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Les Grecs, la Catalogne et l’épopée phocéenne

31 Juil Les Grecs, la Catalogne et l’épopée phocéenne

Massalia, Agatha, Emporion : venus d’Asie Mineure, les Phocéens essaimèrent leurs comptoirs en Méditerranée occidentale aux VIIe et VIe siècles avant notre ère, jusqu’en Catalogne, au cœur de l’Empordà. Leur apport culturel fut considérable.

L’expansion phocéenne, qui contribua à une certaine hellénisation des peuples ibères présents en Catalogne, notamment les Indigètes de l’Empordà et les Sordes du Roussillon, constitue une véritable épopée. La cité de Phocée fut fondée vers la fin du IXe siècle avant notre ère en Éolide, près de Smyrne, par des colons ioniens. Située à proximité de l’une des grandes voies de communication terrestres de l’Antiquité, reliant la mer Égée à la riche Lydie du légendaire Crésus, puis à l’Anatolie et aux portes de la Perse, elle ne se tourne pourtant pas immédiatement vers la mer. Son essor maritime ne débute véritablement qu’à la fin du VIIe siècle avant notre ère. Lorsque les Phocéens atteignent la Méditerranée occidentale, la Grande Grèce est déjà largement colonisée depuis plus d’un siècle et demi. Des Grecs venus de la Grèce continentale et des îles, notamment de Crète, de Rhodes et des îles Ioniennes, s’y sont établis dès la première moitié du VIIIe siècle avant notre ère. Ils fondent alors Cumes, dans le sud de l’Italie, ultime avancée du monde grec vers l’ouest avant l’arrivée des Phocéens. Ces derniers se montrent toutefois moins soucieux des frontières et des traditions établies. Grâce à leurs galères légères et rapides, pouvant embarquer jusqu’à cinquante rameurs, les Phocéens repoussent les limites de la navigation méditerranéenne et atteignent des rivages encore peu fréquentés par les Grecs.

Une coexistence harmonieuse

Massalia, Agatha et surtout Emporion (Marseille, Agde, Empúries) deviennent les principaux points d’ancrage de la présence phocéenne en Méditerranée occidentale. Fondée sur la côte de l’Empordà, Emporion joue un rôle majeur dans les échanges entre Grecs et peuples ibères, diffusant en Catalogne les influences artistiques, commerciales et culturelles du monde hellénique. Autour de ces comptoirs se développe progressivement un dense réseau d’escales et d’échanges qui assure la prospérité des Phocéens durant plusieurs siècles. Commerçants, marins et agriculteurs, ils tirent parti des richesses de la Méditerranée tout en nouant des relations étroites avec les populations locales, favorisant ainsi la circulation des hommes, des marchandises et des idées. Les différentes tribus ibères établies près des côtes catalanes entrent très tôt en contact avec les grands peuples navigateurs de la Méditerranée. À partir des VIIe et VIe siècles avant notre ère, elles côtoient les Phéniciens venus par les rivages du Maghreb, puis les Phocéens arrivés du nord. Ces remarquables navigateurs, adeptes du cabotage mais capables de longues traversées, recherchent avant tout de nouveaux débouchés commerciaux et des conditions favorables à leur développement. Les Phéniciens font généralement étape à Carthage, où naît la brillante civilisation punique, future rivale de Rome. Les Carthaginois s’implantent principalement dans le sud de la péninsule Ibérique, où ils fondent de nombreux comptoirs. Pour les Grecs phocéens, la démarche est différente. Leur objectif demeure avant tout maritime et commercial, davantage tourné vers les échanges côtiers que vers la conquête de l’intérieur. Ils privilégient les sites facilement accessibles par la mer : rades naturelles protégées, embouchures de fleuves ou archipels côtiers. Ils y développent une intense activité commerciale autour des « emporia », ces comptoirs d’échanges qui donnent d’ailleurs son nom à Emporion. Marchandises, techniques, savoir-faire et influences artistiques circulent alors dans les deux sens, nourrissant un dialogue fécond entre Grecs et Ibères et contribuant à l’évolution progressive des sociétés du littoral méditerranéen. Comme l’écrivait l’historien Justin : « Les Phocéens étaient contraints par l’exiguïté et la maigreur de leur territoire purement côtier à exploiter plus intensément la mer que la terre : ils assuraient leur subsistance par la pêche, par le commerce, souvent même par la piraterie, qui en ce temps-là passait pour une activité glorieuse » (Abrégé des Histoires philippiques, XLIII, 3).

Emporion, base commerciale

Selon plusieurs auteurs antiques, des colons grecs venus de l’île de Rhodes auraient fondé Rhode, l’actuelle Roses, dès le VIIIe siècle avant notre ère, avant même que les Phocéens ne créent Emporion (Empúries) vers 600 avant J.-C., près de l’embouchure du Fluvià. La première implantation grecque, la Paléapolis, conserva d’abord des liens étroits avec sa cité fondatrice, conformément à la tradition des réseaux d’échanges du monde grec. L’actuel village de Sant Martí d’Empúries occupait alors un petit îlot situé à moins de cent mètres du rivage, entouré de lagunes et d’étangs. Il est probable que l’église gothique visible aujourd’hui ait été construite à l’emplacement d’un ancien sanctuaire consacré à Artémis d’Éphèse. C’est depuis ce modeste comptoir que les Grecs entrèrent en contact avec les Indigètes, principalement dans le cadre d’échanges commerciaux. Ils contribuèrent notamment à diffuser la culture de la vigne, l’usage de l’écriture et celui de la monnaie. Vers 550 avant J.-C., l’îlot étant devenu trop exigu, une nouvelle cité fut fondée sur le continent : la Néapolis, la « ville nouvelle ». Protégée par des remparts, elle vit cohabiter Grecs et Ibères dans un climat généralement pacifique. Plus qu’une colonie de conquête, Emporion fut avant tout une plateforme d’échanges qui devint l’un des grands carrefours économiques de la Méditerranée occidentale. Des objets venus de Grèce y arrivaient avant de se diffuser jusqu’à l’Ebre puis vers l’intérieur des terres. Ces échanges influencèrent notamment la fabrication de la céramique. À la fin du Ve siècle avant notre ère, la cité commença même à battre sa propre monnaie, signe d’une prospérité grandissante. Son commerce se développa de manière spectaculaire au cours des deux siècles suivants, tant sur le littoral qu’à l’intérieur des terres, au point de devenir l’un des principaux centres commerciaux de la façade méditerranéenne ibérique, dans un espace où les intérêts grecs et carthaginois se côtoyaient désormais. Les amphores découvertes aujourd’hui dans de nombreux sites archéologiques de Catalogne témoignent encore de l’intensité de ces échanges et de l’influence exercée par Emporion sur son environnement. Une partie importante de cette population mêlant Grecs et Ibères se consacrait à la navigation, au transport et à la distribution des marchandises, tandis que l’autre participait aux productions locales : culture de la vigne, oléiculture, fabrication d’huile, mais aussi production de céramiques, d’armes, de parfums, d’objets de luxe et de textiles. Les Grecs ne se contentaient pas de vendre : ils achetaient également beaucoup et étaient ainsi perçus comme de véritables créateurs de richesses. Outre les produits de première nécessité, ils s’intéressaient particulièrement aux métaux, au sel et à l’alfa, cette plante des régions arides utilisée pour la fabrication de cordages, de paniers et de nombreux objets du quotidien. Pour les Ibères, cet apport grec fut considérable, comme en témoignent les ruines de la cité grecque d’Empúries. Certes, les vestiges visibles aujourd’hui correspondent principalement à une période comprise entre le IIe siècle avant notre ère et le Ier siècle après J.-C., alors que les Romains étaient déjà présents dans la région depuis leur débarquement en 218 avant J.-C. Ils n’en constituent pas moins les plus importants vestiges grecs de toute la péninsule Ibérique et présentent, à ce titre, une valeur patrimoniale exceptionnelle. Selon les témoignages antiques et les découvertes archéologiques, la ville grecque était fortifiée et accessible par une porte monumentale flanquée de deux tours. Une autre tour dominait l’ensemble urbain. À l’intérieur, l’Asclépiéion formait un vaste complexe cultuel composé de sanctuaires, d’autels et de citernes. L’un des sanctuaires était dédié à Asclépios, dieu de la médecine, un autre à Zeus-Sérapis. La célèbre statue d’Asclépios découverte sur le site, aujourd’hui conservée au musée d’Empúries, demeure l’un des symboles les plus emblématiques de la présence grecque en Catalogne. Les habitations s’organisaient selon un plan régulier structuré par deux axes principaux se croisant au niveau de l’agora, vaste place publique bordée de portiques et ornée de statues. À proximité se trouvaient le marché couvert, des boutiques et des tavernes. D’importantes citernes assuraient l’approvisionnement en eau. On distingue également des quartiers modestes composés de maisons de plain-pied et des demeures plus vastes appartenant aux familles aisées. Ces dernières étaient souvent décorées de fresques, de mosaïques et organisées autour d’élégants péristyles. Emporion possédait ainsi tous les attributs d’une véritable cité grecque.

Une hellénisation par touches

Bien que seuls les vestiges d’un quai daté du Ier siècle nous soient parvenus, les recherches archéologiques ont mis en évidence l’existence d’installations portuaires plus anciennes, adaptées à l’intense activité commerciale de la ville. Autour des remparts s’étendaient nécropoles et espaces funéraires où coexistaient inhumation et crémation. Emporion était une cité prospère où Grecs et autochtones vivaient et commerçaient ensemble, dotée d’infrastructures et d’espaces publics qui en faisaient l’un des principaux comptoirs grecs de Méditerranée occidentale. L’artisanat, particulièrement développé, faisait la part belle aux vases et aux urnes en terre cuite. Les premières céramiques découvertes sur le site remontent au VIe siècle avant notre ère. Produites dans les ateliers ioniens et phocéens, elles semblent avoir fortement impressionné les Ibères, qui s’en inspirèrent largement. Les fouilles ont également mis au jour des céramiques lydiennes, chalcidiennes, campaniennes et athéniennes décorées de figures rouges ou noires, témoignant d’échanges à l’échelle de toute la Méditerranée.

L’empreinte des Phocéens

Parmi les objets du quotidien figurent des huiliers, des kylix destinés à la consommation du vin et de nombreuses lampes à huile. Mais l’art grec atteint son expression la plus aboutie dans la sculpture. En témoignent la célèbre statue d’Asclépios, taillée dans un marbre du Pentélique et datée du IIIe siècle avant notre ère, le buste d’Aphrodite ou encore une tête inspirée d’un modèle grec du IVe siècle avant J.-C. Du côté de Roses, il subsiste peu de vestiges de la Rhode grecque. Les rares traces archéologiques intégrées à la Ciutadella de Roses suffisent toutefois à attester l’existence d’un comptoir actif et de relations suivies avec les populations locales. Dans son Ora Maritima, l’auteur latin Avienus évoque au IVe siècle de notre ère une mystérieuse « opulente Pyrène », située sur le territoire des Sordes, peuple ibère qui occupait alors la plaine du Roussillon et une partie du littoral. Les historiens hésitent encore entre Collioure et Port-Vendres pour localiser cette cité disparue. Ce qui est certain, c’est qu’au VIIe siècle avant J.-C., des marins grecs fréquentent déjà la Côte Vermeille et contribuent à diffuser leur civilisation et leurs traditions. Ils utilisent notamment le port naturel de Collioure pour le commerce du fer, ce qui renforce l’hypothèse d’une identification avec Pyrène, un nom qui évoquerait le feu des forges nombreuses sur les versants du Canigou et des Albères. À Collioure ont été retrouvées des amphores et des céramiques venues de l’Attique. À Port-Vendres, la présence grecque semble moins affirmée, même si plusieurs épaves antiques ont été découvertes dans sa vaste rade naturelle. En 218 avant J.-C., cet équilibre fondé sur les échanges est bouleversé par l’arrivée des Romains à Emporion. Dans le contexte des guerres puniques, ils établissent un camp militaire et prennent progressivement le contrôle du territoire. En moins d’un siècle, l’épopée phocéenne devient un souvenir, les tribus ibères sont intégrées au monde romain et une nouvelle page de l’histoire antique de la Catalogne s’ouvre.

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