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Rencontre avec Miquel Marti

04 Juin Rencontre avec Miquel Marti

Depuis sa création, dans les années 1990, Miquel Marti dirige le Musée de la Pêche de Palamós. Il a largement participé,  aux côtés des collectivités territoriales à l’élaboration de sa mise en place. Fin connaisseur des traditions et savoir-faire liés à cette activité sur la Côte Catalane, il répond à nos questions sur le sujet très particulier du corail.

Cap Catalogne : Bonjour Miquel, votre musée est finalement, le seul dédié à la pêche de toute la Catalogne ?

Miquel Marti : Oui, en fait, il y a le Musée Maritime de Barcelone, à visée plus universaliste et plus large, qui s’intéresse aussi à la navigation proprement dite mais, dans les années 90, on s’est rendu compte que contrairement au monde paysan qui a émaillé le territoire d’écomusées capables d’en transmettre la mémoire rurale, les savoir-faire et les traditions, la pêche était quasiment absente de l’offre muséale. Or, c’est une activité vitale depuis des siècles pour toutes nos côtes, et aussi un puissant marqueur identitaire. Il fallait un endroit pour transmettre cet héritage humain et artisanal. Voilà la genèse du musée, qui s’est constitué  à partir d’un cabinet de curiosités rassemblé par quelques érudits locaux au début du siècle. évidemment, la logique, c’est la complémentarité. Il était important d’avoir un focus sur notre histoire, mais surtout de tenter de comprendre notre avenir.

CC : Aujourd’hui nous sommes surtout venus vous voir pour parler d’une pêche très spéciale, celle du corail. Elle existe encore je crois.

MM : Oui, je connais quelques pêcheurs de corail professionnels. Malheureusement, l’état espagnol vient d’autoriser la poursuite de cette activité alors que les bancs sont extrêmement raréfiés et surexploités. C’est un signe négatif, même s’il est évident que le corail est en grande partie ravagé par des plongeurs professionnels ou chevronnés,  peu scrupuleux, que l’appât du gain a transformé en braconniers. Le corail rapporte beaucoup, alors si ce gain s’accompagne du plaisir d’une pratique sportive, c’est tentant. Impossible de contrôler chaque point de la côte !

CC : On a toujours pêché le corail sur la Costa Brava ?

MM : Toujours. En tout cas Grecs et Romains ne s’en privaient déjà pas.  Le corail a été l’objet d’un commerce florissant pendant des siècles, surtout du temps des comptoirs catalans autour de la Méditerranée et il a continué à enrichir des familles entières jusqu’aux années 60. Le problème c’est que les techniques utilisées par nos ancêtres étaient terriblement agressives et destructrices, je vais vous montrer. Vous voyez, cette pièce de fer (il désigne une sorte de sphère aplatie et trouée) permettait d’insérer deux grosses tiges de fer ou de bois de façon à obtenir une grande croix. Une fois à bord, on la jetait au fond, (il montre une maquette saisissante installée dans un aquarium qui mime la pêche du corail grâce à la fameuse croix) et on la tirait de façon à bien racler le sol et à arracher au passage le plus possible de  branches de corail, sans parler de tout l’écosystème qui l’entoure. La perte était énorme, absurde mais il faut bien comprendre qu’à l’époque on n’avait aucune sorte de conscience que les ressources naturelles ne sont pas infinies. Sans doute ne se rendait-on pas compte non plus que le corail ne repousse pas comme une plante ! Cette technique barbare a donc été utilisée pendant au moins sept siècles, et souvent de manière intensive, vous imaginez les dégâts causés à nos bancs de corail ! En fait, le peu qu’il en reste est extrêmement abîmé.

CC : Et puis les Grecs, fantastiques plongeurs, sont arrivés ?

MM : En fait les Grecs sont arrivés au début du XXe siècle pour construire, à la demande du gouvernement espagnol, des ports et des jetées. On avait besoin de réaliser une grande partie du gros œuvre sous la surface de la mer. Or, ils étaient les premiers à bien maîtriser les scaphandres de plomb à autonomie relative. Vous voyez cet énorme appareil ? Il fallait le hisser à bord, puis l’actionner de façon à transmettre de l’oxygène au plongeur. Ce n’était pas simple. Toujours est-il que la cueillette du corail a changé et est devenue dès lors un peu moins traumatisante pour les bancs. En réalité, les techniques actuelles, qui sont une adaptation moderne des précédentes, datent du Commandant Cousteau qui a largement contribué à perfectionner les  techniques. Si tout un chacun n’est pas capable d’évoluer dans les profondeurs, un bon plongeur peut accéder aux bancs de corail sans trop de problèmes. Et c’est tout le problème. Légiférer sur des quotas pour des pêcheurs professionnels est une chose, empêcher le braconnage en est une autre.

CC : Je vois que vous avez des photos de pêcheurs, de ravaudeuses, mais pas des photos de pêcheurs de corail…

MM : Regardez les dimensions de l’embarcation que nous exposons. Elle date des années 1940. Il en fallait du monde pour la manier ! La pêche des poissons ou des crustacés est une affaire collective, et pas seulement à bord. Les hommes travaillent et tirent les filets, ce sont des activités qui demandent beaucoup de main d’œuvre, surtout à l’époque où rien n’était mécanisé. Les femmes réparent les filets ou conditionnent le poisson dans les conserveries, le produit de la pêche est vendu aux enchères ou préacheté, on parle d’un secteur économique à part entière, d’une chaîne de production qui fait travailler toute une société avec ses chantiers navals, ses revendeurs, ses fabricants.  Le corail, c’est tout le contraire. Une activité plus solitaire, plus élitiste d’une certaine façon. Un peu une activité d’aventurier, relativement marginale. Et puis surtout, c’est une activité qui ne peut que ralentir. Le corail a montré ses limites biologiques face à son exploitation de masse.

CC : Comment voyez-vous l’avenir ? Sombre ou optimiste ?

MM : Assez sombre. Je pense que l’homme doit comprendre que les espèces ne s’éteignent pas par un mystérieux mécanisme. C’est lui et lui seul qui provoque leur extinction. Venez, vous voyez ces poissons dessinés dans le miroir ? Approchez-vous. Maintenant ils disparaissent et vous voyez votre propre reflet (effectivement, c’est saisissant). Ils deviendront ce que vous voudrez qu’ils deviennent. Donc le maître-mot c’est l’exploitation raisonnée, et l’interdiction quand c’est nécessaire. Il faut changer le rapport entre l’homme et son milieu naturel.

CC : Selon vous, l’homme continuera-t-il à pêcher ?

MM : La pêche a beaucoup changé évidemment. Au point de menacer d’extinction des centaines d’espèces à l’échelle planétaire dans sa version industrielle. Ici, elle n’est plus le secteur économique puissant qu’elle a été et ne conditionne plus la vie de nos côtes comme elle a pu le faire il y a encore quelques décennies. La globalisation a parfois d’étranges effets. Imaginez que l’un des plats phares de notre gastronomie reste la morue qui n’a aucun rapport avec le territoire, et l’autre les anchois dont on constate année après année la quasi-disparition… Pour ne pas parler du saumon ! C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de faire un lien avec la cuisine en invitant des chefs à cuisiner en public nos poissons et crustacés. Nous voulons que les gens fassent le lien entre le paysage, les hommes qui l’habitent et l’ont habité, et finalement ce qui arrive dans leur assiette.

CC : Fidèles à Josep Pla, donc, un paysage dans l’assiette ?

MM : Oui, la pêche est un patrimoine aussi important que nos églises, nos châteaux ou nos peintres. Elle aussi définit le territoire. Petit à petit, les gens le comprennent. La protection du corail relève de ce phénomène d’identification. Dans ce cadre, un musée comme le nôtre joue un rôle cardinal d’information et de sensibilisation.

Museu de la Pesca

Zone prtuaire de Palamós

      museudelapesca.org

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