, alors forcément, on ne visite pas Santes Creus comme on visite Poblet.

CC : Quels sont les endroits de ces abbayes que vous préférez ?

LME : C’est une question difficile, cela dépend beaucoup des époques et des états d’âme. à Poblet, il y a l’église, ses voûtes basses, son merveilleux retable renaissant en albâtre et les tombeaux des rois recréés par Frederic Marès. J’aime beaucoup le jardin du cloître avec ses plantes méditerranéennes un peu folles aux couleurs codifiées : le violet pour le temporel, le rouge pour la cuisine, le jaune pour le spirituel…  Pourtant, je crois que ce que j’aime par-dessus tout, c’est ce point de la galerie supérieure d’où je peux voir tous les clochers de Poblet, du gothique au roman, comme une histoire en raccourci du monastère. Comme on devine, juste derrière, l’extension du domaine, les vignes soignées, c’est presque un tableau de petite cité céleste. à Santes Creus, je suis émerveillé par le fronton baroque et l’étrange juxtaposition des deux cloîtres que trois siècles séparent, le cloître majeur gothique et le cloître tardif, sculpté au XVIIe. Je ne me lasse pas de me demander ce qui a bien pu conduire à reconstruire juste à côté ce qui était déjà en soi une perfection. Ce qui me fascine aussi, c’est la continuité entre l’espace civil du Palais Royal où ont séjourné nos familles princières, et les espaces sacrés. C’est une spécificité assez rare, il s’agit de bien plus que des appartements, d’une véritable résidence enchâssée dans le monastère. Poblet et Santes Creus ont une charge symbolique très forte, on y rencontre les âmes des comtes rois et nous parlons de deux mausolées puisque l’un et l’autre abritent des tombes royales. Oui, il y a beaucoup de points communs entre ces deux monastères et aussi bien sûr celui de Vallbona de les Monges plus au nord. Là aussi, les moniales tiennent une hostellerie et la règle cistercienne règne. La route cistercienne est un vrai chemin !

CC : Dans les montagnes de Prades, il y a aussi la chartreuse de l’Escaladei…

LME : C’est un lieu vraiment extraordinaire, je le conseille toujours à nos visiteurs, surtout si je sens qu’ils sont en recherche de spiritualité. Je sais qu’ils vont aimer ces arches vides jetées sur l’horizon, miraculeusement debout, qui semblent faire une haie d’honneur au visiteur. Je suis toujours intrigué par les frontons dont les niches vides semblent attendre l’arrivée de statues, et le mystère d’une façade néoclassique intacte. Malgré le temps et la ruine, il reste quelque chose de majestueux. C’est le paysage tout entier qui est habité. Ce qui est amusant c’est que tous les styles y ont rendez-vous, du roman au baroque. Bien sûr, cela n’a rien à voir avec les Cisterciens, mais c’est encore une preuve de l’élévation que cette terre suggère aux hommes.

CC : Qu’est-ce que les gens viennent chercher dans ces lieux chargés, selon vous ?

LME : Ceux qui viennent en retraite viennent clairement à la recherche d’eux-mêmes. Parfois aussi ils fuient la réalité violente du monde. Certains ne sont pas conscients de leur quête, la plupart viennent pour des raisons patrimoniales, à la rencontre de l’histoire et de la grandeur des comtes-rois ou des ducs de Cardona, mais je ne pense pas qu’on puisse visiter ces lieux sans être touché par la part de mystère qui s’y attache, quel que soit le nom qu’on lui donne.

CC : Ce sont aussi des symboles de catalanité ?

LME : Bien sûr ! à Poblet le blason du monastère inclut la senyera au-dessous du PO de Poblet. à l’Escaldadei plane encore l’ombre des puissants ducs de Cardona qui faisaient jeu égal avec les monarques européens, à Santes Creus, le blason royal est frappé dans la pierre. Partout le temporel et le spirituel s’entrecroisent, le temps des hommes répond au temps de dieu. C’est ce qui rend nos terres si authentiques.   

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