29 Mai Le Perthus, dépasser les bornes, tout un art !
Au Perthus, on change de pays en traversant la rue… et de prix en changeant de trottoir. Village coupé en deux depuis 1659, il vit au rythme du commerce frontalier. Mais derrière les vitrines se cache un territoire singulier, entre histoire, nature et mémoire.
Au Perthus, la frontière ne se franchit presque pas : elle fait partie du quotidien. Ici, tout commence en 1659, lorsque le Traité des Pyrénées trace une ligne entre la France et l’Espagne… sans vraiment tenir compte du relief ni de la vie locale. Résultat : la frontière coupe le col en deux et le village se construit autour de cette singularité. Aujourd’hui, la rue principale est française, mais en descendant, le trottoir de gauche devient espagnol. Quelques pas suffisent et tout change : la langue, les prix, l’ambiance. Les magasins se font face, avec une seule borne pour rappeler qu’ici passe une frontière internationale.
Côté français : l’âme du Perthus
Le Perthus, c’est un pied en France, l’autre en Espagne. Au fil du temps, le village est devenu un symbole de passage, d’échanges et de circulation. « Ce ne sont plus les États qui font la frontière, ce sont les prix », résume l’historien local Joan Tocabens. Peu de villages peuvent se vanter d’être à ce point partagés entre deux pays et plus rares encore sont ceux qui ont fait de cette particularité leur identité profonde. Au Perthus, dépasser les bornes n’a rien d’exceptionnel. C’est presque une manière d’habiter le monde. Le contraste est saisissant. Côté français, Le Perthus concentre l’essentiel de la vie résidentielle. Le village a conservé quelque chose d’un bourg accroché à son relief, à ses habitudes et à ses familles « de tota la vida » : les Tocabens, les Verdaguer ou encore les Vert-Nibet. On y trouve des commerces de proximité, des restaurants, des boutiques indépendantes et des lieux de passage appréciés aussi bien des habitués que des visiteurs. Ici, l’ambiance devient plus quotidienne, plus humaine, tout en restant portée par l’énergie particulière de la frontière. C’est d’ailleurs là que bat encore le cœur le plus intime du Perthus. Longtemps, on venait ici pour une autre forme de ravitaillement : du lait, du café ou quelques produits du quotidien achetés dans de petites épiceries. Le Perthus français possédait alors ses adresses familières, presque sentimentales. Des restaurants emblématiques ont marqué plusieurs générations, comme Chez Grand-Mère ou Chez Duran. On s’y retrouvait pour déjeuner et prolonger l’étape. Certains hôtels ont également laissé leur empreinte, notamment Chez Grand-Mère et l’Hôtel Morini. Autre visage, plus inattendu, du Perthus français : Torredemer, fabricant historique de rideaux métalliques, dont le savoir-faire s’est imposé bien au-delà du col. L’entreprise a équipé de nombreux sites culturels et lieux prestigieux à l’international.
Le « quartier espagnol » du Portús : le tourbillon commercial
Une belle revanche pour ce village que l’on réduit trop souvent à son seul commerce de passage. Depuis plusieurs années, une nouvelle dynamique accompagne cette évolution avec l’Association des Commerçants du Perthus Français, qui œuvre à valoriser l’image du village et à renforcer son attractivité. L’objectif est de donner envie de découvrir Le Perthus autrement que comme un simple lieu de passage, en mettant en avant son cadre, son histoire et son identité singulière. Cette nouvelle génération de commerçants ne cherche pas à imiter la démesure voisine. Car juste après la « Borne 576 », l’atmosphère change nettement. Côté espagnol, le quartier d’El Portús, rattaché à La Jonquera, compte peu d’habitants mais aligne plus d’une centaine de commerces. Ici domine une activité tournée vers le passage et les achats transfrontaliers : clients qui comparent les prix, chargent les coffres et circulent d’une boutique à l’autre dans une animation permanente. L’ambiance y est presque chorégraphique. On y voit affluer des visiteurs venus acheter cartouches de cigarettes, alcool, bidons de lessive ou charcuterie. Le groupe Al Chemist en a même fait une chanson, avec ce refrain qui résume la légende routière du lieu : « Et ça tourne, tourne, tourne pour aller au Perthus. Ça bouchonne, chonne, chonne pour aller chercher mon jaune… » Tout est là. L’excursion, l’embouteillage, l’autodérision, le rituel presque familial du départ vers la frontière. Le « quartier espagnol » ne se contente pas de vivre sur ses acquis. Il se structure autour du géant jaune Tramuntana. Le projet « El Portús Shopping Village », validé en 2026, réunit 129 commerçants et vise à professionnaliser la gestion de la zone, améliorer la sécurité, la propreté, la signalétique, la promotion et l’attractivité globale du site. Avec un budget de 740 000 euros sur cinq ans, cette aire de promotion économique urbaine veut faire d’El Portús un centre commercial à ciel ouvert plus visible, plus séduisant pour la clientèle française qui a pour habitude de pousser jusqu’à La Jonquera. Côté français, Le Perthus ne se laisse pas absorber par son statut de frontière commerçante. Il s’attache à conserver ses rendez-vous populaires, ses respirations collectives, ses fidélités locales. La Saint-Jean, le 14 juillet et la Festa Major de la Saint-Louis, saint patron du village, continuent de rythmer le calendrier avec concours de pétanque, bal populaire, sardanes et repas festifs. Au Perthus français, l’idée n’est pas de rivaliser à coups d’enseignes et de mètres carrés, mais de retrouver une personnalité. Et cette personnalité, justement, porte un nom : Bellegarde. Au Perthus, les habitants ne disent d’ailleurs presque jamais « Fort de Bellegarde ». Ils disent depuis toujours « on monte au fort ». Comme on parle d’un voisin, familier, tutélaire. Le fort que l’on connaît aujourd’hui naît après le traité des Pyrénées de 1659, qui fixe la frontière entre la France et l’Espagne. Le Perthus devient alors une zone sensible.
Le fort, sentinelle du Perthus
Pour défendre cette nouvelle frontière, Louis XIV confie la construction d’une place forte à Vauban. Entre 1674 et 1678, Vauban transforme un ancien château en une forteresse bastionnée moderne, capable de résister à l’artillerie. Dressé au-dessus du col, le Fort de Bellegarde est le grand fleuron patrimonial du Perthus, celui vers lequel tous les regards devraient monter… Pour Florian Planas, adjoint au patrimoine et guide-conférencier, le lieu est intimement lié à son enfance : « Le Fort, c’était le terrain de jeu de tous les enfants du Perthus. On passait par les meurtrières et, avec nos lampes torches, on descendait jusqu’aux douves… » Aujourd’hui, il en parle avec la précision de ceux qui connaissent les pierres par leur prénom. Et donne envie d’y monter immédiatement ! La surprise est de taille. Le fort de Bellegarde, ce sont 14 ha d’emprise, 8 000 m² de bâtiments sur trois niveaux, un ensemble capable d’abriter 600 à 700 soldats, voire le double en cas d’attaque. « On a du mal à imaginer, mais c’est l’un des plus gros du département. Et c’est le plus beau ! Parce qu’il est toujours dans son jus et c’est un très bon témoin, il n’y a pas eu de restauration à proprement parler. C’est un site remarquablement authentique, peu dénaturé. » Sa vue panoramique embrasse le Canigó, les Albères, la plaine vers La Jonquera et plus loin vers Figueres. À lui seul, ce panorama vaut la montée. Le fort ne séduit pas seulement les visiteurs. Le cinéma l’adore. Ses remparts, sa place d’armes, sa chapelle, ses volumes bruts et son caractère hors du temps en ont fait un décor de choix pour plusieurs tournages. Parmi les films tournés au Fort de Bellegarde, on retrouve Le Chemin de la drogue (1951), La Fête espagnole (1961), La Scoumoune (1972) avec Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu et Claudia Cardinale, Le Solitaire (1973), L’Évadé (1975) avec Charles Bronson, puis plus récemment Le Moine (2010) avec Vincent Cassel et Sergi López. En 2024, le réalisateur Pio Marmaï a choisi la chapelle transformée en couvent pour la série Nero diffusée sur Netflix. Le fort entre aujourd’hui dans une phase de relance très prometteuse. Ouvert d’avril à octobre, il accueillait jusqu’ici environ 7 000 visiteurs. L’objectif affiché est clair : 10 000 visiteurs, puis davantage à terme. La saison d’été 2026 s’annonce riche, avec de nouveaux espaces accessibles, de nouvelles expositions, des animations, des visites guidées et des nocturnes.
Le Perthus, au-delà des vitrines
C’est une évidence. Le Perthus réserve des surprises à ceux qui prennent le temps de ralentir. Il y a d’abord ce petit phare de l’Aéropostale, presque invisible, planté au lieu-dit La Redoute. Un monument modeste qui rappelle le temps où les pilotes de l’aviation postale franchissaient les Pyrénées à vue, guidés par des repères au sol. Impossible de ne pas penser à Jean Mermoz ou à Antoine de Saint-Exupéry. Ce n’est pas vraiment un phare, plutôt un signal. Une mémoire qui clignote encore, pour une respiration inattendue. Comme pour dire que l’histoire ne circule pas seulement sur quatre roues. Elle a aussi volé. Au Perthus, il y a aussi ce qu’on ne voit pas tout de suite, qu’on soupçonne à peine. Il suffit juste de s’éloigner des vitrines pour retrouver les voies vertes et le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. En quelques minutes, on passe d’une foule chargée de paquets à une marche silencieuse entre ciel et montagne. C’est peut-être ça, au fond, le vrai paradoxe perthusien : une frontière saturée de consommation… posée sur un territoire de nature et d’histoire. Entre mémoire, patrimoine et paysages, il invente un territoire atypique. Parce qu’au Perthus, « dépasser les bornes » n’est pas une erreur. C’est peut-être le début d’un voyage inattendu.

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