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Les Aspres, éternel elixir

30 Mar Les Aspres, éternel elixir

Les Aspres matérialisent l’avancée des Pyrénées au centre de la plaine du Roussillon, embrassées de part et d’autre par les cours impétueux de la Têt et du Tech. Baignées de soleil, battues par les rafales de la tramontane et du vent d’Espagne, elles prennent du climat les éléments les plus intenses. Sans sourciller.

Les Aspres sont confortablement adossées au Canigó. Elles lézardent comme les baigneuses allongées sur les plages, occupées à ne rien perdre de la caresse du soleil. Le nom « Aspres » annonce déjà une terre aride et caillouteuse. Sur ces sols étagés en terrasse qui semblent partir à l’assaut du Canigó se tissent schistes, galets roulés, argiles sableuses ou calcaires, mais la végétation qui s’y accroche est farouchement méditerranéenne. Les Aspres sont un paradis d’arômes et de senteurs de garrigue, un Eden latin où les ombres bicolores des suberaies, hélas aujourd’hui peu entretenues, se penchent sur l’obstination serrée des chênes verts. Ce joyeux duel d’essences s’ébat dans des fragrances de thym et de romarin traversées par les promeneurs et les sangliers, dominé par une couronne de châtaigniers qui, à eux seuls, donnent l’heure de la saison. L’hiver, en particulier, ne les épargne pas et règne en maître du gel sur les hauteurs, là où la vallée bascule vers le Conflent ou le Vallespir. Le relief accidenté, la rareté des près et des prairies, l’éloignement des points d’eaux pérennes malgré de nombreux ravins au régime d’oued, ont favorisé un habitat dispersé mais concentré sous la forme de grands mas, qui ont à leur tour favorisé la naissance d’innombrables chemins et drailles. Les Aspres sont un monde un peu mystérieux dont les mas sont la clé symbolique.

L’excellence paye

Il faut imaginer de grandes propriétés agricoles qui vivaient pratiquement en autarcie et produisaient leurs légumes, leur bétail et bien sûr leur vin, se contentant d’acheter aux grands marchés alentour le sel, les tissus et les produits finis. Car du vin, ici, on a toujours fait mais longtemps pour sa propre consommation. Le tonneau de vinaigre et celui du rancio, le vin oxydatif indispensable à la cuisine catalane occupaient alors une place de choix dans les « rebosts », cette arrière-cuisine faisant office de garde-manger. Très vite, avec l’arrivée des coopératives qui vont se développer au tournant du XXe siècle, on pense à produire le breuvage collectivement, à la fois pour mutualiser les coûts et pour mieux le vendre. Sur ces sols durs, la vigne, économe, capable de puiser au plus profond, fait merveille autour d’un carré d’as de cépages amoureux du soleil. D’abord, le grenache noir, avec ses arôme de cerise noire, celle-là même que l’on connait ici sous le nom de moreau, et son cortège de fruits rouges, de la griotte à la groseille, le poivre blanc, et en arrière bouche, des saveurs un peu brûlées de moka, de cacao de caramel ou d’olive bien mûre : un camaïeu de rouges et de bruns profonds. Puis la syrah, puissante, véritable ciment aromatique apporte son tannin et sa charpente écarlate, tandis que le Carignan oublie le rouge ensanglanté de ses feuilles pour imposer des effluves de mûre et de myrtille, ponctués de rappels de poivre noir aux nuances violines. Avec le mourvèdre, c’est une saveur, presque une compotée de pruneaux confits qui vient enrober l’ensemble d’un voile presque noir. L’appellation « Aspres » ne concerne que les vins rouges et n’a que 18 ans d’âge. Une jeunette ! On obtient des vins de garde mûris au moins 12 mois, qui font le bonheur de tous ceux  qui sauront les conserver à très belle maturité. Le rendement des vignes des communes concernées est limité à 42 hectolitres à l’hectare et l’appellation assujettie à l’utilisation de trois au moins des cépages fétiches du territoire. à l’arrivée, l’exigence paye. Les Aspres produisent des vins charnus et élégants, agréables à déguster. Beaucoup de coopératives et de caves particulières produisent aussi en appellation Côtes du Roussillon (notamment des blancs ou des rosés). Par exemple les Terrassous brillent par des productions de Rivesaltes hors d‘âge ! Ce n’en sont pas moins des vins saignés par cette terre généreuse et difficile. Des vins des Aspres !

Tous pour un, un pour tous

L’organisation en caves coopératives s’est imposée dans un premier temps, comme ailleurs, dopée par la nécessité économique dans laquelle se trouvaient nombre de viticulteurs qui n’avaient d’ailleurs pas la technicité nécessaire à la vinification, ni les équipements indispensables. Cette production collective a permis par ailleurs des investissements conséquents et un pari constant sur la modernité. Les caves coopératives possèdent leurs lettres de noblesse avec par exemple les Terrassous de Terrats ou la coopérative Laure de Nyls à Pollestres, mais la tendance aujourd’hui est aux domaines privés qui permettent la libre expression d’une identité alliée à un travail de marque plus précis comme le Château Montana à Banyuls dels Aspres, le Domaine Vaquer à Tresserre ou encore le Domaine de la Meunerie, le Domaine la Casenove et le Clos Cerianne à Trouillas pour ne citer qu’eux. Malgré l’importance cardinale des cépages, il est clair que les vignerons nouvelle génération jouent à fond la carte du terroir et de sa plus-value en termes d’identification et d’association à des paysages et à des produits connexes comme les fruits ou le miel, conscients que le vin est avant tout un produit culturel, donc non interchangeable. Dans un pays dont les vins tanniques ont pendant des générations servi de coupage pour d’autres crus, c’est une énorme révolution, désormais achevée. Plus fort encore, la plupart des propriétés se visitent, disposent d’un comptoir de vente sur place, proposent des activités ludiques et gastronomiques dans leurs vignes et beaucoup vont jusqu’à proposer table ou chambre d‘hôte. Ainsi vous pouvez, à vélo, à pied ou en voiture, sillonner les Aspres de dégustation en dégustation, et suivre la géologie pas à pas dans votre verre. Boire le vin d’ici c’est faire revivre tous les fantômes de ce pays et lui permettre de croire en son avenir. Ici, chacun a connaissance de la fabuleuse épopée du Byrrh et part gagnant, puisque l’histoire l’a prouvé : rien n’est impossible ! Le Guide Parker, peu connu pour sa complaisance, n’a pas hésité à donner un 90 sur 92 à la cuvée « Les Pierres Plates » des Vignerons de Terrassous, une vraie consécration pour ces vins rouges hautement qualitatifs. Le champ des possibles est donc grand ouvert, tout comme le paysage s’ouvre devant le regard pour embrasser la plaine et la mer. Des démarches marketing frappées au double sceau de l’international et de la proximité accroissent la force de frappe, avec des boutiques en nom propre, une très belle présence sur les tables des restaurants et une force d’exportation notable. Pour être les derniers venus, les vins des Aspres se sont déjà taillés une solide réputation et des parts de marché conséquentes. Un atout décisif pour ces terrasses ensoleillées au cœur du territoire, dont les vins portent le message d’éternité du Canigó.

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