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SANT PERE DE RODES

26 Juil SANT PERE DE RODES

A quelques encablures du Port de la Selva, en direction de Llançà, la montagne s’élance vers la couronne que lui tresse le château de Sant Salvador de la Verdera. C’est là, au creux de la colline, que les Bénédictins ont bâti l’abbaye de Sant Pere de Rodes.

Deux chemins mènent à cette cité suspendue entre mer et ciel, que l’on dirait tout droit sortie d’une prédelle de retable. Depuis le Port de la Selva, une belle route en lacets regarde côté mer en grimpant vers le monastère, courageuse comme les petites chèvres du cru. Une autre route, terrestre celle-là, quitte la plaine de l’Empordà, à Llança, pour s’élancer vers les hauteurs qui lui permettront d’entrevoir les flots en traversant un monde de chênes verts et de garrigue. Sant Pere de Rodes se mérite ! Dans les deux cas, on parvient sur un parking d’où partent deux chemins fléchés. Le premier s’avance vers l’ancien village de Santa Creus de Roses et, plus haut, le château de Salvador de Verdera dont la silhouette couronne le paysage. Il symbolise les aspects guerriers de la société féodale. Ce château avait été donné aux monastère de Rodes par les comtes d’Empúries mais en raison de sa situation stratégique, ces derniers voulurent le récupérer, entrainant de nombreux affrontements. Le second entame une belle montée par un sentier large et confortable. Soudain, au détour d’un virage, apparaît un magnifique ensemble minéral qui a tout des cités célestes des peintres flamands. Immédiatement sur la gauche se dresse l’ancienne hostellerie des pèlerins, un simple rectangle de pierre dont l’entrée présente un arc outrepassé. Une fontaine encore en usage, si l’on en juge par le nombre de visiteurs qui pique-niquent à proximité, étanchait les voyageurs dans cet univers sec qui ne doit sa survie qu’au vent des embruns. Un peu plus haut encore, dans le soleil et le vent, et c’est le choc. D’une sorte d’immense quadrilatère de granit émergent deux grands clochers carrés et une tour plus trapue qui permettent d’hésiter un instant entre deux hypothèses : formidable château fort ou énorme monastère. Une certitude cependant, d’emblée, il s’agit bien d’un art roman ou qui tend vers le roman, à éléments carolingiens et préromans, attestés par les voûtes en plein cintre qui côtoient les arcs outrepassés et l’hésitation des sculptures entre modestie et exubérance. Le monastère est organisé en terrasses pour répondre à l’impressionnant denivelé et mieux épouser la courbe de la montagne qui penche inexorablement vers le grand bleu. Consacrée, il y a tout juste mille ans, en 1022, l’église proclame un style autochtone et syncrétique qui ne correspond plus au style lombard. La nef unique est divisée en trois vaisseaux délimités par une double colonnade portant chapiteaux de style corinthien, très ornementés. On note la présence de colonnes sans doute plus anciennes, qui s’appuient sur les piliers. Le déambulatoire de la travée centrale est magnifique. Il domine une jolie crypte reliée au culte des reliques. Son plan annulaire fonctionne comme un rappel souterrain du déambulatoire et sa situation, sous l’autel, en fait un lieu particulièrement sacré.

Du point de vue architectural, sa construction est indispensable pour compenser la pente du terrain et bâtir ainsi à l’horizontale l’abside de l’église. L’élément le plus remarquable du portique était sans aucun doute son portail en marbre attribué au Maître de Cabestany. Il en reste deux petits fragments de sculptures du XIIe siècle sur la partie inférieure de la porte, et deux copies de bas-reliefs.Pendant des siècles, le monument a été pillé, ce qui explique la disparition de beaucoup d’éléments de décoration. Monumentale et épurée, l’église est jouxtée d’un clocher carré du XIIe siècle clairement lombard. Juste à côté s’élève une tour de l’hommage dont l’appareillage montre beaucoup de pierres rangées en arêtes de poisson, une préoccupation stylistique et esthétique très présente puisque le reste des bâtiments est en granit massif. Le cloître du XIIe siècle constitue le centre absolu de Sant Pere. C’est autour de lui que tout s’organise. Attention, surprise, ce n’est pas un mais deux cloîtres qui vous attendent car le cloître initial, plus ancien de cent ans, a été dégagé juste au-dessous lors de fouilles récentes, si bien qu’ils sont désormais l’un au-dessus de l’autre. Une singularité, certes mais aussi une rare splendeur. Une partie des galeries manquantes a servi à édifier une citerne, on ne peut donc en admirer qu’une infime partie. Tout autour de ces éléments, le réfectoire et les cellules des moines, modernisés, offrent des vues sublimes sur la mer, dont ne se lassent pas les visiteurs penchés vers le large.

Et pourtant, Sant Pere de Rodes revient de loin. Les premières occurrences remontent au IXe siècle, à l’an 878. Il est alors mentionné comme une dépendance du monastère de Sant Esteve de Banyoles. Différents privilèges successivement accordés par Louis Le Pieux puis Charles le Chauve, les rois francs alors suzerains des comtes de Catalogne, ont permis à Sant Pere de Rodes de jouer un rôle de premier plan en toute indépendance en tant que monastère bénédictin ne relevant que du Saint Siège de Rome. Grâce aux dons divers et au soutien indéfectible des comtes d’Empúries, il est rapidement devenu à la fois un lieu de pèlerinage prisé et un véritable fief féodal dont les possessions s’étendaient jusqu’au Roussillon, au Pallars et au Vallés. Cette prospérité a duré jusqu’au XIVe siècle qui a vu le début de sa décadence pour cause de peste noire, d’augmentation des actes de piraterie et donc de dépeuplement des zones côtières, de bandolerisme (les bandits de grand chemin faisaient régner la terreur dans les campagnes) et enfin de guerres répétées avec la France. Ces différents éléments ont conduit la communauté à émigrer vers Vila-Sacra avant d’être dissoute vers 1821. Le monastère est alors tombé en ruine jusqu’aux premiers travaux de restauration, sous la République, en 1935, et ont évidemment été interrompus par la guerre d’Espagne. Ils ont été repris en 1973, sous le franquisme finissant, et achevés en 1999 par la Generalitat de Catalunya, notamment grâce à la manne des crédits européens. Aujourd’hui le site est l’un des plus visités des provinces de Girona, et sans aucun doute l’un des plus admirés. Il faut dire qu’outre le monastère lui-même, le château de Sant Salvador de Verdera est très couru des randonneurs qui trouvent ici un véritable paradis et des vues incroyables sur la naissance du Cap de Creus, juste avant que son élan vital ne l’entraîne vers le large. Les raisons ne manquent pas d’aimer Sant Pere de Rodes.

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