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Sant Antoni, le « barri » en vogue ! Rencontre avec Abdon Llata

05 Déc Sant Antoni, le « barri » en vogue ! Rencontre avec Abdon Llata

Il appartient à ces entrepreneurs qui ont choisi d’investir dans le quartier Sant Antoni de l’Eixample. Enfant du quartier depuis trois générations, Abdon Llata, patron du café-restaurant « Dinàmic BCN » livre son regard sur le succès fulgurant des établissements du Carrer del Parlament. Plus qu’une mode, un véritable phénomène de retour aux tables authentiques et aux valeurs simples. Un singulier îlot encore protégé du tourisme de masse…

eixample14CC : Parlez-nous de ce quartier de l’Eixample qu’est Sant Antoni… Quelle est sa singularité par rapport au reste du district ? 

Sant Antoni fait partie d’un des cinq quartiers de l’Eixample. Il a pourtant très peu de choses en commun avec le Passeig de Gràcia ! Ni dans le style architectural, ni dans l’atmosphère. Sant Antoni s’est en réalité développé autour du marché de Sant Antoni, le plus ancien marché couvert de Barcelone, construit en 1882 par le célèbre architecte Rovira i Trias. C’est un quartier à forte personnalité, un quartier populaire de travailleurs. L’historienne Mercè Tatjer dit que Sant Antoni représente « l’Eixample populaire et ouvrier » et l’écrivain Pere Calders parle « d’une sorte de grand souk arabe ». C’est un quartier vivant, bouillonnant où plane toujours cette idée de marché, d’échange et de commerce. C’est un quartier que je qualifie de simple et vrai !

CC : Pour quelle raison avez-vous choisi d’ouvrir un établissement ici, hors des grands circuits touristiques ?

C’était une évidence ! Nous sommes d’ici. Notre maison date de 1898 ! Ma grand-mère était concierge et nous avons grandi dans cette atmosphère de famille et de relations de voisinage. Je suis issu du secteur de l’hôtellerie et de la restauration, j’ai travaillé pour des franchises bien connues en Catalogne mais je ne m’y reconnaissais plus. A presque 50 ans, j’avais envie de monter une affaire qui me ressemble ! Avec ma sœur, nous avons donc trouvé un local dans le passage Pere Calders qui donne sur le Carrer del Parlament. Comme la plupart des locaux, il s’agit d’un ancien entrepôt à charrettes, qui était utilisé pour le grand marché de Sant Antoni. Ensuite, il a été transformé en garage automobile. En face, il y avait des entrepôts de conserves et de chaussures et l’ancienne gare des bus.

CC : En arpentant le Carrer del Parlament, on a l’impression qu’il y a une forte tradition de vivre ensemble, de tables à partager et de bien manger…

C’est un peu ça oui ! Grâce au marché couvert de Sant Antoni, il y a toujours eu des bonnes tables ici, de bonnes auberges et de bonnes cantines pour les ouvriers. Le « Pa i Trago » par exemple fait partie des institutions. C’est vrai que depuis 2008, on observe de nombreuses ouvertures de bars et restaurants, le Federal, le Calders, Le Sortidors del Parlament, le Nostalgic pour n’en citer que quelques-uns… Moi-même, j’ai ouvert le Dinàmic BCN en septembre 2014 avec ma sœur Olga. Nous avons pris le risque, malgré la fermeture du marché en 2009. Les travaux ont pris du retard en raison de la découverte de vestiges archéologiques. Normalement, il devrait ouvrir fin 2017… Après l’importante rénovation, ce très beau marché, réputé pour sa coupole, devrait attirer beaucoup de monde. Pour nous, ce sera le grand boom ! Après, on verra au fil du temps…

CC : Mais même sans marché, le Carrer Parlament est devenu « the place to be » ces dernières années. On le désigne souvent de quartier « hipster », qu’en pensez-vous ?

La mode « hipster » et toutes ces étiquettes m’agacent à vrai dire… Je pense simplement que les gens trouvent ici une atmosphère de « vraie vie » sans chichis. Il y a eu plusieurs vagues de mode dans différents quartiers. On a un temps beaucoup parlé de la Barceloneta, du Born, de Poblesec et du carrer Blai ou encore du Raval après son relooking. Aujourd’hui, ces quartiers sont à saturation de fréquentation et ont perdu une certaine authenticité. Ceux qui veulent échapper aux marées humaines, aux boîtes de nuit du Port Olympique et aux Ramblas surpeuplées, viennent vers Sant Antoni désormais…

CC : Du coup, quel est le profil de la clientèle du quartier ? Votre restaurant doit vous servir de baromètre…

C’est une clientèle d’autochtones d’abord, mais aussi de gens d’ailleurs qui vivent à Sant Antoni. De plus en plus, on attire les habitants d’autres quartiers de la ville. En revanche, pas de cars entiers de touristes chinois ici ! Je suis de ceux qui n’ont rien contre les touristes mais je préfère les visiteurs ! Ceux qui ont l’esprit du voyage, de la découverte d’une autre culture et sont curieux de l’endroit dans lequel ils se trouvent. Ma clientèle et celle de tout le quartier, est en recherche de valeurs simples, de contact humain. Elle n’est pas attirée par les grandes tables de prestige, par les grands chefs étoilés et les intérieurs à la décoration confiée aux plus grands designers.

eixample15CC : Et justement à quoi ressemble votre restaurant le Dinàmic ? Peut-on d’ailleurs réellement parler de restaurant au sens générique du terme ?

Le Dinàmic BCN est comme je l’ai dit, un ancien entrepôt avec des touches industrielles. On a souhaité garder la structure de grande nef avec sa galerie originelle en hauteur sur laquelle nous avons installé des tables sous forme de salle à manger d’autrefois. Nous avons également conservé les puits de lumière naturelle sur la toiture et avons opté pour des matériaux bruts et authentiques. C’est l’esprit « vivenda et bodega » ! Les grandes vitres nous permettent d’ouvrir la salle sur l’extérieur et d’en faire une sorte de place, une agora de passage. Plutôt que de parler d’un restaurant, j’aime dire qu’il s’agit d’un centre gastronomique, ludique et culturel ! La devise inscrite sur notre carte c’est « Menja, escolta, xerra, gaudeix… » (Mange, écoute, bavarde et profite…). En somme, un lieu de rencontre multi-fonctions où chacun trouvera ce qu’il veut. A commencer par une cuisine 100 % maison avec des produits frais de proximité et des vins catalans, dont deux références en AOC Côtes du Roussillon ! On sert des plats typiques d’ici comme les mandonguilles (boulettes de viande), les canelons, les croquetas ou encore le pa de coca amb tomaquet. Des produits frais et de qualité. Les clients doivent se sentir bien… On les reçoit comme on aimerait être reçus. Ils viennent pour un café, un vermut, un pica pica ou un repas. Nous invitons des Dj’s et proposons des concerts en live, des expositions d’artistes, des sessions de cours d’anglais et du théâtre ! C’est varié et c’est ce qui plaît.

CC : Avez-vous cédé à la grande tendance « vegan » barcelonaise ? La demande semble de plus en plus forte…

Je refuse d’être catalogué comme établissement 100 % vegan… En revanche, il est vrai que nous avons dû nous adapter à la demande. Nous avons choisi de proposer une carte « sans viande ni poisson ». Quant au « sans gluten », nous avons aussi quelques produits. Il faut que tout le monde s’y retrouve, sans distinction de régime alimentaire.

CC : Votre carte et vos menus sont en catalan et c’est plutôt rare à Barcelone, non ? !

Je suis du quartier, je suis Catalan et c’est ma langue, alors pourquoi faire autrement ? Mes serveurs, même si l’un d’entre eux vient de Burgos, comprennent et parlent le catalan. Nous pouvons répondre en castillan évidemment, mais aussi en anglais et même en français mais j’aime l’idée de défendre notre identité catalane !

CC : Quid de la concurrence dans le Carrer del Parlament et aux abords ?

Le quartier est tellement en vogue qu’il y a de la place pour tout le monde. Pour autant, il existe ici une solidarité entre commerçants et restaurateurs. Nous-mêmes avons entrepris les travaux ensemble avec le restaurant voisin. Il y a une certaine entraide. De la même façon que, quand l’un affiche complet, il n’hésite pas à renvoyer la clientèle chez le collègue. Nous nous connaissons quasiment tous et les relations sont simples et saines. Pourvu que ça dure !

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