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TERRE DE TROUBADOURS

30 Juil TERRE DE TROUBADOURS

Chaque année, depuis 29 ans, la jolie ville médiévale de Castelló d’Empúries est le cadre de trois jours de folie douce qui la ramènent à l’âge d’or du Moyen-âge. Une explosion de fêtes, de marchés, de costumes et de musiques à vivre dans un cadre patrimonial exceptionnel !

Il faut le dire, Castelló d’Empúries porte beau son millénaire sonné et sa stature de capitale comtale. Son église, Santa Maria, a tout d’une cathédrale avec ses sculptures funéraires et ses reliefs historiés. Sa curie-prison, dont les cellules s’organisent autour d’un patio, rappelle, qu’ici on rendait et exécutait la justice : un bourreau était même affecté aux basses œuvres… La Loge de Mer, pleinement gothique, comme à Perpignan, régulait le commerce en Méditerranée. À l’époque, une grande lagune arrivait jusqu’au village par le cours de la Muga si bien qu’il bénéficiait d’une ouverture maritime directe… On peut encore admirer la Porta Gallarda (XIIIe siècle) qui communiquait avec cet étang via un fossé franchi par un pont-levis et le vieux pont, un édifice en pierre et briques constitué de 7 arcades irrégulières et qui fut jusqu’en 1895, le seul accès au village ! Bien sûr, les maisons seigneuriales se succèdent le long des venelles, parfois d’anciens couvents transformés comme la Casa Nouvilas. Quand les rues se font plus tortueuses encore on devine le dessin urbanistique de l’ancien call, l’un des plus importants et des plus brillants de Catalogne. Le clou reste le palais comtal avec son cloître et son église remaniée au XVIIe siècle. Bien sûr, tous ces édifices médiévaux ne se contentent pas de servir de décor à « Terra de Trobadors » : ils sont époustouflants dans leur propre rôle. « À Castelló, on est tellement habitués à vivre au cœur de l’histoire, qu’on ne réalise pas toujours la chance que l’on a. Ma mère va encore laver dans l’ancien lavoir public, pour elle c’est tout à fait normal. Grâce à Terra de Trobadors, les gens ont pris conscience de leur patrimoine, c’est formidable » explique Elies. Cette année, le festival aura lieu les 6, 7 et 8 septembre, et tournera autour d’une figure historique locale, le Comte Ponç Hug V (1240-1277) qui géra pendant dix ans les destinées du territoire avec un caractère bien trempé ! Quoique vassal du grand comte-roi Jaume Ier le Conquérant, et largement investi dans la conquête de Murcia dont il contribua à chasser les Sarrasins, ce seigneur turbulent n’hésita pas en effet à défier son suzerain, générant même des affrontements directs aux conséquences parfois funestes comme la mise à sac de Figueres ou de Girona. Malgré tout, il sut obtenir le pardon de Jaume Ier et aussi celui de son fils Pere le Cérémonieux, et rendre la paix à son peuple avant de laisser ses terres à son propre fils, Ponç Hug VI, qui fut un grand troubadour.

Le commerce dans le sang

Le thème des réjouissances : le commerce et les marchés à l’époque de Hug V. Autant dire, l’ADN de la Catalogne du XIIIe siècle, avec l’explosion des corporations de métiers, la montée d’une classe bourgeoise de marchands et d’artisans, les balbutiements d’une démocratie parlementaire et l’ouverture de nombreux comptoirs en Méditerranée ! Avec son patrimoine architectural inentamé, Castelló n’a guère qu’à remettre son costume pour se propulser dans son passé le plus glorieux ! Pendant trois jours, ses places vont se couvrir d’étals et d’échoppes pour proposer aux très nombreux chalands de toutes origines, toutes sortes de produits alimentaires et de pièces d’artisanat vendues par des marchands hâbleurs plus vrais que nature, dûment vêtus à la mode du XIIIe siècle. Au fait, oubliez votre porte-monnaie, ici on paie en pièces ou demi-pièces d’or ou d’argent, frappées à l’effigie du comte. Passage obligé : se rendre à la table de change pour troquer des euros sonnants et trébuchants contre ces précieuses devises dont les originaux sont fièrement exposés au musée. Elles seront le sésame de tous vos plaisirs. « Vous voyez, au fur et à mesure que les villages grandissaient, les marchés se spécialisaient, comme le montrent les noms des rues et des places » explique Lola. En effet, plaça de l’oli (de l’huile), plaça del vi (du vin), plaça de les gallines (des poules), carrer de les peixateries (rue des poissonneries), montrent la prospérité de la ville médiévale, dopée par un arrière-pays aux terres riches et généreuses, et par ailleurs toute proche de la Méditerranée et de son vivier naturel.

Le XIIIe comme si vous y étiez

Plus pittoresque, la rue du bordel, où les ribaudes avaient coutume de déniaiser les damoiseaux et de les distraire, preuve de la vitalité éternelle du plus vieux négoce du monde ! Comme autrefois, sévère et intraitable, le Mostassaf, figure typique des terres de la couronne d’Aragon, à la fois magistrat et officier veille sur toute cette agitation. Il fait office de placier, d’inspecteur de l’hygiène et de gardien de la morale publique. Le marché occupe tout le cœur de ville, de la Llotja de Mar, la magnifique loge de mer aux ogives majestueuses, en passant par la place Verdaguer et la place Jaume Ier. Bien sûr, les occasions de faire ripaille ne manquent pas, notamment autour des rôtisseurs et taverniers avec leurs verres en étain et leurs écuelles de terre cuite ! Vous voilà convié en tant que figurant à une immense fresque médiévale ! Dans les rues, des troupes de théâtre proposent des saynètes dans la grande tradition des farces. Elles croisent des troubadours, des jongleurs, des bouffons, des acrobates, qui recréent l’atmosphère joyeuse et bon enfant des foules médiévales. L’aristocratie n’est pas oubliée, vous pourrez assister à des tournois millimétrés par le Groupe de Chevalerie de Castelló, donnés en présence du Comte Hug et de son épouse Sibil·la, l’occasion de découvrir ou redécouvrir le code de l’honneur en vigueur à l’époque, essentiellement basé sur le jugement de Dieu et les codes de vassalité. Un spectacle total, dans lesquels les chevaux se taillent la vedette dans un joyeux brouhaha de hennissements, de cliquetis de ferraille et de sabots au galop. Bien sûr, le clou du spectacle, le must, c’est le souper médiéval servi à plus de 400 personnes dans le cloître du Palais Comtal avec son impressionnante succession de plats et de spectacles de jongleurs et de troubadours. 29 ans d’un succès ininterrompu avec des invités qui répondent en costume à l’invitation du comte et de la comtesse ! Castelló produisait à son apogée des tissus et draperies vendus dans toute la Méditerranée, au point que des documents contemporains mentionnent leur « spatxament en diverses parts del món » (répartition en divers points du monde), ce qui explique la présence du Ruisseau des Drapiers autrefois ponctué de plusieurs moulins. À l’époque, là où s’élève aujourd’hui la belle marina d’Empuriabrava, les navires à faible tirant d’eau remontaient et descendaient le cours de la Muga.

Couleurs médiévales

Aujourd’hui les eaux très basses de la rivière ne permettent plus un tel périple et c’est donc sur la plage des Graells que débarquera le roi en grand équipage, accueilli avec toute la pompe qui s’attache à son rang ovationné par la foule, le 8 septembre. « Mes enfants ne rateraient ça pour rien au monde ! On est obligés de retarder notre rentrée à Paris pour y assister » s’amuse Paul, qui possède un appartement à Empuriabrava. Ce festival coloré, qui allie grande fête médiévale et immersion culturelle, s’appelle Terre de Troubadours en hommage à la dynastie de poètes qui régna sur le comté. Rien d’étonnant donc, à ce que les concerts occupent une place de choix dans la programmation, dans le souci de faire découvrir toutes les subtilités de la fin’amor et la beauté de la civilisation occitano-catalane traversée d’influences arabes et juives. Nom de cette série de moments choisis : So de lonh. Cette année vous pourrez entendre les ensembles Locus Desperatus et Nos Azimas. Dans le même ordre d’idées, le festival est devenu un véritable centre universitaire. Ses conférences, données par d’éminents médiévistes sont inscrites dans le cycle d’études des étudiants des universités de Girona et de Barcelone.

« Mot so, razo »

La revue « Mot so, razo » éditée par le Centre d’études troubadouresques et l’Institut de la langue et de la culture catalanes est chaque année présentée en ouverture des festivités. Enfin, une grande exposition culturelle donne un éclairage territorial bienvenu. Cette année, elle retrace la grande figure de Carles Fages de Climent, dramaturge, écrivain, critique d’art et journaliste, sous un titre évocateur : l’Arcadie empordanaise. Côté pratique, de nombreux ateliers sont proposés aux grands et aux petits : théâtre de rue, travail du cuir… Terre de Troubadours c’est vraiment Le Gai Savoir ouvert à tous ! Beaucoup plus qu’un festival, c’est une fête multiple, à la fois populaire et culturelle, qui conjugue avec bonheur tous les aspects de la vie en Catalogne au Moyen- âge : un embarquement merveilleux, gourmand, sonore et coloré, sur le grand vaisseau de l’histoire.

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