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Nos ancêtres, le Ibères…

29 Mai Nos ancêtres, le Ibères…

Les Ibères constituent le premier élément distinctif des territoires aujourd’hui catalans. Il s’agit d’un ensemble de peuples, ou plutôt de tribus indigènes apparues à l’âge du bronze, décrites et nommées par les Grecs phocéens, en contact avec eux dès le VIIe siècle avant notre ère. De véritables proto-Catalans, en somme.

Leur civilisation, à la fois brillante et mystérieuse, a dominé une bonne partie de la péninsule Ibérique entre 600 et 200 avant Jésus-Christ. Elle disparaît progressivement à la suite des guerres puniques, qui ravagent la façade méditerranéenne pendant plusieurs décennies, puis après leur défaite face aux Romains en 195 avant Jésus-Christ, soit à peine trente ans après l’arrivée des légions à Rode et Emporion (Roses et Empúries). Cette défaite marque à la fois leur capacité à s’unir, bien que tardive et le début d’une assimilation culturelle progressive mais inéluctable. Ce substrat initial, civilisation aussi structurée et influente que celle des Gaulois, constitue néanmoins, après la romanisation, le socle de la future nation catalane. Il forme ce que l’on pourrait considérer comme une base de son identité profonde et de son rapport au monde. Les Ibères se composent en réalité d’une mosaïque de tribus diverses, unies par des traits culturels communs et un système linguistique permettant une certaine intercompréhension. Leurs villages, implantés sur des sites stratégiques en hauteur afin de contrôler le territoire, présentent une organisation structurée. Les habitations, construites en pierre et en torchis, sont alignées le long de rues perpendiculaires ou circulaires, annonçant déjà une forme d’urbanisme que l’on retrouvera plus tard au Moyen-Âge. Ils sont généralement conçus comme des sites fortifiés, entourés de murailles imposantes, avec des points d’accès rares et étroits, faciles à défendre et difficilement pénétrables. L’artisanat constitue l’une des caractéristiques les plus remarquables de cette culture, notamment la céramique. Favorisée par l’invention du tour de potier, la céramique ibère permet une production régulière, cuite à haute température, lui donnant une teinte rouge caractéristique. Les motifs de décoration, d’une grande richesse, peuvent être géométriques, floraux ou figuratifs. Parmi les formes typiques de la céramique ibère, on trouve des coupes à vin sur pied, peu profondes et munies d’anses symétriques, ainsi que des récipients comme le kalathos, une sorte de vase proche de l’amphore, utilisé pour conserver et transporter le miel ou les fruits secs. Le travail du fer occupe une place centrale dans leur société. Il permet la fabrication d’armes, comme les falcatas courbes, dans lesquelles un œil exercé peut trouver l’inspiration de nos couteaux de berger actuels avec une lame redoutablement efficace, mais aussi d’outils agricoles et domestiques : couteaux, pointes de flèches, épées droites, socs, pics, haches ou encore ciseaux. Le bronze, plus malléable, est réservé aux objets du quotidien, tandis que certaines tribus frappent monnaie, signe d’une identité affirmée. Les Ibères maîtrisent également le travail des fibres, de la tonte au tissage, répondant ainsi à leurs besoins essentiels. La société ibère était fortement hiérarchisée. Elle reposait sur une première strate de producteurs composée de paysans cultivant céréales, légumes et vigne, d’éleveurs de porcs, d’ovins et de chevaux, ainsi que d’artisans capables d’exploiter les ressources naturelles à leur disposition.

Une aventure humaine

Cette base productive était protégée des attaques extérieures par une élite guerrière concentrant le pouvoir, une oligarchie par les armes qui annonce bien avant la lettre la chevalerie, d’autant que les charges afférentes n’étaient pas acquises mais héritées. Il s’agit donc de l’aristocratie ibère. Le lien au sacré était également fortement ritualisé et probablement encadré par une forme de clergé, comme en témoigne le trésor de Tivissa, découvert à Castellet de Banyoles, composé d’objets d’orfèvrerie destinés aux libations. Si la religion ibère reste encore mal connue, les divinités semblent régulièrement invoquées, notamment dans les contrats privés ou dans les représentations de scènes de chasse, où elles apparaissent comme des instances supérieures. Les Ibères pratiquaient des sacrifices animaux et organisaient des rituels incluant libations, musique et percussions, témoignant d’un système religieux structuré et polythéiste, au-delà d’un simple animisme. Lors des crémations, il était d’usage d’éteindre les braises avec du vin, un geste rituel à forte portée symbolique. La langue ibère, distincte des langues indo-européennes, demeure en grande partie énigmatique. Bien qu’une parenté avec le basque soit souvent évoquée, elle n’a pas été formellement démontrée. Utilisée jusqu’à la période romaine, elle se caractérise par plusieurs variantes dialectales et par un système d’écriture tantôt syllabique, possiblement influencé par les Phéniciens, tantôt semi-syllabique, sous influence grecque. Grâce aux inscriptions gravées sur des plaques de plomb, les chercheurs ont pu identifier certains aspects phonétiques ainsi qu’un système numérique proche de celui du basque, mais l’essentiel de cette langue reste encore à déchiffrer, à l’image de ce qu’a longtemps été la langue étrusque.

Mort et ritualisation

Le rituel funéraire des Ibères reposait sur la crémation des défunts sur un bûcher, les corps étant généralement vêtus et, dans le cas des guerriers, accompagnés de leurs armes et de leurs casques. Après combustion, les restes étaient recueillis et déposés dans une urne en céramique, puis enterrés. Même dans la mort, la société ibère conservait une forte hiérarchisation. Les nécropoles, souvent organisées en tumulus, reflètent le statut social des individus, notamment par la taille des sépultures ou par la richesse des décors sculptés en bas-relief sur certains vases. L’un de ces récipients, découvert à Ullastret, représente une jeune femme accompagnée d’un dragon, évoquant, de manière suggestive, la légende de Sant Jordi. Fait plus surprenant, les nouveau-nés morts, fréquents à une époque où les conditions d’accouchement étaient difficiles, étaient parfois enterrés à l’intérieur des habitations, peut-être dans une volonté symbolique de les maintenir au sein du foyer familial. Dans certaines régions, le rituel des « crânes cloués » consistait à exposer les crânes des ennemis vaincus, soulignant l’importance symbolique de la tête, considérée comme le siège de l’identité et de la pensée. La Catalogne offre un exemple singulier avec la découverte d’un crâne cloué féminin sur le site de Puig Castellar, à Santa Coloma de Gramenet. Son interprétation demeure incertaine : il pourrait s’agir d’une guerrière ou d’une figure ennemie particulièrement notable. Les technologies ADN récentes ont permis de reconstituer le visage d’un jeune homme de 18 ans originaire d’Ullastret, l’ancienne Indika, au VIe siècle avant notre ère. De constitution mince et probablement sous-alimenté, il mesurait environ 1,60 m, avec des yeux clairs et des cheveux châtains, des traits proches des populations européennes actuelles.

Ibères hits

Du nord au sud du territoire catalan, les tribus ibères se répartissaient ainsi : en Cerdagne et dans les comarques pyrénéennes, les Ceretans, dans la plaine du Roussillon, ainsi que dans les Corbières et les Albères, les Sordones, avec lesquels Hannibal négocia son passage près d’Illibéris lors de sa marche vers Rome. Au centre, autour de Vic, retrouvez les Ausetans, à l’ouest, vers Lleida, les Lacétans, autour de Barcelone, les Laietans, autour de Tarragone, les Cessetans, et enfin, dans la région de l’Ebre, les Ilercavons. Bien que proches par leur culture et leur langue, ces peuples ne semblent avoir pris conscience d’un destin commun qu’au moment de l’invasion romaine, une prise de conscience tardive face à un adversaire déjà dominant. Maintenant que nous les connaissons mieux, comprendre les Ibères passe aussi par la découverte de plusieurs sites emblématiques. Le parcours peut commencer à Ullastret, l’ancienne Ilerko, située dans le Baix Empordà, qui comptait jusqu’à 6 000 habitants à son apogée. Un chiffre considérable pour l’époque, faisant de ce site le plus grand peuplement découvert à ce jour.

Une société structurée

Les remparts, bien conservés, entourent un ensemble de vestiges comprenant habitations, citernes et silos destinés au stockage du vin, de la bière et des céréales, ainsi que des espaces publics et probablement cultuels, témoignant de l’organisation structurée du site. Le centre d’interprétation présente les objets issus des fouilles et permet de mieux appréhender la vie quotidienne de ce site, abandonné au Ier siècle de notre ère. Plus au sud-ouest, dans les Garrigues, la forteresse d’Els Vilars, à proximité d’Arbeca, offre un exemple remarquable d’architecture défensive ibère. Datée du VIIIe siècle avant notre ère, elle se caractérise par un dispositif exceptionnel comprenant douze tours de guet et un large fossé d’enceinte, renforcé par une structure de pierre. La visite, accompagnée de supports audiovisuels, permet d’en saisir pleinement l’organisation et les enjeux.

Rites, croyances et identité

Dans la région de l’Urgell, plusieurs sites archéologiques mettent en lumière l’importance de la civilisation ibère en Catalogne intérieure. La Ciutat ibèrica del Molí d’Espígol, à Tornabous, illustre un urbanisme particulièrement avancé entre les IVe et IIIe siècles avant notre ère, avec des habitations organisées, des rues structurées et des systèmes de circulation élaborés. Les recherches ont également révélé une extension au-delà des remparts, témoignant du dynamisme économique du site. Le parcours patrimonial comprend aussi Els Estinclells, à Verdú, remarquable pour ses vestiges défensifs, la Necròpolis d’Almenara Alta se situant sur la commune d’Agramunt, ainsi que le Tossal de la Pleta de Belianes et le Tossal del Moro basé à Castellserà. Tous ces sites témoignent de l’occupation stratégique du territoire ibère dans l’Urgell. à Tàrrega, au Museu Comarcal de l’Urgell, une salle d’archéologie dédiée aux Ibères permet enfin d’approfondir la découverte de cette civilisation à travers plusieurs objets et vestiges retrouvés dans la région. La citadelle de Calafell propose une approche différente, puisqu’elle a été entièrement reconstituée selon les principes de l’archéologie expérimentale. Installée sur une colline face à la mer, elle permet de parcourir des rues, visiter des habitations et circuler sur les remparts, offrant une immersion concrète dans l’urbanisme ibère. C’est l’un des sites les plus accessibles pour appréhender cette civilisation.

Sur les traces des Ibères

Chaque été, le festival Terra Ibèrica valorise cet héritage à travers une programmation multidisciplinaire, dans un esprit comparable à celui de Tarraco Viva pour la période romaine de Tarragone. Plus au sud, au cœur des vignobles du Penedès, le site d’Olèrdola témoigne d’une occupation continue, depuis les Ibères jusqu’au Moyen-Âge, en passant par les Romains. On y observe notamment les vestiges d’une ancienne teinturerie, illustration des activités artisanales locales. Enfin, au sud dans les Terres de l’Ebre, à Alcanar, la Moleta del Remei constitue un exemple de village ibère côtier. Occupé par les Ilercavons, le site contrôlait les échanges maritimes et fluviaux, jouant un rôle commercial majeur entre le VIIe et le IIe siècle avant Jésus-Christ. Son urbanisme bien conservé révèle une organisation en circulade, avec des habitations adossées à d’épais remparts et ponctuée d’espaces publics et artisanaux. À Benifallet, les vestiges ibères complètent cette lecture du territoire en illustrant l’importance stratégique de la vallée de l’Ebre dans les échanges et le contrôle des voies de circulation. Tous ces sites, ainsi que bien d’autres, s’inscrivent dans le réseau du Musée d’Archéologie de Catalogne et contribuent à une meilleure compréhension de cette civilisation ancienne. Ils mettent en lumière une réalité souvent méconnue : les Phéniciens, les Grecs et les Romains ne sont pas arrivés sur des terres à peine sorties de la préhistoire, ni face à des populations rudimentaires. Ils ont rencontré une société déjà structurée, dotée d’une organisation sociale, économique et militaire élaborée, capable d’échanges et d’adaptations face aux influences extérieures. Cette civilisation ibère, loin d’être marginale, s’intègre pleinement dans les dynamiques méditerranéennes de son temps et constitue, après la romanisation, l’un des socles sur lesquels se développera progressivement l’identité des territoires catalans.

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