02 Oct Les trésors intérieurs de la Costa Daurada : Des pierres et du silence
Au cœur de la Costa Daurada intérieure, quand le battement des vagues devient un lointain souvenir, les vignes et les collines laissent peu à peu place aux montagnes. Depuis des siècles, les hommes répondent à cet appel minéral : certains gravissent les hauteurs pour regarder le monde avec des yeux d’oiseau, d’autres ont bâti pour leur foi des écrins d’éternité. Ici, la pierre accompagne le voyage, depuis les grandes abbayes jusqu’aux modestes constructions rurales, et raconte une terre façonnée par la foi, le travail et le silence.
Arriver à Poblet, c’est voir se dresser, au sein de trois enceintes successives, les bâtiments compacts d’une véritable cité céleste ancrée dans le vignoble. Forêts, sources et terres agricoles composent un environnement aujourd’hui protégé au titre du Paratge Natural d’Interès Nacional de Poblet. Quant au monastère, l’un des plus grands ensembles cisterciens d’Europe, il est inscrit au Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 1991. La monumentale Porta Daurada ouvre sur une vaste cour, avant que la Porta Barroca ne conduise à l’église Santa Maria, à la fois romane et gothique, remarquable par ses trois nefs, son transept et son large déambulatoire. À l’intérieur, le monumental retable Renaissance en albâtre blanc de Damià Forment apporte une lumière presque théâtrale. Poblet est aussi un panthéon royal. Ici reposent plusieurs souverains de la Couronne d’Aragon, parmi lesquels Alphonse le Chaste, Jaume Ier le Conquérant et Pere le Cérémonieux, ainsi que plusieurs reines. Le vaste cloître gothique dessert le réfectoire et la salle capitulaire, tandis que le lavatorium rappelle les gestes quotidiens de la vie monastique. Mais Poblet se découvre aussi en quittant ses murailles pour gagner la forêt. Plusieurs itinéraires permettent de pénétrer dans le massif, notamment celui qui conduit vers le Mirador de la Pena. Au fil de la montée, chênes verts, anciennes carrières et traces d’activités forestières rappellent combien l’histoire du monastère reste liée à celle de la montagne. Là-haut, le regard embrasse le territoire et rend au silence toute sa profondeur. De cette majesté royale, la route conduit vers une autre forme de grandeur, plus discrète et plus dépouillée. Santes Creus joue les discrètes. Fondé en 1160, le monastère apparaît modestement entre les maisons du village. Définitivement abandonné par les moines après la Désamortisation de 1835, il appartient aujourd’hui au patrimoine de la Generalitat de Catalunya. La façade romane de l’église est percée d’une grande baie gothique. À l’intérieur, le retable baroque de Josep Tremulles veille sur les tombeaux de Pere el Gran, de Jaume II et de Blanche d’Anjou. Les voûtes immenses, portées par d’impressionnants piliers de pierre, distillent une profonde sérénité. Le grand cloître gothique, avec ses fines colonnes et ses chapiteaux peuplés de végétaux, d’animaux et de figures humaines, contraste avec le second, beaucoup plus sobre. Le palais abbatial et royal, le dortoir, le réfectoire et le scriptorium témoignent d’un passé actif et rayonnant. Enfin, la chapelle romane de la Trinité surprend par son dépouillement. À Santes Creus, la grandeur semble toujours retenue, presque silencieuse. À quelques kilomètres de là, la pierre quitte les cloîtres pour retrouver les champs et le travail quotidien des hommes. Quelques kilomètres plus loin, la pierre raconte une histoire plus humble, mais tout aussi intimement liée au paysage. Au Pla de Santa Maria, la Ruta de la Capona déroule sur un peu plus d’un kilomètre et demi un remarquable inventaire de constructions en pierre sèche. Barraques, cossiols destinés à recueillir l’eau, anciennes ruches, marges et abris agricoles témoignent de la manière dont des générations de paysans ont façonné leur environnement avec les matériaux trouvés sur place. Accessible à pied comme à vélo, l’itinéraire permet de comprendre un paysage agricole construit lentement, pierre après pierre, sans mortier. Plus près du village, l’église romane de Sant Ramon prolonge cette lecture du territoire par une architecture plus savante, mais toujours dominée par la même matière minérale. De la pierre patiemment assemblée par les paysans à celle élevée pour la foi, le paysage semble ici parler un seul et même langage. De la pierre assemblée par les paysans à celle élevée pour la foi, le paysage semble ici parler un même langage.
Dans une vallée étroite de la Serra de Montsant se niche la chartreuse de Santa Maria d’Escaladei, fondée en 1194 par Alphonse le Chaste. Première chartreuse de la péninsule Ibérique, elle joua un rôle majeur dans l’essaimage de l’ordre. Les premières constructions mêlent roman et gothique : église Santa Maria, grand cloître, douze cellules, salle capitulaire et réfectoire. À partir du XVIe siècle, de profondes transformations donnent à l’ensemble une physionomie plus classique et baroque. Les Chartreux vivaient des ressources d’un vaste domaine agricole, cultivant céréales, vigne, oliviers et arbres fruitiers. Leur puissance fut telle que leur territoire finit par correspondre largement au Priorat historique. La vigne allait durablement marquer ce paysage jusqu’à devenir l’une de ses grandes signatures. En 1835, la Désamortisation chasse les moines. Le monastère est pillé, incendié puis presque entièrement détruit. Pourtant, au détour d’une voûte éventrée ou d’une cellule reconstituée avec son petit jardin, sa splendeur affleure encore. Le tout est serti dans les ocres roses du Montsant. Un lieu où la ruine elle-même semble avoir appris le silence. Autour de la chartreuse, la montagne reprend bientôt ses droits et impose sa propre architecture.
Quand la montagne prend le relai
Au nord du Priorat, la chaîne du Montsant se distingue par un relief abrupt, creusé de grottes, d’avens et de parois vertigineuses. Classé parc naturel depuis 2002, cet espace protégé couvre 9 242 hectares. Le massif culmine à la Roca Corbatera, à 1 163 mètres. La rivière Montsant traverse ce relief en gradins, creuse le spectaculaire Congost de Fraguerau puis rejoint le lac de barrage de Margalef. Ici, les chemins se fraient plus qu’ils ne se tracent. On les appelle des « graus », parfois si escarpés qu’ils sont équipés de câbles et d’échelons. L’escalade attire les passionnés autour de Margalef, tandis que les sentiers plus doux conduisent vers des mas isolés et des ermitages perchés. Sant Bartomeu, petite chapelle romane du XIIe siècle, est liée à Fra Guerau, ermite qui aurait vécu dans une cavité voisine. Plus loin, Sant Antoni se cache derrière son porche et ses grands cyprès. Enfin, Santa Magdalena, aux proportions imposantes, mérite son surnom de « cathédrale du Montsant ». Ici, tout invite à l’élévation et au recueillement. À mesure que l’on s’éloigne de ces reliefs austères, la Costa Daurada intérieure se fait plus douce, plus agricole, sans jamais perdre la mémoire de ceux qui l’ont façonnée. En quittant ces reliefs austères, le paysage s’adoucit peu à peu et s’ouvre vers des terres plus agricoles.
Des chemins pour prendre de la hauteur
Dans le Baix Penedès, cette lecture du territoire prend la forme d’un vaste balcon ouvert sur la comarca. La Ruta dels Miradors relie douze sites stratégiques répartis entre Albinyana, Bonastre, Masllorenç, El Montmell, La Bisbal del Penedès, Santa Oliva, Banyeres del Penedès, Sant Jaume dels Domenys, L’Arboç, Cunit, Calafell et El Vendrell. Sur 113 kilomètres, elle permet de lire le paysage depuis les hauteurs et d’en repérer les principaux éléments patrimoniaux. Plus intime, le Camí Ral rappelle les anciennes voies utilisées pour conduire les troupeaux et relier les villages de l’intérieur. Plusieurs tronçons sont encore préservés, notamment depuis La Bisbal del Penedès vers les sources du territoire et l’ermitage de Santa Cristina. Ici aussi, la route compte autant que la destination : marcher, prendre de la hauteur et regarder autrement un territoire que l’on croyait connaître. Ces chemins conduisent également vers des patrimoines plus secrets. À Santa Oliva, l’ancien monastère de Santa Maria rappelle la longue histoire religieuse de la comarca. Ancien prieuré dépendant du monastère de Sant Cugat del Vallès, occupé de la fin du XIIe siècle jusqu’au XVe siècle, l’ensemble conserve plusieurs éléments romans. Sa restauration a permis de mettre au jour des vestiges romains dans son sous-sol. Rebaptisé Rectoria 2.0, le lieu accueille aujourd’hui des activités culturelles et donne une nouvelle vie à ces vieilles pierres. Des anciens chemins aux points de vue ouverts sur la plaine, cette quête du regard conduit naturellement vers un dernier promontoire. Des chemins anciens aux points de vue ouverts sur la plaine, cette quête du regard conduit naturellement vers un dernier promontoire. À Riudecanyes, dans le Baix Camp, le château-monastère de Sant Miquel d’Escornalbou, juché sur sa butte entourée d’arbres et de rochers, a tout d’un nid d’aigle minéral. Pourtant, il raconte aussi une autre histoire, celle des grandes fortunes du début du XXe siècle qui restaurèrent les ruines du passé pour en faire leur résidence. Eduard Toda, compagnon de jeunesse de Gaudí, acquiert le domaine en 1911 et le transforme avec une grande liberté. Les objets ramenés de Chine, où il fut vice-consul, et d’Égypte, où il fut consul, racontent les voyages de cet étonnant personnage. Gaudí et Toda, adolescents, rêvaient déjà de restaurer Poblet et méditaient sur la grandeur de l’histoire catalane. L’ancien monastère, fondé au XIIe siècle et occupé successivement par des augustins puis des franciscains, affleure encore à travers l’église romane, quelques vestiges conventuels et le cloître transformé en jardin. Toda mena ici une restauration très personnelle, davantage soucieuse de recréer une atmosphère médiévale que de respecter chaque état ancien. Depuis le cloître-jardin, véritable balcon sur le Camp de Tarragona et les montagnes de Prades, la vue invite à mesurer l’immensité du territoire.


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