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Monastir del Camp, bijou des Aspres

31 Mai Monastir del Camp, bijou des Aspres

Ce monastère, jadis au cœur des champs et aujourd’hui enlacé par les vignobles, évoque l’image d’un hameau organisé autour d’une majestueuse demeure seigneuriale, dont l’allure rappelle celle d’un petit château. C’est au sein de cette bâtisse que se dissimulent et se blottissent un cloître gothique et une église de style roman.

La silhouette d’une grande gentilhommière fortifiée, surmontée d’une tour crènelée, ornée de fenêtres bilobées néogothiques, s’impose dans un bouquet d’arbres, une île de verdure et de pierre noyée dans un océan de vignes impeccablement taillées. Au loin le Canigou, énorme, veille sur ses terres. Ici, elles sont de haute mémoire… La légende veut en effet que Charlemagne, de retour du Col de Panissars où il avait vaincu les Maures (en 785), ait décidé de la construction de l’église après le miracle de l’eau. Un soldat franc aurait frappé de son épée le lit d’un ruisseau à sec et aurait fait jaillir une énorme source capable d’abreuver troupes et chevaux assoiffés. Le récit est joli, certes, mais légendaire. Il y a deux siècles d’écart entre la première construction carolingienne et lui, tandis que la chapelle que nous connaissons aujourd’hui est due à l’impulsion de Ramon Hug d’Empúries, évêque d’Elne, et date de 1064. Le bien est ensuite transféré à une autre lignée de l’Empordà, les Rocaberti, qui le cèdent à leur tour à Pere Rigau, le fondateur de la très belle abbaye de Vilabertran. Suite à un conflit entre Elne et cette dernière, finalement arbitré en faveur du siège épiscopal, l’évêque Artal y installe, en 1116, une communauté de moines augustins. Malgré cette hiérarchie toute proche, le monastère reçoit des dons très importants et jouit d’une autonomie notable qui lui permet de se développer sur le territoire des Aspres et du Bas-Vallespir.  En 1136, une bulle papale signée d’Alexandre III fait état de ses possessions : Sant Pere de Passa, Sant Esteve de les Vinyes, Santa Maria del Vilar (Reynès), Sant Marti de Llauro et Santa Maria de Vilarmilà (Llupia). Ainsi s’écoule la vie des moines jusqu’au XVe siècle quand le pape Clément VIII les sécularise et place la communauté sous l’autorité de Saint Martin du Canigou. Il faut attendre 1786, à l’aube de la Révolution Française, donc, pour qu’elle soit transférée au Couvent Saint Mathieu de Perpignan. Mais il n’est déjà plus temps de tergiverser, tous les biens ecclésiastiques sont saisis par les révolutionnaires soucieux d’éradiquer la religion et toutes ses manifestations. Le monastère devient, en 1794, en pleine guerre avec les Espagnols qui comptent bien récupérer les comtés perdus du nord, un hôpital militaire situé à proximité du front avant d’être revendu à la famille d’un hobereau et savant local, Jaubert de Passà. Le monastère devient alors une exploitation agricole dédiée au vin et le restera jusqu’au décès du dernier descendant, M. Marceille, alliant haras et chais tandis que la demeure conservait, outre une assez incroyable bibliothèque, des écrits et des documents, et même, un magnifique tableau de Hyacinthe Rigaud, le prince des peintres nord-catalans. Aujourd’hui la propriété a été revendue, restaurée, fouillée, et a ouvert un nouveau chapitre de sa très riche histoire. Monastir del Camp est un ancien prieuré. Sa petite église à nef unique est couverte d’un berceau en plein cintre. Le bâtiment d’origine a probablement été voûté au XIIe siècle et s’est enrichi d’une chapelle latérale voûtée sur croisée d’ogives au XIIIe siècle. On y trouve des sépultures aristocratiques dont l’épitaphe gravée en latin donne l’identité, en l’occurrence les deux filles d’un certain Guillaume de Saragossa.

Un haut lieu culturel

On accède à l’église par deux ouvertures, celle qui donne sur le cloître et le reste des bâtiments conventuels de résidence et de stockage, mais aussi un portail monumental magnifique, répertorié dans tous les ouvrages sérieux consacrés à l’art roman. Sa présence indique que l’église du couvent servait aussi aux fidèles des environs qui venaient certainement y écouter la messe. On note dans le temple la présence de contreforts intérieurs et les jolies proportions d’un édifice caractéristique de l’art roman catalan. La porte intérieure passée, c’est l’émerveillement devant un cloître miniature, parfaitement carré, dont les galeries ornées de voûtes trilobées ouvrent sur un minuscule jardin. Un puits couvert de végétation occupe le centre de ce patio. Contrairement au reste des bâtiments qui composaient le couvent proprement dit, et qui, tous ont été construits entre le XIIe et le XIIIe siècle, le cloître est de facture gothique et date, lui, du début du XIVe siècle, exactement de 1307. Mais bien sûr, l’élément distinctif le plus remarquable de l’ensemble c’est son fameux portail en marbre blanc de Céret avec ses chapiteaux sculptés qui semblent bien être dus au Maître de Cabestany, ou du moins à son atelier, car ils rappellent le tympan du Boulou ou de Saint Genis, mais aussi le cloître de Rieux-Minervois. On y trouve des représentations de monstres, des joueurs de trompe et aussi un étrange personnage qui offre la croix à une figure féminine parée comme une reine.

Longtemps les historiens ont vu là une allusion à Hélène, mère de l’empereur Constantin, eu égard à la proximité de la ville d’Elne à laquelle elle a donné son nom, mais en fait il semblerait qu’il s’agisse d’une allégorie de la Visitation, la dame arborant une coiffe identique à celle de la Vierge dans la représentation de la Nativité du tympan du Boulou. Cet endroit magique que les siècles ont préservé, est resté un haut lieu d’accueil culturel, fidèle à sa figure tutélaire, l’hydrologue, savant et gentilhomme Jaubert de Passa, amoureux des arts. Deux belles salles abritent une collection de Christ en croix glanés dans toute l’Europe par le nouveau propriétaire, et également une évocation du Maître de Cabestany et de son œuvre indissociable de l’art roman catalan. Dans une des salles du rez-de-chaussée ont été découverts les vestiges de thermes mérovingiens qui rajoutent encore au très riche passé des lieux. L’église accueille toute l’année une programmation soutenue de concerts classiques et baroques, de conférences de haute tenue et d’expositions qui perpétuent une tradition entamée il y a plusieurs décennies.

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