02 Oct La Vall de Boí, vallée souveraine !
Tout au nord de l’Alta Ribagorça, aux confins du Val d’Aran et de l’Aragon, se creuse une vallée où montagnes et clochers semblent prendre appui pour s’élancer vers le ciel, tandis que d’innombrables cours d’eau, retenus un court instant par des centaines d’étangs, filent vers la lointaine plaine : la Vall de Boí.
Sa rivière reine, la Noguera Ribagorçana, est de très haute, et de très noble naissance, puisqu’elle prend sa source dans l’un des plus beaux paysages de montagne qui soient : le Parc National d’Aigüestortes i Estany de Sant Maurici, véritable palais des eaux avec ses quelque 300 étangs et lacs, ses cascades et ses ruisseaux qui serpentent à travers les estives, se faufilent entre les rochers et s’abandonnent au vide dans un saut de l’ange frangé d’écume. C’est de là que la rivière s’élance, alimentée par ses nombreux affluents, pour structurer une vallée-musée qui n’est pas sans évoquer l’illustre Vallée des Rois, tant les temples romans y abondent. On pénètre dans ce parc, le seul parc national de Catalogne, par le lac de barrage de Cavallers, au cœur d’un paysage granitique, austère et spectaculaire, dont les escarpements annoncent la présence des quatre sommets culminant à plus de 3 000 mètres : les Besiberri Nord et Sud (3 039 et 3 015 m), le Comaloforno (3 029 m) et la Punta Alta de Comalesbienes (3 014 m). Faut-il même le préciser ? C’est un paradis pour les passionnés d’escalade, été comme hiver, lorsque les cascades figées deviennent de véritables falaises de glace et que les raquettes s’imposent pour traverser les étendues immaculées. Cette île suspendue abrite une faune sauvage qui résiste vaillamment aux amplitudes thermiques et aux dénivelés vertigineux : isards, rapaces, marmottes et, plus ponctuellement, des ours ou des loups y côtoient reptiles, batraciens et poissons. Onze refuges offrent sécurité et chaleur aux sportifs les plus intrépides, ainsi qu’aux randonneurs heureux de se retrouver autour d’un foyer après l’effort. C’est le complément idéal de la station de ski de Boí Taüll, pour jouir de l’ensemble de l’éventail des activités possibles sur nos sommets dès les premières neiges, juste au point de bascule entre l’automne et l’hiver, quand finalement, tout est encore ou déjà possible. La Vall de Boí offre d’ailleurs un véritable été des quatre saisons grâce à sa station thermale de Caldes de Boí. Ses eaux chaudes, ses bains de boue et ses grottes-hammams naturelles sont enchâssés dans un immense jardin où jaillissent 37 sources aux vertus reconnues pour le corps comme pour l’esprit. Ici, en pleine immersion dans la nature, au cœur du silence majestueux des sommets, le visiteur retrouve sérénité et vitalité. Au programme : plénitude et énergie retrouvée.
Des clochers tendus vers le ciel
Le premier monument de la Vall de Boí n’est ni un clocher ni une montagne. C’est le silence. Un silence qui n’est jamais une absence de bruit, mais une musique d’eau vive, de vent, de sonnailles et d’oiseaux. Il accompagne le voyageur d’un village à l’autre et prépare son regard à la rencontre des églises romanes. Dans cet environnement à la beauté insolente, les hommes ont depuis toujours vu la main de Dieu, une main si proche qu’elle pourrait jaillir des nuages. Alors, ils ont construit, pierre après pierre, un bouquet d’églises romanes si extraordinaires qu’elles sont aujourd’hui classées au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Ces édifices sont attribués à des maîtres maçons venus de Lombardie, qui introduisirent dans la vallée un style alors en plein essor dans les Alpes italiennes. Bandes lombardes, arcatures aveugles et clochers élancés témoignent encore de leur savoir-faire. Leurs interminables clochers, souvent dissociés de l’église, leurs décors sculptés et leurs fresques constituent une plongée dans l’expression la plus accomplie de l’art roman catalan. Difficile de s’arracher au jeu des volumes, aux visages aux yeux en amande et à la polychromie solaire. Le Christ Pantocrator de Sant Climent de Taüll, entouré de sa mandorle, est devenu l’un des emblèmes de cette architecture sobre qui se fond dans les gris et les verts de la montagne. Le vidéomapping redonne vie aux peintures disparues et fait éclater leurs couleurs dans l’obscurité. À Santa Maria de Taüll, l’abside centrale est dominée par une magnifique Épiphanie.
Les villages de la vallée communient dans ce patrimoine, revanche éclatante sur l’isolement et la rudesse d’autrefois. Maisons aux toits d’ardoise, ruelles pavées, torrents : tout semble avoir traversé le temps. Au-dessus de Durro, l’ermitage de Sant Quirc répond à l’église de la Nativité. À Santa Eulàlia d’Erill la Vall, on découvre le remarquable groupe sculpté de la Descente de Croix. Puis viennent Sant Feliu de Barruera, Santa Maria de Cardet, dotée d’une petite crypte, et l’Assumpció del Coll, avec son chrisme, ses chapiteaux sculptés et son superbe portail Pour dépasser l’émerveillement et comprendre la genèse des fabuleuses églises de la vallée, le Centre del Romànic de la Vall de Boí, à Erill la Vall, offre désormais une clé de lecture particulièrement précieuse. Son nouveau parcours, baptisé Els Ulls de la Història – « Les Yeux de l’Histoire » -, est une expérience immersive conçue pour replacer les églises romanes dans leur contexte humain, spirituel et social. Nouvelle muséographie, réalité virtuelle, reconstitutions 3D, dispositifs interactifs et guide multimédia plongent le visiteur dans la vie de ces communautés médiévales isolées qui consacraient une part considérable de leur énergie, de leur travail et de leurs ressources à l’édification du sacré. Le parcours permet aussi de mieux comprendre les techniques de construction, l’univers artistique des églises, leur redécouverte et leur préservation. Faut-il commencer ou terminer par ce centre ? On serait tenté de répondre les deux, tant il enrichit la lecture du territoire. Car, pour aller ensuite d’une église à l’autre, rien ne vaut les chemins romans.
Se rêver oiseau
On y met ses pas dans ceux de générations de montagnards, sur des pierres polies par les sabots et les espadrilles, dans ce pays d’élevage et de maigres cultures. Certaines portions, plus planes, se parcourent même à vélo. Près de Barruera, le décor change encore. À fleur de rivière, de petits marais fréquentés par les oiseaux migrateurs se traversent sur des passerelles de bois, au milieu des roseaux agités par le vent. Une parenthèse douce qui rappelle que, dans la Vall de Boí, l’eau dispute sans cesse la vedette à la pierre, malgré les falaises de Cardet qui semblent vouloir imposer le règne du minéral. À force de lever les yeux vers le ciel, on pourrait presque oublier de regarder le monde en plongée. Heureusement, de superbes miradors dominent les villages, comme celui de Sant Esperit, sur le Planell d’Aigüestortes, avec sa vue sur le lac de Llebreta. Un peu plus bas, le mirador de la Cascade offre un autre spectacle saisissant. Après Taüll, le mirador de la Santeta permet d’embrasser Boí, Erill la Vall, Barruera et, au loin, Cardet. Près de Boí, sur le chemin de l’Eau, le mirador del Tussal Gran avance sa plateforme de bois au-dessus du vide, face aux montagnes. Plus vertigineux encore, ceux de Durro et de l’Escaleta ouvrent de magnifiques perspectives. Mais pour comprendre pleinement la vallée, il faut aussi connaître les « falles » (torches). Au solstice d’été, les villages allument sur la montagne de grands « faros » (phares de feu), d’où les jeunes descendent le feu à l’aide de torches avant d’embraser les bûchers au cœur des villages. Il existe ainsi une autre route des miradors, plus secrète, reliant les emplacements de ces faros. Et puisqu’il s’agit d’éclairer la nuit, cap sur les étoiles avec les miradors astronomiques de Boí Taüll et de Sant Quirc de Durro. Ici, la pureté du ciel, reconnue par le label Starlight, offre une expérience rare : adossé aux Pyrénées, on apprend à lire les constellations dans une obscurité presque parfaite.
La cuisine roborative de la Vall de Boí répond à la rigueur du climat et à l’élevage des vaches, aussi bien laitières qu’à viande, ainsi que des moutons. Le potager, sarclé à la force des bras sur de rares terrasses, produit des choux, des pommes de terre et des fruits d’une remarquable intensité gustative. Il s’entoure de fleurs qui attirent les abeilles. Logiquement, on y retrouve des charcuteries, des produits de basse-cour, du miel et, bien sûr, de magnifiques fromages artisanaux, des confitures et de délicieuses liqueurs. On n’est pas loin, bien sûr, des spécialités cerdanes, à l’exception de la très originale fougasse au miel. Cette gastronomie, qui se concentre sur l’essentiel, constitue une approche du slow food 100 % naturel, ancrée dans la saisonnalité et le kilomètre zéro, ce qui lui vaut aujourd’hui une renommée inattendue. Elle illustre parfaitement l’âme de cette vallée restée authentique, qui n’a rien cédé aux sirènes du tourisme facile tout en partageant un héritage tellement universel et pourtant si singulier. Sa quête de hauteur, jamais comblée, dilate l’espace et le temps, distillant au passage une poésie puissante. La Vall de Boí n’invite pas à la visite, elle suggère l’initiation.



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