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TAUTAVEL

26 Juil TAUTAVEL

Arriver à Tautavel, c’est se heurter à l’obstination des falaises où naquit le tout premier Européen, amortie par le cours gracieux de la rivière et la pente douce qu’épousent les maisons. Ici, l’ultralocal et l’universel se bousculent, s’embrassent et se mêlent. C’est le paradoxe de Tautavel, petit bourg vigneron mondialement connu.

Toutes les fées de la géologie semblent s’être penchées sur Tautavel : elles l’ont doté de falaises altières, de gorges fraîches et vives et d’une terre âpre faite d’éboulis, une terre qui saigne un vin pur. Les hommes, amoureux du décor, sont venus y enchâsser des maisons hautes aux toits de tuiles orangées. Il faut imaginer, dans le creux des falaises, l’éclosion des tout premiers humains, pour prendre la réelle mesure de cet univers. Vertigineuse. Il y a quelque ironie à penser que les chasseurs cueilleurs de la Préhistoire, glaneurs aléatoires des richesses de la nature, aient pu trouver leurs lointains descendants dans les viticulteurs de ce terroir engagé sous la bannière de l’excellence agricole. Car ici, le vin est aussi nourricier que l’eau fraîche du Verdouble et a bien mérité son appellation de Côtes-du-Roussillon-Villages. Elle souligne à merveille son appartenance à l’ensemble contrasté des vins du Pays Catalan autant que l’originalité de son terroir. Des caves particulières fleurissent à côté de la coopérative Tautavel-Vingrau, réputée depuis sa création pour ses vins capiteux. à la fois artisanales et sophistiquées, ces caves d’orfèvres se partagent la production du fruit des cépages dédiés : Grenache noir, Syrah, Carignan et Mourvèdre. Le drapeau rouge flotte sur Tautavel, et s’illustre en breuvages tanniques et puissants. Les notes de fruits mûrs dominent, saupoudrées de senteurs de garrigue et d’épices qui sont un concentré olfactif de cette terre aride. La production de ces vins précieux, objets de soins jaloux, rythme les saisons et dessine la physionomie du village. Comme dans tout le grand sud viticole, on y trouve de grandes maisons cossues qui accompagnent l’église dans sa montée vers le château ou bien s’alignent sagement le long de la rivière et de la départementale qui mène à Vingrau. De grands platanes aux canopées immenses  jettent sur la rue et sur les façades un kaléidoscope changeant d’ombres et de lumières qui suggère la fraîcheur malgré la lourde chape que pose le soleil, réfléchi par les teintes claires des façades. Du château médiéval, il reste en réalité peu de chose, quelques murs, quelques soubassements, une vue panoramique qui donne la mesure de son intérêt stratégique… Ici, Vauban s’est acharné pour couper toute velléité de non-appartenance à la France en réduisant la forteresse initiale à quelques éboulis. 

Au bout du monde

à côté, la Tour du Far, surnommée « la Sentinelle du Roussillon », est visible de toute la plaine et répond aux tours de guet des Albères, tout au bout, presque à l’horizon. Il vous en coûtera l’ascension d’un raidillon abrupt, mais le jeu en vaut la chandelle, le paysage est à couper le souffle. Sous la masse grise du château s’élance une route suspendue au-dessus de la vallée de l’Agly qui rejoint Cases de Pène. De l’autre côté, le village marque l’entrée en Pays Catalan et donc, la frontière culturelle et linguistique avec l’Occitanie. Tautavel est au bout d’un monde… Si vous aimez la randonnée dans les vignes à la rencontre des casots de pierre, vous allez adorer les chemins secrets à parcourir à pied, en vélo ou même à cheval. Dès que pieds, roues ou sabots foulent les herbes, on nage dans des effluves anisés accompagnés du chant têtu des cigales. L’occasion d’admirer, entêté par les parfums, la Chapelle des Deux Puelles, juste à l’entrée du village, ou encore un des plus beaux lieux de ces terres de Corbières, les gorges du Gouleyrous creusées par la rivière Verdouble. 

Musées pluriels

Inutile de le dire, ces hautes parois sont devenues le royaume de ceux qui aiment la grimpe et ses sensations, ici décuplées par la beauté de la nature et l’omniprésence des eaux fraîches. La rivière dessine un chapelet de marmites d’un beau bleu turquoise. Au cœur du village, le Musée des Premiers Habitants de l’Europe dresse sa silhouette épurée aux angles très contemporains et propose un voyage rythmé par les scènes de vie des hommes d’ici à l’aube des temps. Le réalisme atteint est assez inouï grâce à l’utilisation des hologrammes, des scanners tactiles et de la 3D. Les visiteurs voient ainsi se dessiner une émouvante cartographie des premiers peuplements humains dans toute leur diversité. Voilà qui les prépare à l’étape suivante, un peu plus loin, un focus sur l’Homme de Tautavel. à la sortie du village s’élève en effet le prestigieux Musée de la Préhistoire. Car ce qui fait la gloire des lieux depuis des décennies, c’est la découverte miraculeuse des preuves de l’existence, ici, il y a plus de 550 000 ans, d’un hominidé bientôt baptisé « Homme de Tautavel ». Les vestiges de sa présence ont été découverts dans une grande grotte de la Caune de l’Arago, laquelle fait l’objet de fouilles ininterrompues et extrêmement documentées depuis des décennies. 

Grands hommes de Tautavel

Dans la foulée des travaux initiaux des archéologues Jean Abelanet, puis de Henry de Lumley et ses équipes, le village a ainsi accédé à une célébrité planétaire qu’il sait merveilleusement nourrir avec ses deux musées, son centre de recherches et sa politique culturelle pointue. Ici astronomie, musique classique et archéologie se donnent la main sur fond de traditions catalanes. Tautavel a su conjurer son éloignement en faisant de son enclavement une floraison unique de savoir-faire, transmis de générations en générations : grenat catalan, couteaux d’artistes, bougies parfumées, objets de décoration, les échoppes ouvertes en rez-de-chaussée attirent les chalands. Bien sûr, peintres et photographes n’ont pas résisté à l’appel de ce site unique : une petite communauté d’artistes s’est établie dans le village et perpétue à longueur d’année son émerveillement. Signe ultime de ce lien entre les hommes d’avant-hier, d’aujourd’hui et, espérons-le, d’après-demain, la fresque de Raymond Moretti, un temps exposée au Forum des Halles avant d’être découpée et repositionnée, a élu domicile tout près du Musée de la Préhistoire. Sur 4,50 m de haut et 45 m de long, elle décrit l’évolution des hommes à travers les arts en plusieurs tableaux lisibles de gauche à droite. L’initiale, pour ainsi dire, de cette œuvre, est justement un masque représentant l’homme de Tautavel… Malgré le soleil haut et clair, la netteté des arêtes de la falaise, le village reste nimbé du mystère des terres de confins qui tressent espace et temps à leur façon… Vous allez l’adorer…

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