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Une comarca industrielle

30 Sep Une comarca industrielle

On connaît la Selva pour ses forêts, son patrimoine historique, ses eaux… Pourtant la Selva est également un carrefour industriel de premier plan, marqué par la diversité des productions et l’existence, entre le XIXe et le XXe siècle, d’une classe ouvrière nombreuse, généralement rassemblée en « colonies » créées par le patronat.

La Selva est traversée par un réseau de rivières, dont la Tordera, le Fluvià et le Ter. Leurs eaux, pures et puissantes sont idéales pour entraîner les turbines et laver laines et étoffes. Cette configuration a permis à la comarca de ne pas passer à côté de la révolution industrielle qui a embrasé la Catalogne au cours du XIXe siècle. Or,  en ce qui concerne la variété des industries présentes sur son sol, la Selva est sans égal : on y trouve de l’agroalimentaire, des cimenteries, des mines, des papeteries, de la chimie, et bien entendu, des filatures et des usines hydroélectriques. De cette activité débordante qui a déterminé l’installation d’une nouvelle population locale faite d’immigrés venus de toute l’Espagne et de paysans catalans chassés de leurs terres par le phylloxéra, il reste quelques vestiges qui valent plus par leur pouvoir d’évocation que par leur état de conservation. Pourtant, ils racontent l’épopée industrielle et les milliers de transmissions humaines qui l’ont tissée et constituent à ce titre un témoignage émouvant qui mérite votre attention et votre détour. Souvent, ces lieux chargés de mémoire rassemblent un centre de production, l’habitat des ouvriers (qui n’est pas sans rappeler les corons du nord de la France), des éléments épars destinés à fédérer la communauté (comme une église, un foyer, un théâtre, une coopérative, une boutique, une école), et la maison du directeur. On les connaît sous le nom de « colònies », et ils sont un peu la signature d’un patronat local paternaliste et soucieux de contrôler ses troupes en les logeant au plus prés et en contrôlant leurs moindres occupations. à Pasteral, la centrale hydroélectrique date de 1885 mais elle est encore en activité, une chance que n’a pas eue le patrimoine industriel local dans son ensemble, et qui nous permet de mieux comprendre les évolutions de ces outils de production au fil des décennies et des sursauts des siècles. Elle est alimentée par un barrage réalisé sur le Ter à proximité de Cellera. Un peu plus loin, la fabrique textile Burès d’Anglès, à quelques encablures de Girona, s’impose comme un complexe assez énorme dont la machinerie est restée pratiquement intacte dans un environnement architectural qui a, tout au contraire,  souffert des outrages du temps. On peut encore admirer les trois nefs parallèles et un très beau bâtiment aux fenêtres en plein cintre qui abritait autrefois les chaudières de la filature. Les logements ouvriers bordent la route. Ici, au début de la guerre d’Espagne, 850 personnes travaillaient. L’usine a su traverser les turbulences de la collectivisation et du franquisme, mais ses moteurs se sont tus en 2003 malgré une lutte ouvrière acharnée. à côté s’élève une très belle demeure moderniste, la Vila Eulàlia dont les plans seraient dus à Rafael Maso, le représentant du mouvement à Girona. Les mines d’Osor, sur la même route, situées au confluent de La Gironella et de l’Osor, ont bruissé de vie jusqu’en1979 et sont encore partiellement habitées. Les habitations ouvrières, la chapelle dédiée à Sainte Barbara, sont encore visibles avec leurs éléments de construction en béton armé, en céramique et en ciment, et leurs toits en uralite. Derrière ces ruines, la vie normale d’un village avec jardin d’enfants et piscine collective étonne le visiteur.

De fil et de rail

à Blanes, le grand port de la Selva, la filature locale, la « Safa » a survécu jusqu’en 1989, non sans péripéties. La vénérable entreprise créée en 1906 fut l’une des plus importantes de l’État et le berceau du syndicalisme dans les provinces de Girona. L’eau non salée du fleuve, le foncier relativement bon marché, l’alliance de la ligne ferroviaire et du port ont présidé à l’installation de quatre usines spécialisées dans la fabrication du fil de viscose. Le nombre d’ouvriers n’a cessé de croître : 400 en 1926, 1000 en 1935… Pendant la guerre d’Espagne, l’aviation de Mussolini bombarde la structure, causant 9 morts. Elle sera reconstruite par des prisonniers du régime franquiste avant de devenir, en 1959, une filiale de Rhône-Poulenc et de déposer un brevet pour le Tergal. Malgré une terrible grève sans réintégration des grévistes en 1977, la Safa ferme faute de pouvoir lutter contre la concurrence asiatique. Il reste quelques cheminées, des nefs désossées aux charpentes brisées, et pourtant, elles suffisent à donner la mesure de l’épopée qui s’est jouée ici et qui, avec le recul des décennies, va bien au-delà d’une tragédie locale pour s’imposer comme l’avant-scène de la mondialisation. Dans un tout autre genre, puisqu’on ne peut parler de production au sens strict du terme, la colonie ferroviaire de Maçanet-Massanes s’est installée au carrefour des voies reliant Barcelone à la France et de la ligne Mataró Tordera pour y créer un dépôt de locomotives. Dans la foulée, trois bâtiments d’habitation sont créés, puis doublés dans les années 60, en pleine expansion touristique, puisque la gare traite à la fois les marchandises et les voyageurs. L’ensemble est visible au bord de la voie ferrée mais reste désaffecté et inhabité, comme abandonné au bord de la route des siècles. Il reste un témoignage intéressant de la spécificité première de la comarca : une terre de passage et de lien. Enfin, à Bonmatí, l’ensemble actuel s’est développé à partir de 1846 autour d’une vieille minoterie transformée en usine textile. Le canal sépare encore les bâtiments industriels des habitations.

Ensuite de nouvelles nefs ont accueilli des papeteries et des usines de fabrication de tissus de coton, accompagnées de logements ouvriers organisés en véritable village avec un café, un théâtre et un centre de loisirs. Le tout se développe jusqu’en 1978, date à laquelle les usines ferment et les logements sont revendus à un prix modique. Aujourd’hui, l’ancienne maison du directeur est devenue la mairie et la cheminée en céramique rouge érigée en 1921 domine l’ensemble. Le moulin à barite, avec ses 12 meules, son énorme moteur diesel et son énorme bassin de rinçage du minéral par électrolyse surprend par ses dimensions. Au gré des rives des cours d’eau, le patrimoine industriel de la Selva semble avoir été frappé par quelque cataclysme qui l’a brusquement momifié et livré aux intempéries et aux outrages du temps. Il s’offre à la lecture pour laisser émerger un passé pluriel et glorieux et porter fièrement la mémoire de générations ouvrières.

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