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Rivesaltes, osez la sortie de route !

02 Oct Rivesaltes, osez la sortie de route !

Rivesaltes invite à quitter l’autoroute pour prendre le temps de la découvrir. Derrière ses façades discrètes, cette grande cité des bords de l’Agly dévoile des trésors baroques, des châteaux sans seigneurs, un monstre légendaire, une mémoire bouleversante et quelques solides raisons de passer à table. Une escapade pleine de surprises aux portes de Perpignan.

Rivesaltes ? Muscat, bien sûr. Aéroport et sortie d’autoroute, évidemment. Peut-être abricot et, pour les plus avertis, Babau. À huit kilomètres de Perpignan, la ville déploie pourtant bien d’autres visages. Il suffit de quitter les grands axes, de rejoindre le centre et de pousser quelques portes pour les découvrir. Patrimoine, mémoire, vigne, traditions et bonnes tables composent une identité plus riche qu’on ne l’imagine. Rivesaltes aime surprendre, parfois là où on l’attend le moins. Première étape : l’église Saint-André. De l’extérieur, soyons francs, elle n’accroche pas forcément la rétine. Une façade austère, un clocher crénelé et rien qui annonce ce qui attend derrière. Michel Lloubes en sourit. Ancien journaliste à L’Indépendant, passionné d’histoire locale, il connaît Rivesaltes comme sa poche. Saint-André, c’est son truc à lui. « L’église a été reconstruite au XVIIe siècle sur le modèle de l’abbatiale de Lagrasse. Ce n’est pas un hasard. Pendant des siècles, Rivesaltes a dépendu de cette puissante abbaye audoise. »

À six heures, Rivesaltes faisait son tour

Il suffit de franchir le seuil pour changer de décor. « Personne ne peut imaginer la profusion de trésors qu’elle renferme. On a l’un des plus beaux ensembles baroques du département, avec le maître-autel monumental de Jacques Mélair et les six tableaux d’Antoine Guerra consacrés à la vie de saint André, sans compter les retables, les chapelles et l’orgue des frères Grinda… » Saint-André pourrait servir de métaphore à Rivesaltes. Une apparente discrétion et, derrière les murs, une richesse insoupçonnée. Encore faut-il pousser la porte… Dans cette église dédiée au patron de la ville, chaque 30 novembre, pour la Saint-André, les sardanistes du Foment de la Sardane lèvent les bras et forment le cercle jusque dans la nef. L’une des plus importantes associations sardanistes du département entretient ici une culture catalane bien vivante. Pour la raconter, passons le relais à une autre enfant du pays. Marie Baxellerie a grandi au cinéma. Littéralement. Ses parents tenaient le Palais des Fêtes. Les images ont accompagné son enfance avant que les livres ne prennent le relais. Marie a longtemps travaillé à la médiathèque et fut l’une des chevilles ouvrières des « Vendanges littéraires ». Pendant vingt ans, Bernard Pivot, Michel Onfray, David Foenkinos, Maylis de Kerangal ou Jean Echenoz ont fait escale à Rivesaltes. Le décor de cœur de Marie reste la place Charles-de-Gaulle, plus connue comme la place du Platane. « J’adore ce géant centenaire. C’est le grand témoin des générations. Il me rappelle le fameux « tour de six heures ». À 18 heures, on sortait. Pas forcément pour aller quelque part. On faisait le tour de l’arbre entre jeunes. On croisait les voisins, les cousins, les commerçants, on échangeait les nouvelles. » Un réseau social avant l’heure, à ciel ouvert et sans mot de passe. Cette sociabilité atteignait son apogée lors de la Festa Major de la Saint-André. Et Michel Lloubes de reprendre le fil : « C’est un moment immanquable sur les Allées. Dans les années 50 et 60, il y avait une ambiance folle et un monde fou. C’était une grande fête foraine avec des dizaines de manèges. Il y avait même des animaux mis en loterie. On « étrennait pour la Saint-André », on se « moudait », comme on dit en roussillonnais. Les couturières du village confectionnaient des habits de fête pour toutes les familles. » Aujourd’hui encore, le dernier jour de novembre reste solidement accroché au calendrier rivesaltais. Le goût de la rencontre ne s’est d’ailleurs pas perdu. Les jours de marché, Rivesaltes retrouve cette même animation familière autour des étals de fruits, légumes, produits du terroir et commerces de proximité. Un rendez-vous simple, mais révélateur d’une ville qui continue de vivre dans la rue, au rythme des habitudes et des conversations. Depuis le Platane, quelques pas suffisent pour changer de siècle. Les rues se resserrent autour de Saint-André. C’est la cellera, noyau médiéval de Rivesaltes. En 1172, la communauté installée sur ces « rives hautes », qui donneront leur nom à la ville, obtient le droit de se fortifier. Des sept tours des remparts, quatre subsistent. La tour de l’Horloge veille toujours sur l’ancienne porte. Sa herse lui a valu son surnom de Rastillou, le petit râteau. Cairou, briques, marbre blanc de Baixas, patios et passages étroits composent un décor inattendu. Sans oublier le Forat del Forn, le trou du four. C’est par là, raconte la légende, que serait entré le Babau, créature sanguinaire surgie des bords de l’Agly pour dévorer les enfants. Plusieurs siècles plus tard, le monstre refuse de mourir. Rivesaltes le célèbre chaque été. Si l’Agly s’est assagie, ses colères ont marqué la ville. Lors de l’Aiguat de 1940, le fleuve emporte le pont de pierre médiéval. Construit au tournant des années 1950 pour lui succéder, l’emblématique pont Jacquet déploie ses 150 m de câbles et de béton au-dessus de l’eau. Aujourd’hui, promenade, vélo, voie verte et guinguette ont réconcilié la ville avec ses berges.  Mais le vieux Rivesaltes possède aussi son grand homme. Joseph Joffre naît ici en 1852, dans une maison aujourd’hui transformée en musée. Sur trois niveaux, elle conserve l’ancien atelier de tonnellerie de son père, l’appartement familial et de nombreux souvenirs du futur maréchal. Avant de devenir l’une des grandes figures militaires françaises de la Première Guerre mondiale, Joffre fut donc un enfant de ces rues. Une présence encore très visible dans la ville, où son nom accompagne places, allées et mémoire collective. Mais Rivesaltes raconte aussi une autre histoire, plus fastueuse. Près de la gare surgissent d’étranges « châteaux ». Ni princes ni seigneurs derrière leurs grilles. Ces vastes demeures bourgeoises posées au milieu de parcs racontent une autre aristocratie : celle du vin. Hautes façades, balcons ouvragés, perrons et jardins arborés. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les grands propriétaires viticoles affichent leur réussite. Château Péquignot, aujourd’hui Hôtel de Ville, Château Sisqueille, devenu lycée agricole, Château Christophe…

Derrière les barbelés, le silence

Derrière l’apparat se devine tout un monde de vendanges, d’ouvriers, de caves, de négociants et de tonneaux. À Rivesaltes, la vigne façonnait autant le paysage que la hiérarchie sociale et l’architecture. Jusqu’à ce qu’un minuscule puceron venu d’Amérique fasse vaciller l’édifice. À la fin du XIXe siècle, le phylloxéra ravage le vignoble. On arrache, on replante sur des porte-greffes américains, on se réinvente. Et le nom de la ville finit par se confondre avec deux appellations : Rivesaltes et Muscat de Rivesaltes. Le fil n’est pas rompu. La Maison Cazes, fondée en 1895, reste l’un des étendards du Roussillon. Au Domaine de Rombeau, la famille de La Fabrègue perpétue une aventure viticole vieille de plusieurs générations. L’ancien outil coopératif Arnaud de Villeneuve, repris à l’été 2026 par Vignobles Cap Leucate et Coop VO, vient, lui, de changer d’époque. Pour remonter encore le temps, Émile Betriu, 96 ans, dispose d’une drôle de machine. Devant lui, des centaines de cartes postales anciennes éditées par l’incontournable Mademoiselle Clara – Mlle Clara. Une image et les souvenirs repartent : les charrettes, les conversations au « Sénat », ce cercle d’anciens qui refaisait le monde, son père bourrelier réparant les harnais des chevaux qui transportaient les tonneaux. Puis la mémoire entraîne Émile hors de la ville, vers une plaine sèche giflée par la tramontane. « Quand j’étais jeune, je venais faire paître les moutons de mon père au camp. Je ne savais pas ce qui se passait dans les baraquements. J’avais entendu les adultes parler de la présence « d’Annamites » à Rivesaltes, pour désigner des Indochinois. Je trouve très bien que le Mémorial raconte ces histoires longtemps cachées… » La simplicité du souvenir dit mieux que de longs discours le silence qui a enveloppé le camp pendant des décennies. Républicains espagnols fuyant Franco, familles juives promises à la déportation, Tsiganes internés, prisonniers allemands, harkis…

Rivesaltes ne vit pas dans le rétro

Plus de 60 000 femmes, hommes et enfants sont passés par ce site au gré des tragédies du XXe siècle. Dix ans après son ouverture, le Mémorial du camp de Rivesaltes poursuit ce travail de transmission. Avant même d’y entrer, le bâtiment de Rudy Ricciotti saisit par sa longue masse de béton ocre, presque enfouie dans la terre. Sous l’impulsion de sa directrice, Céline Sala, le lieu refuse de rester figé dans la commémoration. Art, littérature, musique, rencontres et débats bousculent les façons de transmettre. Son parcours permanent a été entièrement repensé et quelque 50 000 visiteurs le fréquentent chaque année. Ici, regarder le passé sert à questionner le présent. Et c’est peut-être tout le paradoxe de Rivesaltes. Plus elle fouille son passé, plus elle regarde devant. La capitale de l’Agly est devenue l’un des pôles économiques les plus actifs des Pyrénées-Orientales. Autour de Cap Roussillon, du Mas de la Garrigue et de Vinipolis, zones commerciales et industrielles ont changé son visage. Cette nouvelle économie reste encore arrimée à la vigne. Travet Liège, Syntek Bouchage-Vinventions ou la Compagnie Vinicole des Rivesaltes composent un écosystème où l’on fabrique, négocie et embouteille. Aux Dômes, salons et spectacles voisinent désormais avec un complexe aquatique doté d’un bassin sportif et d’espaces ludiques. Reste à goûter la ville. Et là encore, chacun son style. À la Crèmerie Chez Juliette, on retrouve le Rivesaltes des commerces de bouche et des bonnes choses choisies avec soin. Au Domaine de Rombeau, vieilles pierres, grandes tablées et cuisine catalane généreuse prolongent une histoire familiale intimement liée à la vigne. La Table d’Aimé, adossée à la Maison Cazes, joue une partition plus gastronomique, où les produits du Roussillon dialoguent avec les vins du domaine. Trois adresses, trois ambiances, mais un même goût du pays. On était venu pour le muscat, peut-être pour le Babau. On repart avec bien davantage : des histoires, des saveurs, des rencontres et l’envie de revenir. À Rivesaltes, il suffit parfois de quitter la route principale pour découvrir l’essentiel.

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