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Les Albères, la montagne aurore

29 Mai Les Albères, la montagne aurore

Depuis la mer catalane, l’aube accorde toujours son premier nimbe d’or aux derniers reliefs des Pyrénées, déclinés en sommets déchiquetés, adoucis par de vénérables forêts ou des tapis de vignes, découpés en caps conquérants et en ports magiques aux allures de carte postale. Cette extrémité orientale somptueuse porte un nom d’aurore : l’Albère.

Si ce massif imposant sépare physiquement la plaine du Roussillon de sa jumelle de l’Empordà, il est resté une montagne intérieure catalane jusqu’en 1659, date du traité des Pyrénées. Il n’a réellement pris une dimension humaine et stratégique marquée qu’à partir de 1936, ce qui explique la relative rareté des ouvrages défensifs sur les deux versants, principalement concentrés aux cols. Tous les chemins des Albères passent les sommets et se perdent d’un côté à l’autre, comme le font les aigles royaux, les sangliers et surtout les vaches autochtones de race Albère, à moitié sauvages et totalement itinérantes, que l’on appelle localement les Massanenques. Plusieurs pistes carrossables mais non goudronnées défient les schémas routiers des États : elles passent allégrement de Banyuls-sur-Mer à Espolla dans un paysage sec et planté de rares arbustes aux airs mexicains, ou encore de Las Illas à la Vajol, entre chênes lièges et garrigue parfumée.

Une physionomie symétrique

Et les sentiers font de même, bien sûr, ouverts de toute éternité aux chasseurs, aux cueilleurs de champignons, aux bergers, aux traginers tirant mules et mulets chargés, aux ermites itinérants qui apportaient, capelleta de bois autour du cou, la bonne parole de mas en mas. Ou encore aux contrebandiers de sel ou d’alcool, et enfin aux fugitifs de toutes les guerres et de toutes les menaces, et ce dans les deux sens. Déserteurs des guerres de Cuba, exilés du franquisme, juifs en quête de ciels apaisés, catalans fuyant l’Espagne, anciens collaborateurs menacés de purges… question humanité en détresse, les Albères en connaissent un rayon et n’ont pas ménagé les branches de leurs suberaies, de leurs hétraies et les toits de leurs refuges à l’heure de protéger tous ceux qui étaient en quête d’ailleurs ! Qu’on les désigne au pluriel en français, « les Albères », ou au singulier en catalan, « l’Albera », ce massif forme un ensemble cohérent, presque insulaire. Un dernier royaume minéral avant la plongée dans les eaux de la grande bleue, marqué par une identité forte et singulière. Les sommets des Albères ne jouent pas en catégorie poussins : leur souverain, le Pic Neulós (1 265 mètres) annonce sa couleur et ses hivers rudes que confirme la présence de forêts de conifères, suivi par ses pages en armes, le Puig dels Pastors, le Puig dels Quatre Termes et le Pic de Sallafort. Personne ici, ne plaisante avec l’histoire qui s’écrit en millénaires comme en attestent de nombreux mégalithiques, menhirs et tumulus, disséminés dans les sous-bois, humbles témoins de la très longue présence des hommes. Ces montagnes tutélaires ont de tous temps nourri, abrité, désaltéré et défendu. Si l’on pliait les montagnes en deux, l’effet de calque serait surprenant. Au sud comme au nord, la montée vers les cimes est annoncée par les ceps de vigne, des vigies d’excellence qui donnent lieu à des vins gorgés de soleil, dont l’appellation Empordà, le prestige des Banyuls et des Collioure sans parler du vin oxydatif superstar, le Rancio. Plus on avance vers la mer et plus les ceps épousent les plis minéraux qui annoncent les criques et les caps jusqu’à devenir de grands amphithéâtres aux gradins de pierres sèches. Les oliveraies, dominées par l’olive arbequine, complètent ce paysage méditerranéen. Soumises à la tramontane, elles adoptent des formes adaptées au vent et déploient leurs feuillages argentés, contrastant avec les chênes verts et les chênes-lièges qui structurent les versants. Au nord, des rivières généreuses comme la Massane ou la rivière de Sorède façonnent le relief, creusant gorges et cascades, et alimentant d’anciens canaux d’irrigation datant du XIIIe siècle, dont le « rec dels molins », long de plus de deux kilomètres et autrefois utilisé par plusieurs moulins. Au sud, entre Capmany et Cantallops, la nappe phréatique remonte en étangs dans le paysage aride et offre une zone humide insolite, habitée par des escadrons d’oiseaux migrateurs et une jolie flore endémique. Cette singularité contraste avec les paysages secs des Aspres de l’Albera, autour de Garriguella, Rabós ou Vilamaniscle. La montagne révèle ainsi une diversité insoupçonnée. Là où toute culture devient impossible, la garrigue, façonnée par le vent, mêle ronces, thym, cytises et genêts, tressant aux arêtes des rochers des couronnes sauvages et des abris naturels. Plus en altitude, la forêt des Couloumates se distingue comme une singularité : une véritable cathédrale de hêtres, parmi les plus anciennes forêts naturelles de Méditerranée.

Des rochers et des hommes

Au sommet, la végétation s’éclaircit et laisse place à des espaces ouverts, offrant de larges panoramas sur les reliefs environnants, d’un côté jusqu’aux orgues pâles des montagnes de Montserrat et à la masse du Montseny, de l’autre jusqu’à l’impérial Canigou et aux arides Corbières. De part et d’autre la plaine fertile et tout à l’est, le dernier cirque minéral avant la Méditerranée. Le Col du Perthus et son jumeau, le col de Panissars marquent la frontière ouest de ce beau royaume. Paysages et activités humaines s’entremêlent étroitement au cœur d’un territoire résolument rural. Le pastoralisme y demeure bien présent, avec des troupeaux de brebis et de vaches à viande. L’image du berger traversant les vignes accompagné de son chien reste emblématique. Après des années d’efforts, les éleveurs ont réussi à faire reconnaître la race de vaches autochtones, dont l’élevage, compliqué par une liberté totale, n’est pas sans rappeler les vaches corses, les problèmes de frontière en prime ! La surveillance des troupeaux repose en grande partie sur les chiens, très présents dans le massif. L’exploitation du liège constitue une autre activité traditionnelle. Des générations de travailleurs ont parcouru les forêts pour prélever cette ressource aujourd’hui protégée et valorisée par l’Institut Méditerranéen du Liège. Le matériau, trésor de nos forêts, permet de fabriquer des bouchons, bien sûr, mais aussi des objets isolants de toute sorte. On le produit autour de Darnius, du Perthus, puis tout au long de la chaîne, au sud et au nord, d’autant que sa levée est essentielle à la bonne santé des arbres. Ce sont ces suberaies aux ombres claires et étendues qui donnent, à l’aube ou au crépuscule, ce velouté si particulier au massif lorsque la lumière rasante souligne, au nord, des verts profonds et, au sud, des gris bleutés. Bien sûr beaucoup de haches se sont tues mais la précieuse écorce n’a pas dit son dernier mot ! Après le gel de 1956, qui avait fortement affecté les oliveraies, la culture de l’olivier s’est progressivement redéployée. Au Moulin du Levant, à Laroque des Albères, on célèbre la renaissance triomphale de l’arbre-roi de la Méditerranée qui a tranquillement repris sa place.

De l’autre côté, à Espolla ou à Garriguella, l’or vert occupe nombre d’oléiculteurs et a su se tailler une belle réputation gastronomique. Quelques beaux arbres fruitiers, notamment des abricotiers, quelques amandiers parsemés parmi les vignes, quelques figuiers, quelques apiculteurs, la Méditerranée impose sa marque. Mais bien sûr, la reine de Céans, juste sur les piémonts, brumisée par les lames effilochées sous la tramontane, c’est la vigne. En quarante ans, les vins de l’Empordà ont fait un incroyable saut qualitatif, portés par le travail rigoureux de plusieurs domaines, des plus modestes aux structures reconnues comme Terra Remota ou les caves de Peralada. La plupart de ces propriétés sont aujourd’hui ouvertes à la visite et constituent de véritables lieux de vie. Les vins puissants et parfumés se rapprochent typologiquement des vins de nos Aspres. Les blancs reposent sur des cépages autochtones tels que le grenache blanc et noir, le macabeu, le muscat ou le xarel·lo, auxquels s’ajoutent plus récemment le chardonnay, le sauvignon blanc ou le gewurztraminer. Les rouges tirent le meilleur de grands classiques comme le Cabernet Sauvignon, le Merlot ou la Syrah, sans dédaigner l’ull de llebre, le monastrell et le grenache velu. Alliance gagnante ! Au nord, les appellations Banyuls et Collioure illustrent pleinement ce savoir-faire. Au-dessus de Port-Bou, les anciennes terrasses, parfois abandonnées depuis le phylloxéra, témoignent de cette histoire viticole. Sur ses premiers caps, les plus septentrionaux, le Cap Béar, le Cap de l’Abeille et le Cap Cerbère, les Albères ont installé leur jardin enchanté, taillé et soigné comme un jardin anglais, creusé de grands ruisseaux de drainage. Elles ont ainsi fait naître deux appellations qui portent haut, très haut, dans le monde entier, le flambeau de nos vins catalans. D’abord la série des Collioure, ciselés, robustes. Ensuite les spécificités de maturation du Banyuls, muté puis élevés au soleil en dames-jeannes, jusqu’à atteindre le degré désiré : tout simplement le plus grand vin doux naturel du monde. Et ce prince, synonyme d’authenticité, de travail et de savoir-faire ancestral est fils des Albères.

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